Première étape de notre raid dans l’underground punk, un plateau organisé pour la Fête de la Musique dans une petite rue du XXème. Hilare, le manager d’un groupe stoner-punk dont je tairai le nom (il a parlé sous le sceau du secret) me révèle que ses poulains jouent devant un magasin de vélos parce que "c’est là où il achetait de la colle à rustines pour sniffer quand il était jeune". Logique. 

Deux semaines plus tard, je débarque au 88 de la rue de Ménilmontant, adresse du fameux squat artistique La Miroiterie, qui se trouve à quelques encâblures des rues des Cascades, des Vilins et de Pali-Kao, qui accueillaient dans les années 80 des squats entrés depuis dans la légende autonome.

 

La Miroiterie en perpétue l’esprit puisque, en près de quinze ans, le squat a accueilli plus de mille groupes en tout genre et de tous horizons : metal, hip-hop, noise, électro, reggae, world et, bien sûr, tous les styles de punks. Le lieu propose aussi des animations pour les mômes, des performances artistiques réalisées par les graphistes du crû ou de passage, des cours de capoeira, etc. 

Ce soir, dans une ambiance bon enfant, des centaines de personnes se pressent dans les jardins en attendant le concert de Poison Idea, poids-lourds (facile, je sais) et authentiques légendes du punk de Portland (Oregon) en activité depuis 1980, que vénéraient Kurt Cobain. Le public est jeune (moins de vingt-cinq ans en moyenne) et résolument mixte. Presque tout le monde sirote de la bière, laquelle est vendue trois fois moins chère que dans les clubs de la toute proche rue Boyer, hé, hé, hé. Une fois acquittés les huit euros de PAF, la préposée à l’entrée me dessine une croix sur une main avec son marker. J’en suis ravi, car quelques jours plus tôt au même endroit, au concert des Ricains de Total Chaos, un joyeux crêteux s’amusait à dessiner des bites sur les mains du public. Ha-ha c’est malin.

 

Pig Champion, le guitariste obèse de Poison Idea, ayant cassé sa pipe il y a quelques années, c’est désormais au chanteur XL Jerry A de répondre aux questions du plumitif de Brain. Jerry déboule avec une bouteille de pinard à la main. Je me souviens qu’il admire Bukowski et lui demande s’il a déjà vu la prestation imbibée de l’écrivain à la télévision française (Buk avait répondu aux questions de Bernard Pivot après avoir bu deux bouteilles de vin blanc). Jerry répond par la négative. Je promets de lui envoyer le lien sur TonTube alors qu’on s’installe dans les backstages spartiates de la Miroiterie.

 

 

JERRY A, CHANTEUR DU GROUPE POISON IDEA

 

La tournée se passe bien ?

Jerry A. : Oui, très, très bien ! En venant ici, on s’est dit qu’on serait sobres, zéro alcool ! Mais ça n’a pas marché, on picole tous les soirs, c’est pas bon ! Mais en Europe, les gens sont très gentils, même les flics ! En fait, tout le monde est beau ! Les paysages aussi sont magnifiques ! Tout est beau ! C’est comme en 1968, comme à Woodstock ! Il me manque juste de l’ecsta pour que ça soit parfait !

 

Il y a un pays où vous vous sentez mieux ?

Non, pas vraiment. J’ai juste un problème avec certains des mecs de mon groupe qui ne comprennent rien aux conversions des monnaies. Ils se sont fait chasser par des commerçants parce qu’ils avaient du mal à convertir le coût des articles en dollars. J’ai demandé aux marchands de me laisser le temps de leur expliquer mais les gens s’énervent très vite ! A part ça, tout va bien… Rien à voir avec les premières fois où on était venu en France. On avait eu des expériences terribles et on s’était promis de ne jamais revenir jouer ici ! Mais on avait tort : on est revenu et c’est exceptionnel, tout le monde est salement cool, méga-cool, en fait ! Rien à voir avec l’Amérique où, quand quelqu’un est cool avec toi, tu dois toujours te demander s’il l’est parce qu’il cherche à se servir de toi. Là-bas, en règle générale, les gens ne sont jamais sympas avec toi de manière désintéressée.

