Le Brill Building, l’usine à tubes la plus classieuse 

 

Le Brill Building aurait sans doute été qualifié par Laurent Boyer «d'usine à tubes», tant ses quatre murs ont abrité la naissance des plus grands tubes américains du 20ème siècle. Certains n’hésitent pas à qualifier cet immeuble mythique, sis au 1619 Broadway à New York, de plus grand générateur de pop songs du monde occidental. Après la dépression de 1929, les loyers de cet immeuble de grand standing avec beaucoup de cachet et très lumineux - comme pourrait l’affirmer Century 21 ou toute autre agence rattachée à la FNAIM -, étaient devenus trop chers. Aussi, les propriétaires de l’immeuble décidèrent de sous-louer les bureaux à des musiciens pour qu’ils y installent leur studio afin d'y écrire et composer. C’est donc dans cet immeuble que sont nées les plus grandes chansons du répertoire américain, signées entre autres par trois duos mythiques : Carole King & Gerry Goffin (par ailleurs mariés dans le civil), Hal David & Burt Bacharach, et Jerry Leiber & Mike Stoller.

 

 

Dès la fin des années 50 et pendant toutes les années 60, les prestigieux pensionnaires cités précédemment ont signé moults chansons classées numéro 1 dans les charts US : Will You Love Me Tomorrow pour les Shirelles, Raindrops Keep Falling On My Head pour BJ Thomas (La chanson fut écrite spécialement pour le film Butch Cassidy and the Sundance Kid et gagna l’oscar de la meilleure chanson en 1970), I’ll Never Fall In Love Again, Do You Know The Way To San Jose et Don’t Make Me Over pour Dionne Warwick, et Hound Dog pour Elvis Presley. 

 

 

Comme Carole King l’a autrefois raconté, ces titres furent composés dans des petites pièces collées les unes aux autres dans lesquelles se trouvaient un piano, deux chaises et un cendrier. Evidemment, il était fortement déconseillé pour l’un des songwriters d’en sortir sans avoir pondu un hit.

Le duo Goffin / King, qui fut bien plus prolifique au niveau professionnel que dans sa vie privée (bien qu’ils aient eu deux enfants ensemble,) a également inspiré la trame de Grace of My Heart, véritable chef d’œuvre et biopic déguisé de Carole King, interprétée par Illeana Douglas. Le film retrace sa carrière, depuis ses débuts en tant que femme dévouée et prolifique auteur pour les pop stars du moment (période Brill Building, donc), en passant par sa longue déroute personnelle (son mari Gerry Goffin se droguait beaucoup pendant leur mariage et fut par la suite diagnostiqué schizophrène) jusqu’à  son émancipation vers une carrière solo couronnée de succès (avec Tapestryelle fut la première artiste féminine à détenir un album, à la première place des charts pendant 15 semaines, record récemment battu par Adèle et son 21 qui est resté en pole position pendant 24 semaines)

 

 

Xenomania, l’usine à tubes la plus féconde 

 

Depuis son immense manoir, un homme répondant au nom de Brian Higgins règne sur la forêt du Kent. Il ne terrorise pas les jeunes femmes, il a au contraire trouvé la formule magique pour les faire danser (le quotidien Britannique The Guardian dit de lui qu’il est le  «Phil Spector du 21ème siècle»), et ce depuis 1996, date à laquelle il a fondé Xenomania. Non pas une énième secte, mais plutôt une entité entièrement dédiée à la musique, puisqu’il s’agit à la fois d’un studio d’enregistrement, d’un studio d’écriture et de composition et d’un label de musique.

