Faites-moi voir votre diplôme
Disons le tout de go, le parcours de Dr. Luke a été simple et sans embûches. Petit, Gottwald choisit d'apprendre à jouer de la guitare, à défaut de pouvoir posséder une batterie à la maison. Après des études à l'école de musique de Manhattan, il passe un casting le propulsant directement au poste de lead guitarist du Saturday Night Live Band, le groupe qui officie dans le célèbre talk-show du même nom. Un beau tremplin qui lui permettra de rencontrer Max Martin, grand manitou de la pop des années 90 (Britney, Backstreet Boys, les débuts de Robyn, c'est lui). C'est le début d'une longue série de collaborations entre les deux. Les nineties avaient Max Martin, les noughties ont Dr Luke.

 

Pour leur première production, Max & Luke se retrouvent coincés en studio avec Kelly Clarkson, une gagnante d'American Idol, alors en perte de vitesse. De la rencontre entre les trois naîtront plusieurs tubes, dont celui qui relancera sa carrière et lui permettra d'atteindre une renommée internationale : Since U Been Gone.

 

Un classique.

 

Le beat est pêchu, le refrain explosif, et Kelly donne de son coffre sans jamais en faire trop (coucou Christina). Conscient de son potentiel, Max Martin décide de garder Lukasz à ses côtés et c'est ensemble qu'ils produiront une bonne dizaine de hits entre 2005 et 2007.



C'est à partir de cette période que va se lancer la formule Dr. Luke, une implacable machine, bien calibrée mais susceptible de s'enrayer à l'occasion. Nous sommes en Australie, à la fin de l'année 2005. Le duo de soeurs "pop-rock" The Veronicas débarque avec pour objectif de devenir une véritable institution dans leur pays, au même titre qu'Hartley Coeurs A Vifs. Sur le territoire américain, c'est Pink qui cherche à renouer avec le succès après un troisième album aux chiffres décevants. Appelé en urgence, le bon Dr. Luke vient leur prodiguer les premiers soins en leur proposant à chacune un single, 4Ever et U + Ur hand, qui, grosso modo, sont deux titres identiques.


Le coup de la superposition des deux instrus, un moyen de détection imparable.

 

L'histoire raconte qu'en tombant par hasard sur le morceau de ses consoeurs australiennes, Pink, avec tout le tact qu'on lui connaît, lui aurait dit "d'aller se faire foutre" (sic) avant d'ajouter qu'elle ne travaillerait plus jamais avec lui.

 

Tout cela ne pourrait être qu'une anecdote tout juste bonne à recaser dans un futur remake de l'émission ludo-éducative Des Clips et Des Bulles, sauf que cette histoire n'est pas un cas isolé : les ressemblances douteuses et soupçons de plagiat vont très vite s'accumuler à l'encontre de Lukasz Gottwald.


 

C'est dans les vieux pots...
...qu'on fait les meilleurs soupes. Ou plutôt "la meilleure soupe", comme les plus fervents détracteurs prennent plaisir à décrire la pop mainstream. Et pourtant, qu'on l'apprécie ou pas, force est de constater que monsieur Gottwald a l'oreille pour créer les hooks les plus accrocheurs de sa génération. Qui peut se vanter de n'avoir jamais eu les refrains de Tik Tok, I Kissed a Girl, Price Tag ou Dynamite logés dans le creux de l'oreille ? Allez, ne mentez pas, on est entre nous, et il n'y a pas de mal à consommer un peu de potage (surtout en hiver). Du potage de qualité, certes, mais que faire quand celui-ci devient froid ? Hé bien le réchauffer, pardi.



Party In The Usa est le parfait exemple d'une prod' signée Dr. Luke : riffs de guitare +  abondance de synthés + boîte à rythmes percutante + refrains guillerets.

 

En 2007, Avril Lavigne fait appel au docteur pour lui délivrer le hit qui relancera sa carrière : Girlfriend. Une fois de plus, la chanson est un carton international, et Dr. Luke, victime de son succès, se fera traîner en justice par The Rubinoos, qui l'accusent d'avoir pillé le refrain d'une de leur chanson datant de 1979. Pour étouffer l'affaire, le producteur et la chanteuse proposent un arrangement (financier) à l'amiable avec les membres du groupe. Désolé pour toi Avril, mais on te fait des bisous parce qu'on t'aime bien quand même. Surtout quand tu as l'idée absolument ridicule d'enregistrer ce morceau dans huit langues différentes, dont le mandarin.


Là où il y a plagiat, il y a profit éventuel.

 

Mais ce n'est pas tout. En se penchant sur la discographie du bonhomme, on relève d'autres similarités troublantes qui, même en ayant fait moins de vagues, ont le malheur d'exister. En 2007, le girlsband anglais Sugababes fait face à un énième changement de membres et se voit contraint de décrocher un hit single pour prouver qu'il y a encore de la place pour elles dans les charts. C'est donc tout naturellement qu'elles font appel au docteur le plus connu du paysage pop. Il leur pond About You Now, qui devient un tube massif à travers l'Europe et leur permettra de décrocher un passage au Grand Journal pour y affronter les questions bien senties d'Ariane Massenet ("et sinon, vous savez dire quelque chose en français ?"). En écoutant attentivement le titre, certains internautes relèvent un air de famille avec le titre Hard to Explain de The Strokes. L'affaire ne s'ébruitera pas en dehors de quelques forums de niche.

 

Et maintenant, allez jeter une oreille à l'intro de ce titre.