 

En quoi consistaient les mauvaises expériences que vous aviez eues lors de vos précédentes venues en France ?

Des gens me jetaient dessus des bouteilles, me crachaient dessus… Il y en a même qui me voulaient me planter mais tout ça c’est du passé, ça s’est amélioré.

 

Ca me fait penser à ce que Johnny Ramone disait de la France dans son autobiographie…

Je ne l’ai pas encore lue… Que dit-il ?

 

Il dit que la France est un endroit pourri ("a miserable place")…

Ah oui, mais lui, c’était un nationaliste américain, une sorte de G.I. Joe ! En ce qui me concerne, je passe d’excellents moments. Il ne faut pas être stéréotypé, les gens doivent casser les murs pour découvrir que les étrangers sont des gens comme les autres. A la base, il y a des bons et des mauvais et c’est valable partout.

 

Tu joues depuis plus de trente ans. Que penses-tu de l’évolution de la scène punk ?

Ca va… Comme je dis souvent, en fait, ça dépend de là où tu te trouves. Si tu es à Los Angeles, être punk veut dire que tes parents vont t’acheter un putain de blouson en cuir et des Doc Marten’s. En fait, ça veut dire être un môme pourri-gâté ! En Europe, ça veut dire avoir une conscience politique, être ton propre boss… C’est un mot qui prend un sens très différent en fonction des lieux… Au Japon,  ça veut dire avoir des putains de cheveux en pétard et essayer de ressembler à The Exploited. Ca veut aussi dire, si tu fais un groupe, que tu vas sonner comme WWWWWWWWWWWWRRR (imitation réussie de la tronçonneuse de Leatherface, ndlr). C’est ça le punk rock au Japon ! En Europe, les gens utilisent leurs putains de têtes alors qu’en Amérique c’est souvent juste une putain de pose… Donc, tout dépend de là où tu te trouves. Faut juste savoir que dans certains endroits le punk rock commence à puer…

 

Mais l’évolution au niveau du son ?

Si tu tapes «punk» sur ce putain de Google, tu obtiens NoFX, ça craint ! C’est de la pop comme Britney Spears, ça n’a rien à voir avec le punk ! Je ne dis pas que le punk devrait toujours sonner comme ces putains de Motörhead mais ça doit faire peur et sonner dur ! C’est ce que c’était au début, les gens en avait peur ! Mais quand ta mère commence à aimer, c’est qu’il y a un problème et qu’il est temps de passer à autre chose.

 

Tu es en contact avec de vieux groupes punks américains comme les Dead Kennedys ?

Je connais Jello (Biafra – chanteur originel des Dead Kennedys, ndlr) depuis des lustres. On nous a demandé de jouer avec les Dead Kennedys quand ils sont venus à Portland avec Brandon Cruz (nouveau chanteur du groupe, ndlr). Quand Jello a appris qu’on avait joué avec eux, il m’a dit qu’il ne m’enverrait plus de cartes pour Noël ! De toutes les manières, il ne m’en envoyait jamais…. J’aime bien les Dead Kennedys, Klaus et Ray (bassiste et guitariste des DK, ndlr)… J’aime bien aussi Jello… Mais ils ont des embrouilles, on dirait des hommes politiques maintenant malheureusement ! Henry Rollins, Jello Biafra, Ian MacKaye (ex-chanteur de Minor Threat et Fugazi, ndlr)… Ce sont tous des politiciens aujourd’hui !

 

Guy Picciotto, le jeune homme très énervé qui fait les chœurs ici, produira bien plus tard Standing in the Way of Control de Gossip.

 

Darby Crash, feu le chanteur des Germs (groupe de Pat Smear qui jouera plus tard avec Nirvana), est une idole absolue pour les punks américains et l'une de tes inspirations principales. En Europe, il est relativement inconnu. Peux-tu nous dire pourquoi il compte tellement aux US ?

