BEN HUANG, DJ et légende EDM

Relax et jovial, Ben Huang est considéré comme l’homme par qui tout a commencé. Au milieu des années 90, il a en effet été le premier à jouer de la musique électronique dans les clubs de Pékin. Dans le (petit) milieu de la techno chinoise, c’est une légende vivante. Il s’est produit plusieurs fois en Europe, en France en particulier (à l’Elysée Montmartre, à Lille et pour FG).

"J’aimerais jouer plus souvent chez vous, mais il faudrait que votre ambassade soit plus cool avec moi : chaque fois que je demande un visa, on m’embrouille… J’ai vraiment l’impression qu’ils croient que je cherche à émigrer, ha, ha, ha !... Je trouve qu’on devrait développer encore plus les échanges culturels entre nos deux pays. Par exemple, j’aimerais organiser des tournées de DJ's français en Chine…Ce qui se passe chez nous en ce moment est intéressant : comme la scène techno est assez récente, nous sommes en train de construire une nouvelle culture… Ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir vivre ce genre de choses ! Bien sûr, l’électro n’est pas mainstream mais ce n’est pas grave, nous avons notre public. Notre gros handicap, c’est la quasi-absence de structures. Tout ou presque doit être créé : on en est encore à se débrouiller nous-mêmes pour faire notre marketing même si, grâce à des gens comme Yen et Acupuncture (cf. plus bas), les choses s’améliorent de plus en plus…"

Au fait, en 2012, est-ce qu’on peut toujours dire que Shanghai est la capitale chinoise de la techno et Pékin celle de la musique live ?

"On me pose toujours cette question…C’est comme Paris et Marseille, chaque ville a son propre style de vie, ce n’est pas la peine de chercher à les opposer. La musique électronique a toujours été populaire à Shanghai mais, en ce moment, les dancefloors de Pékin me semblent meilleurs."

 

 

SULUMI alias SUN DAWEI, musicien, DJ et fondateur du label Shanshui

 

Icône de l’underground pékinois, Sulumi alias Sun Dawei s’est fait remarquer en composant de la musique avec sa GameBoy. Il a l’air d’être tout juste débarqué de la planète Mercure et m’explique, le regard dirigé vers une autre dimension :

"Avant, je jouais dans des groupes punks mais, en 2000, un ami japonais m’a fait découvrir le logiciel Nanoloop*. Ca m’a rendu complètement fou ! J’ai décidé de me lancer à fond dans la musique électronique… En Chine, il y a très peu de musiciens qui en composent. En tout, on doit être une dizaine, et encore. Par contre, il y a une foule de DJ's. Mais la vie est tellement dure quand on fait ce métier ici qu’il est vraiment difficile de joindre les deux bouts."

 

Pourtant, le flash provoqué par la découverte de Nanoloop est plus fort que tout et Sulumi devient un prophète des chiptunes et de la musique 8-bits. Il publie plusieurs albums chez Modern Sky, la principale maison de disques indépendante de Chine et fonde son propre label, Shanshui, en 2002.

"En dix ans, j’ai sorti une vingtaine de CD's de musiciens chinois et internationaux. Je distribue aussi les disques d’artistes étrangers."

 

Surprise : il me tend le dernier album de dDamage.

"J’en ai fait fabriquer 300 exemplaires. Comme je n’édite pas de disques commerciaux, je ne fais pas d’argent avec mon label. Je gagne ma en vie en composant de la musique pour des défilés de mode et pour la télé, ce genre de choses. J’investis la moitié de mes revenus dans Shanshui et je garde le reste pour payer mes factures. C’est pas toujours évident, je n’ai pas assez d’argent pour vraiment voir venir. Par exemple, en ce moment, mon site est en carafe. Mais au fond, la seule chose qui compte pour moi c’est de faire de la musique. Dans les mois qui viennent, je vais essayer de sortir un EP chez mes amis de Bleepstreet**. Ensuite, je devrais enregistrer mon nouvel album. "

 

 

MIAO WONG, boss du label Acupuncture et party animal

 

Acupuncture, le plus célèbre des labels techno chinois, fêtera en septembre son cinquième anniversaire. En plus d’éditer quelques grands noms de la techno locale comme Elvis TWeng Weng ou X.L.F., Acupuncture organise aussi Intro, le plus grand festival d’EDM de Chine qui a rassemblé 20.000 personnes et 80 DJ's (dont Anthony Collins) en mai. Mais Acupuncture est surtout connu pour son club le Lantern, le Rex de Pékin. Miao Wong, la jeune (27 ans) directrice du label et autoproclamée party animal raconte :

