« Dans pas longtemps, j'enfilerai la tunique rouge traditionnelle et je parlerai aux esprits. On  se mettra en rond, on se lèvera et on dira à haute voix pourquoi on est là : « Moi, Machin Bidule, fille de Truc et de Chose, je veux... » Je ne vais pas rentrer dans les détails mais j'ai un passé difficile. Ensuite, j'avalerai des copeaux d'Iboga et le voyage commencera. Ça va durer deux jours et trois nuits, à la lumière des bougies, au son des chants et des danses. Ce sera très dur, je vais vomir comme jamais. Mais ça fait partie du processus de purification. Et après ça, je serai transformée. » Hashtag #mais qu'est-ce tu bois Doudou dis-donc ?

 

Vanessa, 34 ans, gère la com' d'une grande ONG. Entre deux livraisons de spams, elle s'initie au Bwiti, une cérémonie traditionnelle gabonaise. Plusieurs fois par an, Jacoby, maître bwiti, organise des thérapies de groupe version Tintin au Congo, dans une ancienne ferme à deux heures de Paris. « Attention: il faut tomber sur un guérisseur confirmé, avec des années et des années d'expérience. Tout le monde ne sait pas diriger une cérémonie ou doser l'Iboga. »

 

Avec le maître, le Nganga comme on dit, il y a deux accompagnateurs. Pendant le voyage, ils vont toujours garder un œil sur toi. C'est eux qui vont t'aider à te lever, à boire, à aller aux toilettes. Pic du week-end, donc, la distribution d'Iboga, une plante sauvage qui pousse dans les forêts du Cameroun, de Guinée équatoriale et surtout du Gabon. Le « bois sacré » comme les Pygmées l'appellent, est connu pour ses pouvoirs de vision.

 

 

« En fait, on réduit en poudre la racine de l'Iboga et on l'avale. Je te préviens, c'est dégueulasse. Au bout d'une minute ou d'une heure, les visons commencent. Mais faut pas confondre, ce sont pas des hallus, c'est un rêve éveillé. » Oui, si tu veux. Et derrière toi, l'orchestre qui joue de la harpe sacrée, c'est les N'Sync ? « A la fin de ton voyage, le maître débriefe avec toi les images que t'as vues. Il t'aide à les verbaliser. C'est pour ça que prendre de l'Iboga tout seul dans son coin, ça sert à rien. » Ok Jamy, c'est pas sorcier, mais c'est sérieux tout ça ? 

 

Alain Souza dirige l'Institut National d'Agronomie et de Biotechnologies à Franceville au Gabon: « Plusieurs études scientifiques ont démontré les propriétés anti-addictives de l'Iboga. D'ailleurs, depuis 85, des chercheurs ont déposé des brevets pour utiliser l'Iboga contre la dépendance aux narcotiques, aux amphétamines, à la cocaïne ou à l'alcool. Il faut aussi reconnaître que l'Iboga est déjà largement utilisé dans le monde pour traiter la dépendance aux drogues dures, même si c'est de manière confidentielle. »

Back in the days: 1901, les colons français traversent l'Afrique noire à la recherche d'animaux swaggy à décimer. En chemin, ils mettent la main sur des plants d'Iboga et trouvent dans ses racines des composants très puissants. En Europe, l'Iboga est alors prescrit aux patients qui souffrent d'asthénie, c'est-à-dire de grosse fatigue. Quelques années plus tard, Albert Schweitzer, Prix Nobel et mix magique entre Dr House et Dora, utilise l'Iboga pour guérir le palu, mais aussi la maladie du sommeil, la grippe ou les troubles psychologiques.

 

 

Mais en 62, des chercheurs américains découvrent que la plante peut aussi aider les toxicomanes à décrocher, qu'ils soient accros à la morphine, au crack ou aux amphétamines. Derrière eux, relié à des PC gros comme des Smart, Howard Lotsof, 19 ans, drogué et cobaye. Depuis six mois, Howard se shoote à l'héroïne. Un jour, son dealer lui propose de l'ibogaïne, un produit connu pour ses vertus hallucinogènes. « Avec mes potes, on décide de s'injecter 500mg. La soirée se passe et quelques heures plus tard, en pleine rue, je marche et j'entends une voix qui me dit « Retourne-toi ».

