On arrive sur place vendredi soir, la nuit vient de tomber délicatement. Profitons-en, car c'est sans doute notre dernier instant de douceur avant longtemps. On prend place loin de la piste où les murs sont installés. Le bourdonnement dans les oreilles commence déjà, une sorte de fil rouge, un bruit constant qui nous suivra jusqu'à bien après notre départ. Le Teknival, Sarko'Val ou depuis peu Tekni'Valls pour les petits rigolos, rassemble pour sa première soirée près de 14 000 spectateurs le long d'une piste d'atterrissage sur laquelle certains se sont déjà envolés.

 

"Speed, coke, speed…"

 

Le mec nous dépasse assez vite, il répète à tout le monde la même chose… Pauvre homme, cela doit probablement être le syndrome de Gilles de la Tourette.

 

On passe de mur du son en mur du son comme on fait son marché. Il y en a pour tous les goûts - encore faut-il avoir une connaissance du bruit, car pour le néophyte, c'est loin d'être évident. Cependant, on s'accorde assez rapidement pour dire que les Hollandais se sont fort éloignés de la finesse de la peinture flamande qui a fait leur succès au XVIème siècle. 

 

"Ils se rapprochent d'un label, mais il faut que ça reste underground."

 

On discute et on découvre petit à petit la réelle difficulté du milieu. Le principe est simple : pour que ça marche et que ça reste dans l'esprit, il ne faut pas gagner d'argent. De plus, la loi en joue afin de marginaliser les événements.

 

"Si on fait payer, ça devient légal, et quand ce n'est pas payant, ce n'est pas culturel ; c'est comme ça qu'on crée un vide juridique."

 

Ainsi la Loi, par l'absence de lois, fait que l'événement est réalisable, tout en empêchant la rentabilité financière. Mais elle n'est pas la seule, car le public ne veut pas entendre parler d'argent, sinon ça perd tout son sens. C'est l'esprit free : celui où la majorité des gens qui organisent payent de leur poche ou se font prêter du matos. Pour faire simple, ceux qui vont gagner le plus d'argent pendant le festival sont les dealers qui passeront au travers des mailles du filet policier, et les vendeurs de kebabs qui passeront le contrôle d'hygiène s'il y en a un.

 

"C'est un mode de vie, ils ne pensent qu'à la prochaine teuf."

 

Tous ces gens, par leur énergie dépensée pour faire vivre l'événement, ne peuvent pas être que des paumés de la vie.

 

"Il faut un minimum de bon sens" nous dit un ami, pendant qu'un type avec de la bave séchée sur la bouche nous demande gentiment où est-ce qu'il peut trouver de la bonne kétamine pour toucher les étoiles.

 

Vers minuit, on se fait doucement bousculer avec le sourire. Ce n'est pas grave, si ce n'est que nous sommes deux au milieu d'une piste large de trente mètres. Sur le sol, on confond les sacs poubelles avec des corps. On demande à un musicien ce qu'il écoute quand il n'est pas aux platines :

 

"Du classique et du trip-hop. Sombre… dark."

 

Plus loin, un type nous murmure des chants elfiques à l'oreille et parle de la ré-évangélisation par l'imagination, en finissant par nous demander:

 

"Tu connais Alain Soral ?"

 

Plus loin, une fille nous fait un tuto sur le crack : elle n'en prend pas, mais tu comprends, elle est en coloc', alors elle a déjà vu comment on en fait. Attention, tout le monde ne prend pas de drogue dans ce genre d'évènements, et d'ailleurs, le rapport entre la drogue et la musique est tellement ancien que ce n'est pas un vrai sujet, ce n'est qu'un moyen. Un mec de l'asso Technoplus (asso que l'on a déjà croisée dans cette fête techno hardcore) fait, avec 54 de ses camarades, de la prévention. Il nous explique:

 

"Tu sais qu'il y a moins de problèmes en free party qu’en club."

 

On note sans s'empêcher de penser que c'est peut-être tout simplement parce qu'en club, on ne laisse pas dormir les gens par terre.

 

Le temps passe, la nuit s'allonge. On a de plus en plus l'impression d'être en pèlerinage, ou du moins en quête de quelque chose. On se rapproche des sources lumineuses en espérant qu'elles nous réchauffent, mais tout n'est que bruit et aveuglement. Seul le corps, une fois en mouvement, entretient l'espoir. Quand les basses remontent le long de tes jambes et frappent par vibrations à la porte de ton sexe.

 

Il arrive quand même un moment de la nuit où, si l’on n’a pas l'alimentation d'un coureur cycliste, il devient difficile de tenir ; pourtant, le soleil qu'on croyait mort vient avec nous fêter la victoire. A la lumière, on découvre les corps endormis, les filles en pleurs, la chaleur, les visages marqués, et une envie de partir loin. On ne sait pas si les gens viennent de se réveiller ou s'ils vont se coucher. Avec cette musique, chacun essaye ici de rentrer dans le mur pour savoir s'il va s'en sortir. C'est un rituel initiatique, comme une volonté latente de se détruire et de survivre à la fois. Il faut vaincre le mur ou mourir. Le son est à la fois ton arme et ton ennemi, il te fatigue comme il te porte.

 

Vers sept heures du matin, on part, usé. Mais pour certains, ce n'est que le début. Le début d'un long périple de quatre jours à faire du sur-place.

 

 

 

Texte et photos : Quentin Cherrier.