QUARTIER LIBRE POUR TOUT SACCAGER
Paris est la deuxième ville la plus taguée au monde derrière New-York. C'est un fait historique, depuis les terrains du quartier de Stalingrad-La Chapelle au début des années 90 aux trains de banlieues, sur les rideaux de fer de Barbès et jusqu'aux catacombes, partout où nous allons. L'ensemble de la ville située à moins d'un étage de hauteur est repeinte par des vandales. Et sans qu'on n'y fasse plus attention qu'aux putes. Des tagueurs, des graffeurs, des voyous. Ou des ex-voyous. Comme Sari et Dealyt.

 

 

À quarante piges, Sari et Dealyt font partie de «l'ancienne génération de graffeurs», celle des années Mitterrand-Chirac et de la tradition orale du graffiti (il fallait entendre parler d?un tag et se déplacer pour le voir). On parle d'une époque sans tuto, où les quelques fanzines comme Intox ou Zulu Letters qui faisaient office de bulletins d'information étaient diffusés sous le manteau. Mais Paris a changé. J'ai rendez-vous avec deux «jeunes vieux graffeurs» pour m'en rendre compte en vrai, peinture sur le mur faisant foi. 21h, j'attends. Quand arrive sur les Grands Boulevards un duo encapuchonné dans le street-wear ad hoc, bibine à la main ; il est clair qu'il s'agit bien de nos hommes. «Par contre, tu ne prends pas en photo nos gueules». Il y a des règles qui ne changent pas.

 

 

Des Grands Boulevards, nous crapahutons vers Châtelet à la recherche d'une surface. Il s'agit d'un coup de pub du magasin Citadium et de l'agence Les Gros Mots, qui emploie plusieurs artistes à saccager toutes leurs affiches en une nuit. Dealyt : «on va commencer par un peu de "throw up", d'après sa traduction anglaise "vomi". Tu vois, c'est une technique des States pour faire amplement et rapidement du gros lettrage en forme de bulles.» Quand nous stoppons en face du Théâtre du Gymnase, je vois les mines goguenardes des deux tagueurs tout-sourire, face à 6 bons mètres carrés de terrain de jeux. Ceux qui n'ont jamais pratiqué ce genre de délinquance imaginent mal la rapidité de l'acte. Quinze secondes à penser au motif, quinze autres pour sortir une bombe, et une minute de quartier libre pour tout saloper. Bombe armée, marqueur ouvert. Le temps s'accélère, il fait frais dans l'air. Et pendant que les secondes tombent, chaque passant peut nous voir, eux salir, moi photographier les murs de la ville la plus belle du monde, mais - excitation - l'attention est totalement portée sur ce son : le chuintement d'une bombe aérosol qui se répand. Sari enlève son gant. «D'habitude, ça va encore plus vite. Un camion, tu restes 5 ou 10 minutes grand maximum, tu te barres parce que le proprio maraîcher peut descendre avec son cousin pour te faire les dents.»

 

LE MONDE (NE) VOUS REGARDE (PAS)
Le Paris peint, les métros, les fresques hors-normes : tout a changé depuis leurs premiers blazes. «Quand on faisait un train, ça pouvait rester des mois !» dixit Sari. «Tu pouvais voir ton wagon passer plusieurs fois, et tu prenais ton pied à écouter la réaction des gens quand tes dessins entraient en gare.» 23h, le PSG vient de perdre 2-0 contre Chelsea et nous marchons vers Beaubourg, où une palissade de douze mètres nous attend le long de la rue de Turbigo. Sari et Dealyt la défoncent dans toute sa longueur. Un festival de couleurs. J'esquive les voitures pour shooter. Quelques klaxons tentent bien de freiner nos ardeurs mais, rien à faire, Paris prend sa faciale. Dealyt se souvient du quartier, période début-de-la-fin-du-free-tag : «il s'est mis à y avoir beaucoup de caméras ici. Un soir, on faisait une cheminée blanche autour de Beaubourg avec deux potes, quand trois flics nous chopent. Ils étaient bizarrement violents pour du tag, et décident de nous emmener au poste. Et là, il n'y avait aucune bonne vidéo de nous ! Qu'est ce qu'on s'est foutus de leur gueule !» Plus loin, nous passons devant un kiosque recouvert d'un grand «Sari» peint en blanc : «celui-là, il date d'il y a un an ; c'est long pour un tag, mais ce kiosque ferme tard, aussi. Sur la petite ceinture, j'ai un tag qui date de 1994 !»

 


La RATP ne laisse plus passer un seul spray. La rue est enregistrée. Et pourtant, quand Dealyt pose un épais «The Next Invasion» au nez d'une passante sexagénaire Place de la Bastille, il n'y a aucun malaise. «Ha bon, vous travaillez ?» demande la vieille dame, sans étonnement. Plus loin, des skateurs ralentiront pour regarder sécher. Nous sommes là où, il y a 20 ans, Sari et le crew TEH se donnaient rendez-vous le jeudi à 18h pour «faire du vandale. Tu vois qu'aujourd'hui à Paris, des gens sont habitués. Parfois ils aiment même le graffiti.» Bizarre. Dans une société qui laisse l'art du graffiti le cul entre deux chaises (le musée ou la cellule de dégrisement) mais qui reconnaît entièrement qu'il s'agit d'une performance (réussir sa connerie), difficile de faire la différence entre le bien et le mal. Dealyt : «Dans les années 90, il y avait même un vieux flic en pré-retraite qui a fait sa propre brigade anti-tags, composée essentiellement de flics en civils. Et ce vieux policier était fan de graffiti ! Il a même dit à un copain "j'adore ce que tu fais !"» Plus tard, quand les derniers métros nous emmènent en bas des tours de la Place d'Italie, l'ambiance est moins cosy, et les peintres doivent agir entre deux sirènes de police. Il est tard. Les derniers chalands sur notre route profitent de la largeur des trottoirs pour ne pas trop s'approcher. C'est à la frontière de ces nouveaux buildings que nous nous séparerons.

 

 

En 90, quand Dealyt revient de New York, il importe à Paris le crew TNI (The Next Invasion) que rejoindra ensuite Sari. Ils seront les premiers à faire du graffiti et non du simple tag sur les métros et dans la rue. «C'était la seconde génération de graffeurs à vraiment faire le boulot.» Aujourd'hui, même s'ils se sont un peu calmés, Dea et Sari peignent encore très vite. Je les ai suivis tardivement un soir de printemps, sur les murs de Paris que je vois différemment.

 

 

Bastien Landru.