La 59e édition du Concours de l’Eurovision qui s’est tenue à Copenhague le 10 mai dernier a réuni plus de 40 millions de téléspectateurs européens, qui ont assisté à la victoire de l’Autrichienne de 25 ans Conchita Wurst, avec son titre Rise Like a Phoenix. Jusque là, rien de spécial, hormis le fait que la Conchita sur scène soit un Tom Neuwirth à la ville, et que le soir de son couronnement, elle arborait avec insolence une barbe délicatement taillée. Sur Twitter, Christine Boutin a manqué de tomber en pâmoison face à ce spectacle «d’une société en perte de repères niant la réalité de la nature humaine». En Russie, un mouvement de messieurs pro-Poutine et anti-barbe a bombardé les rézosocio de selfies aux visages glabres, et le président du Parti libéral-démocrate Vladimir Jirnowski a décrété que «c’est la fin de l’Europe», regrettant que son pays ait libéré l’Autriche il y a cinquante ans. Tout ce petit monde se formalise, mais le trouble dans le genre n’en est pourtant pas à sa première incursion en terrain musical et populaire.

 

Gender bending

Depuis les années 50, de nombreux artistes ont houspillé les clichés genrés. On les appelle les gender benders. Issue des mouvements identitaires politiques américains des années 50 et 60, l’expression genderbending, difficilement traduisible en français, signifie littéralement «ceux qui font plier le genre». Synonyme de genderbending, le terme genderfuck apparaît dans les années 1970. Le sociologue américain Laud Humphreys le décrit comme "une forme étendue de guérilla-théâtre". Ces performances provocatrices initiées en 1965 par la San Francisco Mime Troupe reprenaient la pensée «cheguevaresque» pour déconstruire l’ordre socio-politique. Dans un article du magazine américain Rolling Stone paru en 1974, genderfuck est ainsi défini comme une curieuse satire de la femme et une forme d’usurpation d’identité impliquant robes, talons hauts, maquillage et barbe.

 

 

 

Ci-dessus Little Richard, l’un des précurseurs en la matière, constitue une étrangeté artistique qui a brouillé les frontières traditionnelles du genre et a choqué le public des années 50 avec son maniérisme, ses tenues outrancières et son irrévérence capillaire. En cassant la dualité femme/homme et les conventions populaires, il apporte l’idée nouvelle que la musique, tout comme le genre, sont affaire de performance. Entre ses facéties scéniques, ses velléités bisexuelles et son amour pour les orgies post-concerts, l’auto-proclamé «Roi et Reine du Rock n’ Roll» a déplacé les perceptions culturelles genrées. Bowie, Prince ou Boy George ont adopté ce même style flamboyant, apparaissant sur scène en costumes pailletés et maquillés à la truelle, essuyant d’abord de vives critiques, puis rendant l’androgynie plus acceptable dans la société mainstream.

 

«Je ne suis pas une femme, je ne suis pas un homme»

En 1972, David Bowie crée Ziggy Stardust, un alter ego décadent aux cheveux de feu et ennemi suprême des conservateurs britanniques, qui le perçoivent comme la débauche personnifiée. Le chanteur confesse en 1990 avoir été alors fasciné par l’androgynie de Syd Barrett de Pink Floyd: "C’était la première personne dans le rock que je voyais porter du maquillage. Il avait du vernis à ongles noir, des tonnes de mascara, du fard à paupières, et il était tellement mystérieux...». D'autre part, le très perché contre-ténor allemand Klaus Nomi, qui a collaboré avec Bowie, dérange par son côté ambivalence martienne, et les punk-rockeurs des New York Dolls, froqués de pantalons à froufous et balançant leur chevelure impétueuse, offrent à la fin des années 70 une alternative aux gros bras métalleux, tranchant avec l’image «couillue» du rock de motard. A la même époque, la bouche charnue, les chapeaux improbables et les écharpes virevoltantes du chanteur d’Aerosmith Steven Tyler sèment également le trouble.

 

 

 

Au début des années 80, Boy George, paradant fardé de blush rose, épilé du sourcil et les paupières chamarrées, déclenche moult controverses, mais son approche inoffensive (il a déclaré "préférer une bonne tasse de thé à une séance de sexe" sur le plateau du Russell Harty Show en 1983) et son côté garçon de bonne famille le rendent moins sulfureux. 