 

« Je me retourne et là, je vois sept photos de moi. La première, c'est mon corps à l'état naturel, la dernière c'est mon corps en train de mourir. 24 heures plus tard, je suis épuisé à cause du trip et je m'endors. J'ai juste le temps de me demander: " Mais au fait, pourquoi est-ce que je prends ces drogues ? " Le lendemain, je suis sevré, je tire un trait sur l'héroïne et sur la coke. L'Iboga, c'est comme faire dix ans de psychanalyse en trois jours. »

 

Dans la foulée, l’Institut américain de recherches sur les drogues enchaine les études et sort le champ' tous les deux jours: d'après les toubibs, l'Iboga agit sur les angoisses, les phobies, les dépressions, les stress post-traumatiques des GI's ou des victimes de viol, sans parler des effets sur Parkinson ou Alzheimer. Côté drogue, la plante s'attaque à la dépendance psychologique et au manque physique. Thomas, Niçois, 30 ans, technicien d'ascenseur, sort de douze ans sous héroïne: « L'Iboga m'a sauvé la vie. En trois semaines, j'ai tout arrêté. Et comme l'Iboga n'est pas une drogue, y'a pas de nouvelle dépendance, contrairement à la méthadone ou au Subutex. »

 

 

François Mestre est psychiatre et spécialiste des addictions: « L'Iboga ouvre des portes, notamment celles de la conscience. A ce moment-là, le patient revoit, comme un spectateur au cinéma, les expériences difficiles de son enfance. Il découvre donc pourquoi il se drogue et il peut commencer sa thérapie. En plus, l’Iboga fait comme un « reset » dans le cerveau. Ceux qui ont réessayé les drogues après l'Iboga sont déçus par les effets, ils trouvent que le goût est moins... « bon ». Mais attention, l'Iboga n'est pas un produit miracle, il ne suffit pas d'avaler la plante et basta. Il faut aussi avoir très envie de décrocher, très envie de voir la vérité en face et surtout, être très bien encadré. Et puis, il y a encore des résistances. Beaucoup de gens ne voient pas l'Iboga d'un bon œil. » En gros, c'est pas demain qu'on trouvera l'Iboga à la parapharmacie, entre le Spasfon et le Doliprane.


   
Mais c'est quoi qui coince ? « Déjà, l'Iboga n'a pas été découverte par un scientifique. Dès le départ, elle a donc été mal accueillie par les chercheurs. Ensuite, son histoire en Afrique et sa dimension mystique font que les gens ne la prennent pas au sérieux. Enfin, à cause de ses effets hallucinogènes, les gens pensent qu'elle ne sera jamais un médicament approuvé », résume Stanley Glick, directeur de recherche à l'école de Médecine d'Albany à New York. « Et puis surtout les labos pharmaceutiques ne veulent pas entendre parler de l'Iboga, ni des traitements contre la dépendance en général. Pour eux, il n'y a pas d'argent à faire avec la toxicomanie. Ou plutôt, traiter une dépendance très vite, en un ou deux soins, c'est beaucoup moins rentable qu'un traitement à vie comme aujourd'hui. » Ouch!

 

 

Dans le doute, les Etats-Unis décident de classer l'Iboga dans les drogues. Même chose en Belgique, au Danemark ou en Suisse. La France va plus loin. En 2007, la Miviludes, l'organisme chargé de traquer les gourous, les Raëls et les loup-garous, classe les cérémonies d'Iboga dans la catégorie des sectes. Pour leur défense, c'est vrai, deux-trois morts chelous pendant des week-end d'initiation.

 

En janvier 2007, une caserne de gendarmes déboule à un séminaire de l'association Meyaya, dans le Rhône. Six mois plus tôt, un jeune toxicomane est mort au milieu d'une cure de desintox. Total, les organisateurs de la cérémonie et le Nganga sont mis en examen pour trafic de drogue. Pour Robert Goutarel, chercheur au CNRS, difficile de croire que c'est l'Iboga qui a tué ce jeune: « Les doses toxiques de l'Iboga sont proches de celle de l'aspirine. » Mais good news, d'autres pays comme Israël ou l'Inde continuent les recherches dans les sous-sols du ministère de la Santé. Au Brésil, au Panama ou dans les Caraïbes, des cliniques de soins sous Iboga ont ouvert. La Nouvelle-Zélande autorise même les docteurs à prescrire aux malades des extraits d'Iboga. On hallucine.

 

Vincent Martin.