On s'attendait à une descente punk à la barre à mine dans les arcanes du néo-nazisme, façon Virginie Despentes ; on trouvera des voisins bedonnants, toutes fenêtres ouvertes, un centre régional Royal Canin, et l'affiche de Richy Hallyday (un sosie), en concert pas loin. C'est toujours pareil avec les faits-divers hexagonaux, surtout quand ils n'en sont pas vraiment. Les médias, qui se sont succédés dans les bureaux du maire Jean-Claude Chauffour, n'avaient qu'une obsession inavouable : faire flipper mémé avec du satanisme à base de chèvres décapitées. Or, il s'avère que la véritable sphère d'influence du musicien, tout meurtrier fut-il, ne semble pas très étendue en dehors de ses albums, pas en Haute-Corrèze en tout cas. Il y a bien ce journaliste norvégien descendu de Paris avec un traducteur/photographe, pour écrire un article. Il cherche à tout prix à contacter l'avocat du couple, actuellement en garde à vue. Il y a bien mille raisons de connaître ce type louche («certains le connaissent via le death metal, d'autres à cause de ses actes contre des églises, ou bien carrément du meurtre», avoue l'employée de mairie).  

 

 

En revanche, plus localement, à la stupeur télévisuelle a succédé l'indifférence. Les commentaires allaient bon train le matin, pour les caméras : «je le voyais passer avec ses petites tête blondes et sa voiture militaire» (lol), lance un voisin à peine réveillé sur BFM TV, mercredi matin ; ce genre de choses anodines... Il faut dire que c'est bien pour la pureté de la race (et pas celle des vaches limousines) que Varg Vikernes s'était installé à Salon-la-Tour l'an dernier, incitant ses compatriotes à l'imiter : «je vis au sud de Limoges et au nord de Brive, dans le Limousin, au centre de la France, et j'invite les autres 'odalistes' à déménager dans cette campagne bon marché et très européenne (seules les villes françaises sont envahies par les immigrés, la campagne est encore très blanche). Nous avons une meilleure chance de survie si nous sommes nombreux. Plus on est de fous, plus on rit (sic). J'encourage aussi les autres à se rassembler dans d'autres endroits, dans d'autres pays, pour former de vraies communautés européennes, où les paganistes pourront s'entraider et assurer leur survie, et avec eux celle des us, des coutumes et d'une vision européenne du monde.» Ainsi résonnait son récent appel sur son blog. Un site sur lequel il appelait également à voter Marine Le Pen, perçue en sauveuse. Malheureusement pour lui, il n'y avait pas grand-monde pour rejoindre le Norvégien dans sa retraite française. Tout juste sa femme, rencontrée en prison, alors qu'il purgeait une peine ferme de 15 ans pour le meurtre du leader du groupe Mayhem.

 

Varg Vikernes, dans sa jeunesse

 

Même après l'arrestation, peu d'adeptes dans le village. Il faut dire que le paganisme scandinave n'a que peu à voir avec le racisme ordinaire franchouillard. Pour preuve, et l'on ne pouvait pas rêver meilleure entrée en matière, cette dame, à peine sortie de la gare, petite valise en main, venant vers nous et s'exclamant au plus près, sans que nous lui ayons adressé la parole : «ils veulent bloquer la France pour mettre les islamistes au pouvoir.» Voilà typiquement ce à quoi le «fascisme» hexagonal se raccroche. Un fourre-tout idéologique sans envergure. Rappelons que le Front National n'avait obtenu ici que 13,3% des voix à la présidentielle de 2012, et que le territoire, notamment la Haute-Corrèze, reste marquée par les exactions commises par les soldats allemands à Oradour-sur-Glane et à Tulle, en 1944. Plutôt résistants déçus, avec une bonne dose de pragmatisme paysan, que têtes brunes. Et Chirac et Hollande sont passés par là.