C’était un leader très charismatique, un type qui était quelque part proche de Jim Jones ou de Charles Manson, un mec qui contrôlait les gens. C’était aussi un poète comme Rimbaud. Il écrivait de la plutôt belle poésie et c’est ça qui a parlé à mon cœur plus que toute autre chose. J’en ai rien à battre qu’il ait été drogué ! C’était un punk rocker, un poète et un artiste ! Mais il était aussi complètement malade et fou et il s’est foutu en l’air comme Jim Jones… Je pense que s’il avait pu emmener des gens avec lui, il l’aurait fait, ce qui aurait été égoïste… Ça, c’est quelque chose que je n’apprécie pas : je pense que tu dois prendre des décisions et pas suivre un gus quel qu’il soit.

 

G.I., le seul album des Germs, a été produit par Joan Jett.

 

Tu as vu le biopic sur Darby Crash, What We Do Is Secret de Roger Grossman ?

Oui, c’est soft. Il n’y a rien sur l’homosexualité, c’est très hollywoodien. Ils en ont fait un truc de marketing pour vendre des putains de T-shirts aux enfants, c’est un plan business…

 

Ils ont même reformé le groupe avec Shane West, l’acteur du film, à la place de Darby Crash.

Ça aussi c’est un business (sourire). Comme Henry Rollins, Jello Biafra et Ian MacKaye ! Tout ça, c’est du business !

 

Donc tous ces vieux punks sont devenus des businessmen ?

Jusqu’à un certain point, oui. Pendant des années, ils ont dit qu’ils étaient sortis du truc et, tout d’un coup, ils voient la couleur de l’argent et ils disent : oui, oui, je suis un punk, je l’ai toujours été ! Et ils sautent dans le train en marche. Comme ils n’avaient pas été payés à l’époque, ils se disent qu’ils vont l’être maintenant ! Nous, nous n’avons pas été payés et nous ne le sommes toujours pas ! Mais, au moins, nous avons du pinard gratuit et on s’éclate ! (Il boit une grande rasade de rouge)

 

Portland est devenu une destination branchée. Cette année, il y a même eu une exposition consacrée à son underground dans un musée parisien (Keep Portland Weird à la Gaîté Lyrique au printemps 2012).

Tu déconnes ? (éberlué)

(Trente secondes d’explications sur l’expo)

Oh, putain ! (incrédule)

 

Mais la ville a beaucoup changé ces dernières années ?

Ah ben merde ! On dit que les tendances viennent de l’Est… Comme nous sommes le plus à l’Ouest, nous sommes le dernier endroit où tout arrive : l’économie, la mode… Tout ça, parce que nous sommes le dernier endroit de la terre, la dernière frontière ! La civilisation vient d’Europe et elle se propage lentement vers chez nous… En tout cas, on ne savait pas qu’on était à la mode ! Quand le grunge a éclaté, il y avait plein de médias à Seattle mais ils ne sont jamais venus à Portland parce qu’il n’y avait rien là-bas ! Mais c’est marrant… Il y a des groupes comme The Gossip qui sont putain d’énormes ici et qui ne sont personne à Portland… Il y a aussi les Dandy Warhols. A Portland, ils jouent devant 300 personnes, c’est dingue ! Tu les croises en train de prendre leur café le matin, de promener leur chien, ce genre de choses…

 

A Portland, The Gossip est un petit groupe ?!

Bah, oui, tout à fait.

 

Ben chez nous, ils jouent dans des salles de 18.000 personnes !

C’est incroyable, vraiment incroyable ! (hilare).

 

Mais tu les connais ?

Ouais. Je ne passe pas ma vie avec eux mais on les voit tout le temps à Portland. On a un technicien pour les guitares en commun !

 

Portland est connue pour être une ville gay-friendly

Oui, c’est cool. Toutes les villes devraient l’être. Elles devraient toutes être ouvertes et cools. Nous, nous avons eu un problème avec une bande de fachos, des skinheads, à cause de qui nous avons dû arrêter de jouer pendant des années.

 

Et maintenant le problème est réglé ?

