Lors du dernier festival de Cannes, le relou Jim Jarmusch avait qualifié L.A. de "capitale des zombies", après la projection de son dernier film relou. Depuis les années 50, la ville a enfanté son lot d'analystes cyniques qui ne retiennent de la Cité des Anges que son versant glauque, celui des sourires, idées et ambitions ultrabright. Heureusement, il y a aussi une flopée de techniciens qui alimentent “l'Industrie”, comme on dit là-bas. Ville de la tong et du thong, décontractée du short en coulisses et control-freak en façade, Los Angeles est sans arrêt déchirée entre fascination du strass et recherche de réalité.

 

 

Conan O'Brien se situe pile dans cet interstice flippant. Si côté off, les filles de la production sont potelées et arborent mini-shorts et t-shirts «teamcoco» de circonstance (le mot-dièse utilisé sur Twitter), le présentateur est rigide et son costume sent l'amidon. Si le tombereau de mecs décontractés du bermuda ne préfigure pas un cauchemar siliconé mais plutôt une réunion cool d'anciens spring-breakers texans, côté présentateur, le silicone n'est pas que dans la vallée. Pas de placement de jolies femmes dans les angles stratégiques du studio pour que les caméras bloquent dessus, pas de pantalon, chemise ou tenue correcte imposée, pas de directive. Lui, en revanche, dégage une froide impression d'exigence.

 

Toute la matinée va osciller entre ces deux états du curseur : les Ricains sont trop pros, et les Ricains sont trop à l'aise. Au lieu de faire des chichis pour prouver qu'on est à la Warner, on te laisse cuire à l'étouffée pendant quatre heures dans le sous-sol d'un hangar, avec en guise de bande son deux enceintes pétées qui diffusent par intermittence une radio commerciale. Le stand de merchandising, posé là comme du vulgaire artisanat tibétain aux Vieilles Charrues, est tenu par des sous-geeks vaguement bêtas. Le public est jeune, il suffisait de s'inscrire ; tout le monde pianote sur son portable, et c'est évidemment long. Se présenter à 9h30, pour un enregistrement qui ne débutera qu'à 13 heures.

 

 

Conan O'Brien est une belle vitrine pour TBS. Son émission cartonne et il joue de sa proximité géographique avec l'usine à rêves, en créant le terreau d'un culte de la personnalité poussé à son parodique paroxysme. C'est bien une photo de l'animateur dans une chouette pose de vainqueur, de quinze mètres de hauteur, qui orne l'un des bâtiments, aux côtés des publicités tout aussi géantes et gênantes vantant les dernières sorties ciné ou télé. Le premier couloir, qui affiche des statuettes en Lego et autres maquettes à taille réelle, confirme ce parti-pris. Oui, Conan, star aux manettes du Late Night with... depuis 20 ans sur NBC, est une star, mais il préfère rire de cette situation, de peur d'en mesurer la vacuité. Pour preuve, l'animateur s'était retrouvé sans contrat en 2010, après vingt ans de bons et loyaux services et un couac de grille télévisuelle impliquant le pas drôle Jay Leno, autre emblème des shows US (ce dernier vient juste de prendre sa retraite). C'est la guerre des égos, et les CDD sont légions.

 

 

Dans le studio 8 de Warner Bros, à Burbank, les rendez-vous des stars de talk-shows et les séries sont enregistrés à la chaîne. Comme dans une moyenne série B, le producteur exécutif, Jeff Ross, fidèle de O'Brien depuis le début, est au téléphone, nerveux, tandis qu'un chef de plateau casqué donne les dernières instructions. En coulisses, cette préparation ressemble aux décors que l'on peut visiter à Universal City, la fausse ville toute proche : tout semble animé par une rhétorique de la répétition, à l'image d'une boîte à musique dont on aurait tourné la molette, actionnant un mécanisme circulaire rôdé. "Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images", écrivait Guy Debord dans La société du spectacle. Fake avec classe, insupportablement calibré, mais quand le bouton on est enclenché, la qualité déroule et l'on se fait moins sardonique.

 

Et le band de s'accorder, et les cameramen de raturer leurs feuilles de route avec ostentation, les assistants d'apporter des bouteilles d'eau comme dans une sitcom, et le pool de scénaristes d'ajouter la dernière touche aux prompteurs en carton. Le chauffeur de salle est un cas d'école. Adéquat mélange de Julien Lepers et Michael Keaton (qui sont déjà une seule et même personne), sa plastique et son costume tiré sentent l'arnaque. Mais depuis l'arrière de sa chirurgie faciale, il balance les vannes pédophiles et racistes les plus improbables qui soient. La liberté d'expression et le professionnalisme à l'américaine ne sont pas un vain mot, quand un type censé vous divertir en criant bêtement les noms de trois invités miteux, vous plie en deux avec plus de panache que Jerry Seinfeld sur des planches. Une fois en plateau, Conan sera tout aussi cinglant. On comprend pourquoi l'émission sera en boîte en peu de temps. On s'attendait à des prises multiples pour obtenir la bonne intonation de blagues, l'angle parfait, mais ce sera tout le contraire. La machine n'a même pas besoin de répétition.

 

 

Quand le band démarre, Curtis Mayfield peut être fier : on est parti pour une heure de groove télévisuel sans un seul accroc, dans les conditions d'un direct qui ne sera jamais interrompu. Jingles, bravos et vacheries, la mécanique est tellement bien huilée que c'en est déroutant. Tout en étant irrévérencieuse. Pas un lapsus, pas une hésitation, pas un "coupez". Même les invités, ce jour-là Jennifer Love-Hewitt et Justin Bartha (de Very Bad Trip 1 à 3) sont terriblement mignons et bien apprêtés, parfaits, intelligents, serviables, et surtout, scandaleusement amovibles. Couille dans le potage qui passe comme une perle du Japon, ils parlent aussi bien de promotion neuneu que d'excréments ou de rasage d'anus. Complètement déviant, et plus que jamais dans la norme, en même temps, au même moment, Conan O'Brien, un peu comme un David Lynch du petit écran (inquiétant/hilarant/mèche de cheveux chelou/dépression...), a tout compris au système qui l'exploite et qu'il exploite. En chef d'orchestre monomaniaque, il se fout de tout avec classe, et se paie le luxe de nous balancer sans un sourire, quand il apprend que les musiciens de la semaine ont annulé au dernier moment : «television is a lie». Avant de briefer le public pour qu'il applaudisse avant et après la fausse performance du dit-groupe, qui enregistrera plus tard. Puis il se casse sans un "au revoir", à la fois princier et terriblement seul sous son masque de cire.

 

Pris de remords (lol), il revient dix minutes plus tard et chante pour l'audience en escaladant les gradins comme un gamin, Sinatra roux, performeur fou et triste, tandis que l'orchestre donne tout. Un truc de showman, qui sait qu'il faut mentir pour durer. A la fois simple et funky, faux et puissant. Hey Jim, les zombies sont sacrément vivants à L.A.

 

 

 

Félicien Cassan.