 

En 2010, c'est un tube de Katy Perry qui éveille la curiosité des auditeurs. Son morceau E.T. semble très inspiré du All The Things She Said des t.A.T.u., au point que des mash-ups de très bonne qualité surgissent un peu partout sur la toile. C'est louche, très louche. Zaho dirait même que c'est chelou, cette façon qu'il a de nous faire danser.

 

All the things E.T. said, running through my head.

 

Pire encore, malgré sa mésaventure avec Pink, Dr. Luke prend la fâcheuse habitude de recycler ses propres tubes, et c'est cette pauvre Katy Perry qui en fait les frais. Mais au contraire de Pink, celle-ci semble ravie d'avoir un producteur si "fructueux" à son service. Ainsi, Part Of Me emprunte la même mélodie que Till The World Ends de Britney Spears, là où California Gurls n'est qu'une vulgaire resucée de Tik Tok de Ke$ha.



CALIFORNIA TOK ON THE CLOCK, WE'RE UNFORGETTABLE.

 

Dernier exemple en date : Domino de Jessie J, pour laquelle le perfide docteur a ressorti une instru quasi-identique au Last Friday Night de Katy Perry.


LAST FRIDAY NIGHT, YEAH WE PLAYED SOME DOMINO.

 

Les multiples succès de Dr. Luke aidant, le paysage musical pop se trouve comme "façonné" par sa marque de fabrique. Si bien que de nouveaux producteurs pop friands de reconnaissance s'en inspirent et refourguent la même formule à tout va : ainsi, Rita Ora écope d'un titre lui même pompé sur le tube sus-cité de Katy Perry. E.T., quant à lui, aura un impact suffisant dans le milieu de la pop pour que les Little Mix, girlsband anglais, copient/collent la formule "amour intergalactique + instru à base de bleeps" avec leur propre single DNA. Enfin Ke$ha, avec qui le producteur a su trouver une alchimie des plus détonnantes, fait des émules par ci par là.


Quoi de neuf, docteur ?
Toutes ces accusations commencent à peser lourd et pourtant, loin de faire le difficile, le public en redemande. Cela a bien fonctionné avec la pop générique et cheesy que Max Martin produisait pour Britney Spears, donc pourquoi changer une formule qui gagne ? Toutefois, craignant sans doute que ses patients ne se tournent vers une médecine alternative, Dr. Luke prend le taureau par les cornes et décide de se renouveler, avec plus ou moins de succès.

 

En produisant Hold It Against Me et ses faux airs de dubstep, il permet à Britney Spears de maintenir la tête hors de l'eau, mais le reste de ses productions se font plus rares : une seule signature sur les albums des One Direction et Flo Rida. Etonnant pour quelqu'un dont l'omniprésence a toujours été une idée fixe, parfois au détriment de la qualité. Et lorsqu'il choisit de s'attaquer à des productions plus "urbaines", les résultats sont plus incertains, avec notamment Love Me Or Hate Me, plus gros tube de la (courte) carrière de Lady Sovereign et You Da One, qui devient lui au contraire l'un des succès les plus mineurs de la (longue) carrière de Rihanna.


Qu'importe, il peut toujours compter sur Katy Perry ou Flo Rida pour lui ramener des gros sous.

 

Fin 2012, le vent commence à tourner. Le nouvel album de Ke$ha peine à se vendre et, après la tragédie de Newtown, l'interprète de Die Young voit son morceau banni des radios américaines, à cause, justement, des mots "die young". Ke$ha saute sur l'occasion et en profite pour déclarer qu'elle regrette avoir enregistré ce morceau. En gros, c'était pas elle, on l'a forcée à chanter ça, "j'y suis pour rien monsieur le commissaire". Celle qui fut autrefois sa muse renierai-elle l'influence de celui qui l'a fait connaître ?

Qu'à cela ne tienne, Dr. Luke a plus d'un tour dans son sac, et a déjà prévu son remplacement en la personne de Becky G, une jeune rappeuse qu'il vient de signer sur son label. C'est sur Oath, single de la très jeune popstar anglaise Cher Lloyd, que Gottwald nous présente la rappeuse de 15 ans.


On flaire l'embrouille dès les premières notes.

 

A l'ouest, rien de nouveau. Et même si la mélodie accroche une fois de plus l'oreille, on n'y retrouve pas cette flamme qui donne envie de la réécouter 62 fois de suite (statistique officielle du nombre de fois d'affilée où l'on peut écouter un morceau pop sans devenir fou). Par ailleurs, il se murmure que Beyoncé vient de refuser un des morceaux du docteur, récupéré dans la foulée par Miley Cyrus. La petite se contente des miettes, certes, mais des miettes de Beyoncé herself. Prestige.

A l'aube d'une nouvelle année riche en promesses musicales (dont sûrement encore un comeback moisi de Madonna), peut-être s'agit-il de la fin d'un règne pour celui qui a pratiqué avec brio sa médecine vaudou pendant près de 10 ans ? Peut-être est-il temps pour ce docteur croulant sous les royalties de prendre une retraite bien méritée et de laisser sa place à d'éventuels petits nouveaux, venus eux aussi se tailler la part du lion au coeur d'un marché qui ne dort jamais ? Son protégé, le producteur Cirkut, semble avoir bien retenu les leçons inculquées par son mentor, et s'est déjà fait un nom en produisant pour B.o.B., Ellie Goulding, Rihanna ou encore... Katy Perry. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

 

 

Thomas Rietzmann // Crédit photos : Billboard.