Ils sont toujours là mais ils vivent en dehors de la ville, et ils sont plus nombreux que jamais. Mais ils restent entre eux, ils ne viennent pas à nos concerts. Par contre, ils viendront tous s’il y a en ville un groupe comme Social Distortion ou un concert de rockabilly. Maintenant, ils ont des coupes à la Elvis avec des grosses pattes. Ils ressemblent à des versions dures de Fonzie, mais en fait ce sont de putains de nazis ! Même si ce ne sont plus des skinheads, que certains portent des costards, que d’autres on l’air de greasers, ce sont des nazis et je n’ai aucun contact avec eux !

 

Avez-vous profité du regain d’intérêt pour le rock dur de la période grunge ?

Pour moi, la scène grunge était composée de punks qui avaient laissé pousser leurs cheveux et qui s’étaient mis à écouter Kiss, Black Sabbath, ce genre de trucs. A la base, ce sont des punks qui ont commencé à savoir jouer de leurs instruments, des doubles grosses caisses par exemple… Nirvana était composé de punks qui avaient écouté les Beatles : si tu mélanges Black Flag et les Beatles, tu obtiens Nirvana ! Mais le grunge n’a eu aucune conséquence pour nous. Personne n’est venu nous voir pour nous signer. On était là, c’est tout.

 

Pour toi, le punk rock est-il l’héritier du rock garage des années 60 ?

Oui, certainement ! Je parle des bons groupes comme les Sonics ou ? and the Mysterians. Ils sont comme de vieux Ramones, ils ont construit les fondations. J’aime le nihilisme des Sex Pistols, que je trouve super, et le putain de rock’n’roll des Ramones. Il suffit de mélanger les deux, tu n’as besoin de rien d’autre !

 

Avez-vous pour projet de sortir un nouvel album ?

On écrit des nouveaux morceaux pendant nos tournées… Après, on a sorti notre dernier album il y a sept ans sur un label allemand, Farewell, qui ne nous a rien reversé ! Nous en avons parlé avec les distributeurs, ils vendaient très bien le disque pourtant mais on s’est encore fait arnaquer ! C’est comme ce qui arrivait aux premiers rockers, en Amérique dans les années 30 : des types leur proposaient un contrat et leur donnaient une bouteille de whisky et une Cadillac toute neuve le jour de la signature. On leur demandait de signer et, une fois que c’était fait, les gars ne touchaient plus un cent ! C’est un peu ce qui nous est arrivé avec ce label allemand…

 

A la fin des années 80, vous aviez votre propre label, American Leather. Tu n’as pas envie de le réactiver ?

Bonne idée ! Si tu te plantes, tu n’as qu’à t’en prendre à toi-même ! En plus, il y a ce sentiment d’amour procuré par la fabrication d’un disque, ce petit échantillon d’art, la joie de le faire circuler, de faire soi-même le design, choisir les polices de caractères, coller des autocollants, etc. C’est vraiment excellent, j’adore faire ça et, pourquoi pas, c’est peut-être le moment de recommencer !

 

(Après le concert dantesque donné par Poison Idea, que l’on pourrait décrire comme un mix de "Shock and Awe" avec les grognements d’un troupeau de morses en train de s’accoupler, et ce devant un public en mode proto-Heysel, je retrouve Will Colom, le jeune organisateur de cette belle soirée.)

 

 

WILL COLOM, ANIMATEUR DU COLLECTIF WALL STREET DESTROY

 : 

 

Comment en es-tu arrivé à organiser ce concert ?

Will Colom : Ça fait douze ans que j’ai un collectif, Wall Street Destroy. En fait, je ne me dis pas organisateur. On est tous liés, le but du collectif c’est de ramener les associations à faire des concerts avec nous. On est sept ou huit dans le collectif. Ma passion musicale, c’est tout ce qui date des années 80 : punk rock, hardcore, tout ça… J’ai toujours essayé de faire jouer des groupes qui n’avaient jamais joué à Paris intra-muros. C’est pour ça qu’on fait venir Poison Idea.

 

Le collectif, c’est une fédération d’associations ?