 

 

De là à traiter Varg de guignol, il n'y a qu'un pas, que franchissent allègrement certains amoureux de musique metal, ceux qui fréquentent le bar goth de Limoges, l'Arkange (un établissement beaucoup plus mainstream qu'il n'y paraît, où beaucoup d'étudiants de tous bords se réunissent le jeudi soir pour les cocktails). Xavier : «je distingue deux catégories d'abrutis majoritaires : les métalleux débiles qui sont prêts à défendre Varg corps et âme alors qu'ils ne connaissent rien à son idéologie, et l'identifient simplement à une légende simplement parce que c'est trop 'vrai' d'aduler ce type ; et les gros débiles qui gobent mot pour mot les conneries des médias. Pour ceux-là, vous êtes encore pires et je vous invite cordialement à aller vous pendre et surtout, à vous renseigner avant d'ouvrir vos gueules.» Cool, bro !

 

Cela fait écho à ce que je vivais lors de mon adolescence, passée entre Lot et Corrèze, et durant laquelle j'avais un temps fréquenté une bande de metalheads naissants, fous du groupe Cradle of Filth, entre autres. Il avait fallu choisir son camp à l'adolescence, quand t'avais grandi dans les 90's. Kebab, rap US et jog' Lacoste d'un côté. McDo, rock (plus ou moins) bourrin et t-shirt noir de l'autre. Sacrifice de mouton ou de poulet. Depuis, les types des bandes rivales se sont juste coupés les cheveux et votent FN, vite fait, quand c'est pas pour Mélenchon. Le ras-le-bol ordinaire, qui ne fait pas de ton territoire un creuset du nazisme.

 

 

Le manque de légitimité du tueur norvégien est aussi confirmé lorsque le ministère de l'Intérieur, qui avait d'abord évoqué la piste d'un attentat d'envergure, se rétracte, et justifie l'intervention musclée par l'achat de quatre nouvelles armes par la femme de Varg, Marie Cachet. Cette dernière étant membre du club de tir du «126», nom tiré du 126ème Régiment d'Infanterie, basé à Brive. Le maire (sans étiquette) Jean-Claude Chauffour lui, ne décolère pas. «Que Manuel Valls vienne, je l'attends de pied ferme. Il paraît qu'il est haut dans les sondages en ce moment, moi je le vois comme un petit merdeux», dit-il en mimant un nain, positionnant sa main au niveau de la moquette de la mairie en travaux. «Les types sont arrivés comme des cow-boys, à dix, même la brigade de gendarmerie d'Uzerche n'était pas au courant. Je veux bien que ce soit par souci de discrétion que je sois mis à l'écart, mais c'est un voisin qui m'a appelé, une fois qu'ils sont repartis. La grand-mère, que les gamins n'avaient probablement jamais vue, était avec un médecin et une assistante sociale. C'est nous qui avons fermé les volets en les calant avec un étendoir. La petite de deux ans ne comprenait rien à ce qui se passait.» Pour étayer ses doutes quant à la légitimité de l'action de la DCRI, il se place devant un mur et explique : «là, il y avait une grande baie vitrée, qu'ils ont défoncée, avant de tirer trois coups de feu dans la serrure. Ce qui ne servait à rien, puisqu'ils pouvaient passer. Ils ont agi en mercenaires»... «Je ne remets pas en cause la dangerosité du bonhomme, mais c'est un coup politique et médiatique, c'est sûr. Ils prétendent avoir chopé quelqu'un pour se faire de la pub.» A 65 ans, l'édile, épuisé par ces deux jours à assurer un minimum de sécurité au village, assure vouloir se présenter pour un second mandat en 2014, mais «seulement si ce genre d'événements est rare». 

 

 

Mercredi après-midi, la maison ne bénéficiait d'aucune protection policière, les deux voitures habillées de motifs camouflage, une niche, un vélo couché, en mode camo eux-aussi, ainsi qu'une bétonneuse, jonchaient le jardin. «Il y a un gros souci, dit-il avant d'appeler la préfecture. Je vais les engueuler, ils me laissent en plan, c'est inadmissible», peste-t-il. Il ne sait pas si la garde à vue va se prolonger, et si la famille réintègrera le domicile. Aucune information ne lui est divulguée. Une chose est sûre, son village n'est pas encore le far-west, et il ne veut plus entendre parler d'armes chez Vikernes. Ni de quelque extrémisme que ce soit.

 

 

 

Félicien Cassan.