L’Angleterre, ce terreau de légendes musicales et footbalistiques 

Un petit tour d’horizon chez les grands libraires de Londres ainsi que sur le site anglais d’Amazon fait prendre conscience d’une tendance intrinsèquement britannique : les sujets de Sa Majesté lisent encore beaucoup, et ils lisent surtout beaucoup d’autobiographies. Peut-être parce que le pays est le berceau de nombreuses légendes musicales et sportives qui occupent autant d’importance dans le cœur des Anglais que les hautes figures historiques que sont Churchill et la famille royale. Et peut-être surtout parce que ces légendes continuent de fasciner une nation qui prône l’autodérision autant que le patriotisme.

 

Actuellement dans le Top 15 des best-sellers chez Waterstones, l’une des plus grandes librairies d’Angleterre, on trouve quatre autobiographies : celle d’Alex Ferguson, l’entraîneur de Manchester United et dieu vivant pour certaines personnes du nord de l’Angleterre, celle de l’acteur David Jason, celle du poète maudit Morrissey et celle d’Harry Redknapp, ancien footballeur. Même son de cloche chez son principal concurrent WH Smith, où l’on retrouve sensiblement les mêmes noms. Autant dire que la nation anglaise ne semble vibrer que pour le rock et le foot. Les deux mamelles du peuple.

 

 

 

A noter que cette tendance n’est pas tout à fait nouvelle puisqu’il y a deux ans déjà, on trouvait en pole position des best-sellers la biographie de l’homme qui a su donner ses lettres de noblesse aux pantalons en spandex - outre ses nombreuses ballades pop -, Rod Stewart. Mais aussi celle de Cheryl Cole qui sévit dans le girls band Girls Aloud et qui est également connue en tant qu’ex-épouse bafouée et trompée d’Ashley Cole, joueur de football évoluant dans l’équipe de Chelsea à Londres.

 

Le nouveau testament, édit. 2010 

Mais l’événement qui change la donne et bouleverse le monde de l’édition outre-Manche est la sortie en 2010 de l’autobiographie de Keith Richards, le turbulent guitariste des Rolling Stones, le  plus «mauvais garçon» d’un groupe de mauvais garçons. Autant dire que le livre intitulé Life était très attendu, notamment pour ses révélations sur l’anatomie de son meilleur ennemi, Mick Jagger. Pour coucher ses souvenirs sur papier, ce bon vieux Keith s’est vu proposer une avance de 7 millions de dollars : de quoi se motiver pour aller chercher dans les tréfonds de sa mémoire des détails chic et choc. Life s’est écoulé à plus d’un million d’exemplaires depuis sa sortie il y a trois ans.

 

 

Plus récemment, une autre autobiographie est venue marquer au fer rouge l’histoire de la littérature «pop» en Angleterre : celle de Steven Patrick Morrissey, dit «Morrissey», ancien chanteur des Smiths et monstre sacré pour toute personne sensible aimant la pop. Cette autobiographie était attendue comme le messie, et on se risquera à la qualifier de Nouveau Nouveau Testament pour les amateurs de rock venu d’Albion, tant la personnalité controversée de Morrissey a nourri et entretenu bon nombre de fantasmes et légendes depuis plus de trente ans maintenant. Est-il gay, nationaliste, misanthrope ? Qu’en est-il de sa relation avec Johnny Marr ? Mais enfin, est-ce que tout cela est si important ? Pas vraiment, mais en revanche l’ouvrage, sobrement intitulé Autobiography, permet enfin d’en savoir un peu plus sur l’une des figures les plus importantes et les plus mystérieuses du rock anglais. Enfin, pour l’anecdote savoureuse, l’autobiographie a failli ne jamais voir le jour. Le problème ? Morrissey, dans sa légendaire humilité, a signifié que la condition sine qua non pour qu’il livre ses mémoires était de figurer dans la collection Classics de chez Penguin. Une bataille fratricide s’en est alors suivie au sein de la mythique maison d’édition britannique. Celle-ci a finalement donné raison au Moz' qui trône fièrement aux côtés d’Homère et de Montaigne, en toute simplicité. Sans surprise, le livre est arrivé en tête des ventes en Angleterre en s’écoulant en une semaine à près de 35 000 exemplaires, surpassant ainsi le record jusqu’alors détenu par Keith Richards avec 28 000 exemplaires.