C’est quelque chose de libre avec une même personne qui mène le truc - en l’occurrence, ici c’est moi. On change chaque fois au niveau de l’orga. Par exemple, dans le cas de Poison Idea, les gens qui aiment beaucoup peuvent intervenir.

 

Vous n’êtes pas en association à but non lucratif ?

Non, j’ai toujours refusé. J’ai toujours voulu être complètement borderline par rapport à tout ce qui est officiel. Je suis contre payer la SACEM, être connu au niveau du Journal Officiel, tout ça… Du coup, on fait tout de manière indépendante.

 

Qu’est-ce qui te séduit dans la musique des années 80 ?

Je viens d’une ville où rien ne se passe, je suis Cannois. A quatorze ans (il a 31 ans aujourd’hui, ndlr), je suis monté à Paris parce que mes parents devaient y aller pour raisons professionnelles. Je suis tombé dans la scène gothique, batcave, j’ai découvert les keupons qui trainaient là-dedans et, tout de suite, j’ai kiffé, j’ai vu que c’était ça la musique que j’aimais. Je suis parti en squat et j’ai vu que l’état d’esprit me plaisait et je me suis dit que c’était ce que j’avais envie de faire.

 

Tu organises des spectacles à la Miroiterie parce que c’est plus facile ?

J’ai fait des concerts un peu partout : dans des lieux officiels, ou pas. Par exemple, j’ai organisé Stiff Little Fingers à l’Élysée Montmartre. Ils demandaient une sécu et une scène avec barrières, donc l’Elysée Montmartre s’est imposée naturellement.

 

Comment ça se passe l’organisation d’un concert à la Miroiterie ?

Je connais l’endroit depuis son ouverture. Il suffit de demander si le lieu est dispo la date que l’on souhaite et, s’il l’est, on fait le concert ! J’aurais pu trouver un lieu officiel pour faire Poison Idea mais ça me semble beaucoup plus sincère de le faire ici. On s’amuse plus, c’est vraiment le milieu punk.

 

Il n’y a pas de frais de location ?

Aujourd’hui, non. Par contre, les recettes du bar vont à la Miroiterie.

 

Et le groupe touche un cachet ?

Je les défraie. Poison Idea demande un tarif qui est assez raisonnable en comparaison des autres groupes américains. On convient toujours d’un minimum qui parait raisonnable. Ensuite, ils peuvent toucher plus en fonction des entrées.

 

Tu as d’autres activités ?

J’organise aussi des salons d’art, je suis régisseur et chef de projet. J’ai toujours aimé l’organisation. Je fais pas mal de choses qui sont assez casse-gueule !

 

Jerry A passe devant nous avec l’air extrêmement satisfait. Il vient d’acheter deux T-shirts à l’effigie du serial killer Richard Ramirez, un type coupable d’au moins quatorze meurtres atroces qui attend actuellement son exécution dans le couloir de la mort. Renseignements pris, les T-shirts ont été réalisés par Petit Pierre, un dessinateur qui s’est intéressé au punk et assimilé dès son plus jeune âge. Au début des années 80, il était skin avant d’être ado, puis bifurque vers le garage punk et ensuite le crossover punk/metal. Avec trente ans de punk rock dans les tripes, il me semble être un témoin de choix.

 

 

PETIT PIERRE, VÉTÉRAN PUNK

 

Tu as déjà vu Poison Idea en concert ?

Petit Pierre : Oui, à l’époque de Feel the Darkness (1990, ndlr), un album sublime de A jusqu’à Z pour moi. C’était en banlieue, peut-être à Pontoise. Il y avait Pig Champion (guitariste originel du groupe décédé en 2006, cf. ci-haut, ndlr) et sa présence changeait beaucoup de choses. Ce concert, ça avait été de la furie totale ! C’était à la fin de l’époque où pas mal de groupes de hardcore et de metal fricotaient ensemble, l’époque du crossover.

 

Et les revoir en 2012, ça représente quoi pour toi ?