"Autrefois, j’étais à fond dans le rock. J’allais tout le temps voir des concerts mais, au plus profond de moi-même, je sentais que quelque chose clochait : je n’étais pas vraiment à ma place. Un jour, j’étais dans un club où on passait de la dance commerciale immonde. J’étais consternée. J’ai parlé avec un DJ qui m’a dit qu’il ne fallait pas que je croie que la musique électronique ne se résumait qu’à cette daube. Il m’a emmené dans une fête où des DJ's jouaient de la vraie techno. Ça a été une révélation : j’ai dansé toute la nuit ! "

 

"A l’époque, j’avais un boulot normal dans une boîte de RP. Je sortais presque tous les soirs et j’ai rencontré une bande d’une quinzaine de DJ's avec qui je me suis mise à traîner. On faisait souvent des fêtes qui duraient tout le weekend. C’était des soirées privées qui avaient lieu dans des apparts en banlieue. On écoutait de la musique vraiment anti-commerciale ! Un jour, le patron du club China Doll nous a proposé d’organiser une soirée. Elle a fait un carton et on a fini complètement ivres à 9 heures du mat’ sauf mon pote DJ Weng Weng qui est allergique à l’alcool. C’est ce jour-là qu’on a décidé de créer le label…On a choisi de l’appeler Acupuncture parce qu’on voulait que son nom fasse référence à quelque chose de chinois et aussi parce que les aiguilles nous rappellent les têtes de lecture des platines. On a vraiment galéré au début. Puis, grâce au club, on s’est fait des relations à l’étranger et on a pu faire connaître notre musique et la faire distribuer par Juno et Beatport. Mais notre label est très, très spé, nos artistes jouent exclusivement de la techno, de la tech house et de la minimal. Le label ne rapporte pas d’argent, ce sont les soirées qui nous font vivre."

 

"On a créé le festival parce qu’on rêvait en regardant des vidéos de grands rassemblements techno comme la Love Parade. Nous étions super-jaloux parce qu’on pensait que ce genre de choses ne pourrait jamais avoir lieu en Chine. Et puis, on a vu que les festivals de rock se multipliaient et on s’est dits que c’était le moment ! On a déposé une demande au Ministère de la Culture et, à notre grande surprise, ils ont accepté ! Bon, c’était épique à organiser, mais ça fait quatre ans qu’il existe et on s’améliore chaque année. Au début, il n’y avait que des étrangers dans le public, mais maintenant, il y a de plus en plus de Chinois. Ce sont généralement des gens qui travaillent dans les médias, l’art, la mode, ce genre de choses. On l’a organisé à Pékin parce que même si Shanghai a la réputation d’avoir la meilleure scène club, Pékin est notre ville et elle a l’avantage de rassembler plein de sous-cultures."

 

 

DIO, DJ et animateur du collectif Yen

 

Signe des temps : désormais tous les grands festivals rock de Chine accueillent une scène techno. Celle du Midi Festival, le plus ancien des raouts binaires, est programmée depuis sa création il y a cinq ans par le collectif pékinois Yen. Créé en 2004, Yen organise des parties techno hyper-courues qui peuvent rassembler jusqu’à 4.000 personnes pour celle du Nouvel An. Le collectif avait prévu de fêter son huitième anniversaire avec une méga-teuf sur la Grande Muraille (!) mais l’évènement a dû être annulé au dernier moment, à cause des trombes d’eau qui ont dévasté Pékin cet été. On a rencontré Dio, un des boss du collectif mais aussi un des DJ's (house/techno) pionniers de Chine, au Midi Festival de Shanghai. 

"Je travaille à Pékin. On dit souvent que Pékin est la capitale chinoise du «live » alors que Shanghai est surtout connue pour ses clubs et ses DJ's. Je pense d’ailleurs qu’en ce moment la scène club de Shanghai est meilleure que celle de Pékin. Shanghai est une ville de business où tout le monde parle affaires. Pékin, au contraire, est une ville qui met plus en avant la culture, les gens y parlent moins d’argent. C’est pour cette raison que, du point de vue du cash, je préfère travailler à Shanghai…"

 

"Yen fait assez souvent venir des DJ's de l’étranger mais, en ce moment, on a plus tendance à mettre en avant les DJ's locaux. En Chine comme partout ailleurs, la plupart des gens écoutent de la musique commerciale, de la variété. Pourtant, de plus en plus de gens écoutent du rock alors que la musique électronique ne concerne encore qu’une petite minorité. En fait, au contraire du rock, il y a très peu d’artistes branchés électro et quasiment pas de labels. Mais ça ne m’inquiète pas, je sais qu’il faudra du temps !"