 

Une nostalgie rémunératrice et une passion pour le trash 

Selon Stevie Chick, journaliste de The Guardian et The Quietus et par ailleurs auteur  de Pyschic Confusion : The Sonic Youth Story et de Spray Paint the Walls : The Story of Black Flag, l’engouement pour les autobiographies des stars du rock s’explique en grande partie par une raison nostalgique : «Les mémoires des rock stars des années 60 - Rod Stewart, Keith Richards, Pete Townshend ou encore Eric Clapton - cartonnent en librairies, et cela s’explique tout simplement par le fait que c’est la fin d’une ère. Ces rock stars ont aujourd’hui une bonne soixantaine d’années, tout comme leurs lecteurs, les baby boomers, qui ont aujourd’hui les moyens de consommer beaucoup de produits culturels, comme les autobiographies notamment. Les rock stars, comme les fans, veulent revivre leur jeunesse qui fut marquée par de grands changements sociologiques, culturels et musicaux. Alors que chacun de ces acteurs voit sa vie active toucher à sa fin, il est important pour eux de montrer et démontrer à quel point leur jeunesse - et donc les années 60 - ont été importantes et ont marqué le monde dans lequel nous vivons actuellement. En outre, la musique tient une place extrêmement importante chez nous en Angleterre : les rock stars sont vues comme de véritables dieux. On lit donc leurs mémoires comme des paroles sacrées.»

 

 

 

On note par ailleurs un engouement pour un autre genre d’autobiographies, l’autobiographie trash nourrie de la culture people et tabloïd très prisée outre-Manche. Ainsi, Cheryl Cole intéresse plus les lecteurs pour sa vie privée que pour ses exploits artistiques (même si elle se place régulièrement en première place des charts et que la vente cumulée de ses trois albums solo s’estime à plus d’un million d’exemplaires, ohmagawd). Il en va de même pour Katie Price alias Jordan, personnalité issue de la téléréalité et ancienne épouse du chanteur de seconde zone Peter André, qui a écrit quatre autobiographies en six ans (entre 2004 et 2010) et dont la fortune est estimée à 45 millions de livres sterling. Comme quoi…

 

On comprend vite que les Anglais sont de vrais petits curieux, amateurs d’anecdotes croustillantes. Le fait que le pays soit doté de personnages illustres aide aussi pour beaucoup mais malheureusement, tous les pays ne disposent pas d’un tel panthéon de prestige.

 

Le cas français  

Dans l’Hexagone, la culture est tout autre et l’exercice de l’autobiographie est plus généralement perçu comme un ouvrage un peu austère, obligatoirement rédigé par une haute figure politique ou historique, laissant ainsi à supposer qu’une personnalité issue du monde de la culture n’est pas assez légitime pour livrer ses mémoires ou revenir sur les événements marquants de sa vie. 

 

A sa décharge, le lecteur français ne dispose pas totalement du même panthéon rock que ses amis d’outre-Manche - il se délecte en revanche chaque nouvelle année d’un vaste panel d’autobiographies d’anciens ministres qu’il aura grand plaisir à offrir à sa grande tante pour la Noël.

 

 

Toutefois, les popstars tricolores s’essaient de plus en plus à l’exercice «douloureux» de l’autobiographie, comme par exemple Mélanie Georgiades alias Diam’s, une ancienne grande figure de la musique urbaine française. Son autobiographie sobrement intitulée Diam's. Autobiographie parue aux éditions Don Quichotte en 2012 est entrée directement à la cinquième place des meilleures ventes dans la catégorie «documents» : l’ouvrage originellement tiré à 25 000 exemplaires a dû être réimprimé à 30 000 exemplaires pour répondre à la demande du public. A noter que l’on doit à la même maison d’édition les mémoires de Grand Corps Malade, Patients, parues la même année.

 

Si l'on se fie à la logique suivie en Angleterre, l'apparition plus en plus fréquente de biographies de «monstres sacrés du showbiz français» ne saurait tarder, car ce sont ces dernières qui plaisent aux baby boomers, premiers consommateurs de produits culturels. D’ailleurs, on tient la preuve irréfutable que la tendance est en train de s’ancrer dans nos contrées : Johnny Hallyday a enfin sorti cette année son autobiographie tant attendue, Dans mes yeux, écrite avec l'aide d'Amanda Sthers.

 

On est en tous cas prêts à parier que les plus jeunes ont eux déjà hâte de découvrir autour du sapin Drôle de parcours, l’autobiographie de La Fouine dans laquelle le rappeur de Trappes se confie sur une «existence dominée par les larcins, la zone, le deal et la prison», dixit Paris Match.

 

 

Sarah Dahan // Illu : Scae.