Des souvenirs… Ça me fait plaisir qu’ils aillent bien, même si j’ai les boules pour Pig Champion mais, bon, je ne suis pas sûr que le public ait la rage et ça me fait mal car je trouve que beaucoup de choses se sont perdues…

 

Du genre ?

Le punk ne veut plus dire grand-chose, ça a été tellement malmené. Maintenant, dans des magazines, des pouffiasses qui ne savent pas de quoi elles parlent qualifient n’importe quoi de «punk». L’autre jour, j’ai vu une journaliste dire à propos du dernier film de Leos Carax «oh oui, c’est puuuunk» (il adopte un ton snob). Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Qu’est-ce qu’elle en sait, cette pouffiasse ? Elle n'a rien compris à rien, faut l’avoir vécu ! C’est ça qui me dérange, «punk» est un mot galvaudé qui ne veut plus vraiment rien dire maintenant. Moi, je suis allé dans pas mal de coins… Des groupes, j’en ai vu partout. Le trip, soit tu l’as, soit tu l’as pas ! C’est un style de vie alors que maintenant c’est devenu une mode…

 

Et quand tu vois des jeunes habillés en punks ?

Ça me fait rire et ça me fout les boules. Ça ne veut plus rien dire, tu peux acheter toute la panoplie dans un magasin ! Moi, j’ai commencé quand j’avais dix ans. J’ai connu les premiers keupons, pas mal de gens de l’époque. J’étais petit, je jouais au Luxembourg, il y avait des punks et m’a mère m’a laissé les approcher. Ils ont fini par me garder !

 

Maintenant, tu dessines des motifs de T-shirts ?

Oui, je fais ça depuis longtemps. J’avais pris la vague hardcore mais j’ai préféré celle du crossover avec le metal. Ça m’a bien secoué ! Quand j’étais skin dans les années 80, j’avais des potes qui écoutaient Venom, les premiers Metallica, Slayer, j’ai toujours aimé ces trucs-là. Je pense que le metal extrême et le punk ont beaucoup de choses en commun. Venom, c’est des punks pour moi. Mais le plus grand des groupes, celui qui a lancé le black metal, le doom, le speed, c’est Black Sabbath. Sans eux, il n’y aurait rien eu. Pour moi, c’est des dieux, ils ont tout créé !

 

 

Tu trouves que c’est logique d’écouter Black Sabbath et les Ramones ?

Bien sûr !

 

À part les T-shirts, où peut-on voir tes dessins ?

Je fais des BD. Je fais aussi des trucs dans des fanzines, avec des labels de death, de doom, de black, dans l’underground de pays de l’Est comme la Pologne, mais aussi aux Etats-Unis.

Je n’ai pas de site, je n’aime pas trop Internet. Je veux rester dans le truc old school, les fanzines, les vrais paper fanzines comme Necroscope. Sinon, il y a aussi les T-shirts que je vends à la Miroiterie avec un pote. J’en ai fait un pour Richard Ramirez, un tueur en série, parce que je me sentais des connexions avec lui.

 

Ah bon ? Lesquelles ?

Ça, je ne peux pas le dire ! (rires)

 

Après la vieille garde, passons à la nouvelle génération punkoïde qui est, on l’a dit, majoritaire les soirs de concerts keupons à la Miroiterie. Alicia, chanteuse de Blue Void, un combo post-punk qui s’est déjà produit en Suisse et en Allemagne, et son acolyte Mathilde acceptent aimablement de répondre aux questions de Brain.

 

 

ALICIA , CHANTEUSE DU GROUPE BLUE VOID, ET MATHILDE, NEO-PUNKETTE

 :

 

D’où viens-tu ?

Alicia : Je viens d’un village à côté de Madrid. Je suis en France depuis trois ans.

 

Comment t’es-tu branchée punk ?
En fait, je faisais ce que j’avais envie de faire. J’écoutais la musique qui me plaisait, je m’habillais comme je voulais et les gens se sont mis à dire que j’étais une punkette. Je ne me suis jamais branchée punk c’est arrivé naturellement, voilà !