 

 

Véritable monde dans un monde, la maison Xenomania fait dans le grand luxe, mais est à la limite d’un camp de redressement pour artistes. La trentaine de collaborateurs de Brian Higgins est présente tous les matins dès 9h pour une réunion journalière où des sujets du quotidien sont abordés pour mieux être magnifiés dans des chansons. S’ensuit alors une journée de travail de 12 heures, entrecoupée d’un déjeuner dans le réfectoire central, sous l’œil (et l’oreille) attentif et exigeant de Brian Higgins qui choisit ses auteurs «en fonction de leur appétit, de leur degré de compétitivité (envers eux-mêmes) et de leur soif d’apprendre et de donner le meilleur».  Xenomania, ou le «sport-études» de la chanson.

 

 

Avec plus de trente singles rentrés dans le top 10 des charts pour les Sugababes, Girls Aloud ou encore Kylie Minogue, Xenomania compte un palmarès à donner la trique ad vitam eternam à My Major Company, et peut se targuer d’être l’une des figures incontournables de l’industrie musicale outre-Manche. Et si l’écurie de Brian Higgins truste les premières places des charts avec des morceaux très dance, sa crédibilité n’est en aucun cas remise en question. En effet, le très sérieux journal The Observer dit de Xenomania que c’est «l’équipe de production et d’écriture la plus prospère, la plus réussie et la plus audacieuse du Royaume-Uni». La presse anglaise aime également le comparer à Phil Spector - et Xenomania à une version moderne de la Motown. Le grand gourou de la pop anglaise, lui, préfère dire que son aspiration était de devenir une version contemporaine de Rak Records

 

 

Rak Records, l’usine à tubes la plus diversifiée 

 

Son nom vous est probablement inconnu mais Mickie Most était sans doute l’un des producteurs les plus prolifiques du Royaume-Uni. A tel point qu’il a failli mettre en péril l’hégémonie des Beatles sur les premières places des charts en produisant des tubes pour des groupes comme Herman’s Hermits ou The Animals.

 

 

En 1969, Mickie Most fonde le label Rak Records en se concentrant sur les genres pop et rock, puis il crée successivement Rak Publishing et Rak Recording Studio à St John’s Wood dans le nord de Londres, à deux pas d’Abbey Road.

Les plus gros succès de Rak sont probablement les tubes les plus chantés lors de fêtes de comités d’entreprises et de karaokés alcoolisés, mais aussi lors de mariages, bar-mitzvahs  et autres banquets à connotation festive, puisqu’elles se nomment You Sexy Thing de Hot Chocolate, Kids In America de Kim Wilde et I Love Rock’n’Roll de Joan Jett. En gros, Mickie Most étant décédé en 2003, sa descendance peut envisager l’avenir de manière tout-à-fait sereine.

 

 

 

SAW, l’usine à tube la plus dégueu

Nous ne parlons pas ici d’une franchise de films d’horreur à la qualité mi-figue mi-crottin mais de la sainte trinité de la pop formée par Mike Stock, Matt Aitken et Pete Waterman (S.A.W.). Fort d’une productivité et d’une créativité sans pareilles, le trio a hissé plus de cent chansons dans le top 40 britannique entre la deuxième partie des années 80 et le début des années 90, soit environ 40 millions d’albums vendus. 

 

 

Contrairement aux auteurs cités précédemment, SAW se distingue par un son très cheesy et bubblegum constitué en grande partie d’une pluie de synthés en tous genres et de boîtes à rythmes assez basiques. Parfois à la limite du mauvais goût, leurs chansons possèdent en tous cas l'horripilant mais surpuissant pouvoir de se coller aux oreilles pour ne plus jamais en partir, faisant du trio d’auteurs-compositeurs le choix numéro un de la fine fleur de la pop d’antan : de Bananarama à Dead or Alive, en passant bien évidemment par la petite princesse du top 50 de l’époque, Kylie Minogue. Les trois compères sont par ailleurs responsables de ce «tube» tant moqué sur les internets, et qui est d’ailleurs devenu un mème en bonne et due forme : Never Gonna Give You Up de Rick Astley.

 

 

Le trio décida finalement de mettre fin à sa collaboration, les membres ayant fait le choix de partir à la chasse aux one hit wonders chacun de son propre côté.

 

 

Sarah Dahan.