 

 

MAXIME, patron faguoren du club Haze et de l’agence The M

 

A Pékin, les fans de musique électronique vous parleront la larme à l’œil des beaux jours du White Rabbit, un club minuscule à la programmation musicale pointue qui était ouvert dans une jiu ba jie (une rue où on picole) du quartier de Chaoyang. A l'époque, il était coincé entre le Nashville, un bar américain où des expats écoutent des groupes noaches reprendre Sweet Home Alabama et Solana, un centre commercial avec Starbucks et un club de pole dance et boîte pour nouveaux riches. Le White Rabbit a fermé ses portes mais ses ex-propriétaires continuent de bosser dans l’EDM. On a discuté avec le plus jeune de la bande, un Français (faguoren) appelé Maxime Bureau.

"J’ai rencontré mes futurs associés quand j’étais à la fac. On a commencé à organiser des soirées sous le nom de Bai Cai, ça veut dire « le chou » en chinois. On travaillait en collaboration avec des petits labels. On distribuait des flyers pour faire notre promo, ce genre de choses. En 2008, on a ouvert un club, le White Rabbit. L’idée, c’était que l’endroit rappelle l’ambiance d’un club underground berlinois. Il y avait deux salles : la pièce pourpre était consacrée à la tech house, la blanche à la techno pure. On a tout de suite eu beaucoup de succès auprès des fans de musique électronique, des gays et même des cols blancs qui venaient finir la nuit en sortant du Suzie Wong (célèbre boîte de nuit de Pékin, ndlr)."

 

 

Malheureusement, à l’approche du 60e anniversaire de la création de la République Populaire, les autorités décident de faire le ménage dans le monde de la nuit et la licence du White Rabbit est annulée à la mi-2009. Rien de bien étonnant : en Chine, les clubs et live houses vivent constamment sous l’épée de Damoclès de la fermeture administrative et, en période de fort enjeu politique, les suspensions ou révocations sont monnaie courante. Pas de quoi décourager les Lapins Blancs…

"On a ré-ouvert le club dans le quartier touristique de San Li Tun, mais ça n’a pas marché. Les touristes voulaient qu’on passe Lady Gaga et les habitués du premier White Rabbit ne retrouvaient pas l’esprit qu’ils aimaient. On a décidé de fermer et d’ouvrir un nouveau club, Haze, dans un quartier assez excentré. Le choix du lieu est délibéré. Pour y aller, les gens sont obligés de prendre un taxi, comme ça on est sûrs qu’ils ne viennent pas par hasard. C’est un club lounge. Ici, t’es obligé d’avoir des tables parce que les Chinois adorent s’asseoir, commander des bouteilles et danser à côté de leur table, c’est une tradition pour eux. Un club agencé comme le Rex aurait du mal à survivre ici."

 

 

"En plus du club, je m’occupe de l’agence de booking The M. On s’occupe de plusieurs DJ's comme Sulumi ou Liz (cf. plus haut et plus bas) et on fait venir des internationaux comme Busy P, Vicarious Bliss ou Mr. Flash. J’aimerais bien faire venir DJ Hell, Brodinsky et Gesaffelstein mais la Chine n’est pas encore une grande destination pour les DJ's électro. Ils vont surtout en Corée, au Japon ou à Hong Kong."

 

 

LIZ, DJette et musicienne

 

Direction maintenant le Strawberry Music Festival (à ne pas confondre avec le festival US du même nom), le plus fréquenté du genre (150.000 spectateurs en trois jours), pour rencontrer Liz, une des (encore) rares DJettes chinoises qui travaille avec The M et qui a été choisie par Acupuncture pour mixer devant les rockers.

"J’ai craqué sur la techno en assistant à un set de Richie Hawtin à Shanghai, j’ai vraiment adoré. J’ai commencé à faire de la musique avec Ableton Live. En plus de mixer et de composer, je m’intéresse à la production. J’ai rencontré Maxime il y a trois ans. Il bossait à l’époque comme directeur artistique d’un restaurant et il cherchait des DJettes. Un mec de Taïwan nous a présentés. Le courant est tout de suite passé entre nous. De fil en aiguille, j’ai fait des premières parties dans ses clubs, pour Fritz Kalkbrenner par exemple, avant de faire des résidences. J’ai joué en Suisse, je dois y retourner cet été."

 

 

"Il y a de plus en plus de DJettes en Chine mais elles sont moins bien considérées que les mecs parce que ce sont des femmes. Cette année, je vais jouer dans les festivals rock et je vais surtout essayer de consacrer plus de temps à la production. Ce qui me branche le plus, c’est la tech house et l’acid house. En ce moment, je travaille sur des sons acid et deep. Mon objectif ultime, c’est de produire d’autres musiciens."

 

 

*Séquenceur développé pour la console GameBoy.

**Label teuton.

 

 

Olivier Richard // Crédit Photo : Olivier Richard, Clockwork Q, Liz Shan + D.R.