 

Et musicalement, comment ça s’est passé ?
Quand j’étais adolescente, à treize et quatorze ans, j’écoutais du heavy metal. Ensuite, je me suis mise à écouter de la musique garage, du punk garage, du rock’n’roll, un peu de post-punk et de la musique des années 80. À cette époque, je suis tombée sur des anarcho-punks… Aujourd’hui, je suis assez éclectique : j’écoute du post-punk, de l’anarcho des années 80, de la Oi!, de la new wave et aussi cold wave.
 

Tu viens souvent à la Miroiterie ?
J’y viens tout le temps. Je fais partie d’un collectif qui distribue gratuitement de la bouffe aux gens de la rue. Nous sommes vraiment investis dans la vie de quartier. Toutes les semaines, on récupère de la bouffe, on la cuisine et on la distribue en bas de la rue (de Ménilmontant, ndlr).

 

Que penses-tu des groupes que tu vois à Paris ?

Les gens pensent que je vis dans le passé parce j’aime avant tout des groupes des années 80 qui jouent surtout à l’étranger. En fait, aujourd’hui, je vais surtout dans les concerts pour voir des amis. Il y a très peu de groupes qui me font penser à ce qui se faisait dans les années 80.

 

Et y a-t’il des groupes modernes qui te plaisent ?

Heu… heu… heu… (longue série de «heu»). Sur Paris ?

 

Partout…

Il y a pas mal de groupes que j’aime bien écouter en live, mais pas forcément chez moi. J’aime bien les New York Rel-X. J’adore les groupes punks avec des filles au chant, ce qui est assez rare maintenant. Ce n’est pas une question de féminisme, c’est surtout parce que c’est rare.

 

 

Et quelles sont les différences de la scène punk de Madrid avec celle de Paris ?

Il y a beaucoup moins de concerts à Madrid qu’ici. Là-bas, il y a plutôt ce qu’on appelle ici des punks à chiens. La culture punk est beaucoup plus développée ici qu’en Espagne. Mais je n’ai pas grand-chose à dire sur la scène madrilène parce que quand j’habitais là-bas, je ne sortais pas trop de chez moi.

 

Et à part ça, quelles sont tes autres activités ?

Je travaille dans une friperie spécialisée dans les fringues des années 70-80.

 

Et toi Mathilde, comment t’es-tu mise au punk ?

Mathilde : J’habite dans le XIVe. J’ai commencé à traîner dans le coin grâce à un ex-copain qui m’a un peu branché dans les bars du quartier. De fil en aiguille, par des connaissances, je me suis intéressée aux lieux punks, et notamment à la Miroiterie.

 

Tu vas souvent voir des concerts ?

Assez souvent.

 

Tu vois des gros groupes ? 

De temps en temps mais pas souvent. À cause du prix, et puis à cause de mes goûts musicaux. Par contre, je suis très souvent dans des petites salles ou des squats.

 

T’en penses quoi de la scène punk ?

Il y a beaucoup de nostalgiques. Je ne fais pas partie des gens complètement nostalgiques même si j’écoute ce qu’il y avait avant. J’essaie de découvrir et apprécier ce qu’il y a maintenant. Je me reconnais aussi dans des joueurs de blues.

 

Et un groupe comme Noir Désir c’est quoi pour toi ?

Commercial ! (catégorique)

Intervention d’Alicia : Non, non, non ! J’adore Noir Désir !

Mathilde : J’ai pas dit que j’aimais pas ! 

Alicia : Ah pardon, continue… 

Mathilde : Je ne connais pas bien leurs tous débuts. Je connais que les gros morceaux, ils sont agréables à écouter, ce sont des bons musiciens, il y a rien à dire là-dessus.

 

C’est grand public ?

Oui, voilà. Mais c’est pas parce qu’on ne fait pas partie du grand public quelque part qu’on ne peut pas apprécier !

 

Et que fais-tu d’autre dans la vie ?

Je viens de passer mon bac. L’année prochaine, je vais faire une prépa d’archi…

 

Cliquez ici pour lire la suite du reportage.

 

Texte et photos : Olivier Richard // Visuel de Une : Scae.