Non, le Japon n’est pas que le pays des Teriyaki Boys ou des Pillows, deux groupes tokyoïtes plutôt prestigieux à la discographie plus ou moins conséquente et au look, disons, alternatif. Le Japon, c’est aussi le pays où tous les fantasmes technologiques semblent prendre vie, où l’on excelle dans l’art du contre-pied maitrisé. Bref, un méli-mélo bordélique de ce qu’il y a de plus loufoque au pays des mangas et du wasabi. C’est d’ailleurs en tapant «musique-Japon-loufoque» dans notre barre de recherche Google qu’on est tombés sur Nobumichi Tosa (pas de bol pour ceux qui n’arrivent pas à le prononcer), sorte de McGyver des instruments musicaux, un mec capable de produire une note avec seulement deux tubes à essai reliés à une tour d’ordinateur. Chapeau, mec.

 

Human after all

Bien que mise au point par quelques geeks des matériaux de troisième main, la Fun Music c’est un peu le rêve de tous les refoulés du conservatoire, que ce soit ceux ayant tenté l’aventure ou ceux qui ont vite compris – en une leçon, pas plus - qu’un piano comprenait bien trop de touches. Mais de quoi parle-t-on vraiment ici ? Tout commence en 2006 (certains parlent même d’un arbre généalogique vieux de plusieurs siècles) avec le Keromin, drôle de petit instrument de musique en forme de grenouille inventé par Yuji Okuyama – le mec est également musicien au sein de The Amazing Frog, c’est dire sa passion pour les rainettes. Bien plus sympa que Crazy Frog et tout aussi déluré que Kermit, le Keromin ne sonne pas pour autant plus juste. Mais il s’avère très pratique : outre ses 16 sons différents (grenouille, crapaud, chat, violons, orgues tout y passe), il s’apprend selon son inventeur en 30 minutes, à peine. Alors, si le solfège vous rappelle étrangement vos cours de première année de licence en mathématiques, vous savez désormais qu’il existe un plan B.

 

On en revient à Nobumichi Tosa, découvert en 2008 grâce à l’Otamatone (sorte d'enregistreur électronique permettant d’émettre un signal sonore lorsqu’on souffle à l’intérieur) et qui est devenu depuis le véritable gourou de la Fun Music. Inspiré depuis toujours par la représentation des robots dans les dessins animés, cet ingénieur en électricité conçoit ses instruments depuis 1993. Une carrière d’ores et déjà plus longue que celle des Beatles ou des Clash - ou que la quasi-totalité des mastodontes de la recherche musicale. Son idée ? Faire de ses inventions des produits industriels et de ses concerts une démonstration de produits dans le but de les vendre à un public forcément intrigué par tant de futurisme. Car le moins que l’on puisse dire, c’est que son entreprise (la Maywa Denki) est loin d’être un laboratoire à idées foireuses. Nombre de ses inventions sont ainsi mises sur le marché de plus en plus rapidement pour satisfaire la demande de clients impatients.

 

L’Otamatone : nippon, ni mauvais

Pour toute une génération davantage fascinée par le gaffophone de Gaston Lagaffe que par la Fender de Jimi Hendrix, l’Otamatone permet de réveiller les plus folles envies. Cette façon de pousser très loin le curseur de la dérision peut néanmoins finir par engendrer un certain malaise (il s’agit d’être franc aussi) : cette invention en forme de note de musique et à la tête de têtard sonne plus souvent faux que toute la discographie de Muse. Parfois aussi agaçant qu’un vuvuzela joué à pleins poumons par des milliers de spectateurs lors d’un match de foot, l’Otamatone permet malgré tout de renouer avec l’aspect animiste des instruments – une tradition très forte que le Japon semblait avoir oublié depuis l’émergence de la J-Pop. Et puis, Nobumichi Tosa a tellement l’air de s’offrir une bonne poilade dans son costume d’électricien bleu ciel (conçu par Agnès b.) qu’il est impossible de lui en vouloir, et ce malgré tout le pathétique que peut engendrer son invention.

 

 

Un conseil donc : si, au détour d’une escale au Japon ou, pourquoi pas, d’une brocante dans le village voisin, vous avez la chance de tomber sur un Otamatone, jetez-vous dessus. Cela n’a rien d’un phénomène de niche : vendu pour à peu près 30 euros, il s’en écoule plus de 120 000 l’année de sa mise en circulation. Depuis, on a beau sortir la calculette, il paraît difficile de chiffrer le nombre d’Otamatone vendus. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que cet instrument, ce jouet, cet objet (appelez-le comme vous le voulez) est bel et bien le symbole de la Fun Music.

 

 

Matryomin Ensemble Mable, une autre façon de faire

Comme dans chaque mouvement artistique, les adeptes de la Fun Music ont leurs puristes, dont le plus grand bonheur semble de pouvoir se réunir et de jouer de ces instruments tous ensemble. Mais bon, soyons honnêtes : lorsqu’on découvre pour la première fois les images du Matryomin Ensemble Mable, on pense naïvement que leur prestation serait parfaite pour le festival d’Art de Rue organisé à Capelle-en-Pévèle par quelques beaufs en bermudas et chaussettes remontées. On faisait fausse route : avant de pouvoir jouer une note avec cet instrument en forme de poupée russe inventé par Masami Takeuchi, il faut en fait avoir quelques notions de Thérémine, cet instrument phare des musiques électroniques inventé en 1919 et dont la particularité est de se jouer sans être touché.

 

 

Et les femmes dans tout ça ? Ont-elles un rôle à jouer au milieu de tous ces hommes aux cerveaux plus déjantés que celui de Willy Wonka ? D’après un reportage de Tracks sur le phénomène, la pratique du Matryomin semble être particulièrement appréciée par la gent féminine. Chacun son tour, après tout. On en conclura donc, faute de preuves plus formelles, que les femmes adeptes de cet instrument souhaitent conserver le doux goût de leur enfance, du temps où elles passaient des après-midi entier à maquiller ou à changer les tenues de leurs poupées.

 

 

Retour vers le futur

So what ? Dans dix ans, se souviendra-t-on de la Fun Music comme du mouvement qui a révolutionné la pratique musicale, qui a popularisé son aspect ludique et ringardisé la musique classique ou le rock ? Honnêtement, on en doute. Trop obnubilé par la note juste, trop occupé à vénérer U2, Lady Gaga ou Skrillex, l’Occidental n’y verra certainement qu’une folie japonaise de plus, qu’un gadget rigolo supplémentaire dans un pays où la demi-mesure n’a pas sa place. Bizarre quand on sait que les vidéos hentaï ont, quant à elles, augmenté aussi vite que le nombre de but de Lionel Messi. Résultat des courses : la Fun Music reste pour le moment un phénomène exclusivement nippon. Et il faudra probablement attendre encore quelques années avant que le reste du monde ne puisse goûter ou apprécier les bricolages de Nobumichi Tosa et de ses consorts. A croire que le no future n’épargne personne.

 

 

 

Maxime Delcourt.