Souvent qualifié d’asexuel ou de bisexuel, Morrissey s’est auto-proclamé «prophète du quatrième sexe». Au début de sa carrière avec le groupe britannique The Smiths, il s’interroge : «quand est ce que la Nature fera enfin de moi un homme ?» (This Charming Man, 1983). En 1986, il chante Vicar in a Tutu (pasteur en tutu), ode pas très catholique au travestissement : «il n’est pas bizarre, il veut juste vivre sa vie comme ça».

De son côté, Prince annonce la couleur dès 1979 avec le clip du single I Wanna Be Your Lover, nous étalant la panoplie complète du gender bender : gaîné dans un justaucorps panthère échancré jusqu’au nombril, cheveux longs virevoltants, moustache, boucle d’oreille créole et voix de fausset, sautillant en talons aiguilles sur un aguicheur «je veux être ton frère, je veux être ta mère et ta sœur aussi». Les vidéos de Dirty Mind et Uptown (1980) enfoncent le clou avec un équipement bas-slip-noir-imper dévoilant un début de tapis pectoral. Ses textes sont tous aussi ambigus : «suis-je noir ou blanc, suis-je hétéro ou gay ?» (Controversy, 1981) ou «je ne suis pas une femme, je ne suis pas un homme, je suis quelque chose que vous ne comprendrez jamais» (I Would Die 4 U, 1984). En 1987, il enregistre plusieurs titres de l’album Sign O’ the Times sous le pseudonyme de Camille, avec voix trafiquée et intonations lascives, dont le morceau If I was Your Girlfriend : «si j’étais ta copine, est-ce que tu me laisserais te dire toutes les choses que tu as oubliées quand j’étais ton mec ?». En dépit de son androgynie et de sa taille riquiqui (1,58m au garrot, ndlr), son panache arrogant et ses regards par en-dessous soulignés de khôl lui confèrent en 2012 la deuxième place du classement des "stars masculines de la musique les plus sexy du monde" dans l’hebdomadaire américain L.A. Weekly

 

 

Kurt Cobain, qui se disait «homo dans l’esprit», qui était probablement bisexuel et qui «aurait souhaité être gay juste pour agacer les homophobes», a aussi remis en cause la notion de masculinité. Been a Son (1992) critique la tendance de la société à davantage valoriser les petits garçons que les petites filles, et en 1991, la vidéo de In Bloom montre le chanteur de Nirvana en robe, un accoutrement qu’il enfilait volontiers sur scène.

Marilyn Manson, grand fan de Cobain - et surtout d'Alice Cooper -, fait un un pied-de-nez aux normes par son simple nom, combinant les patronymes de Marilyn Monroe et du serial killer Charles Manson, ce qui ajoute un quotient flippe à son gender bending. En 1998, son album Mechanical Animals met en scène Omega, son alter ego glam' rockeur extraterrestre et asexué. Ses coups de pied aux convenances et son look andro-maladif ont alimenté le mythe d’un hypothétique changement de sexe.

 

 

Thomas Gabel, voix du groupe de punk rock américain Against Me!, s’est lui aussi frotté à la dysphorie de genre, avant de devenir officiellement Laura Jane Grace en 2012. La même année, le chanteur devenu chanteuse confie à Cosmopolitan : «En grandissant, je n’ai jamais trouvé de modèle pour m’expliquer que l’on pouvait être trans et vivre une vie heureuse. J’espère incarner cette source d’espoir pour ceux qui continuent à se battre». 

Dans le hip-hop, cette tendance à l’ambiguïté s’affirme également. Mykki Blanco alias Michael Quattlebaum Jr. a créé un personnage inspiré à la fois de l’alter ego de Lil' Kim (Kimmy Blanco), du mouvement riot grrrl et queercore, et de la drag queen Vaginal Davis. En 2013, Mykki explique à Interview Magazine : «j’ai commencé à percevoir mon changement d’identité de genre quand je me suis mis à m’habiller régulièrement en femme. C’est comme une route qui s’ouvre, et cela a largement amélioré mon existence». Le rappeur et producteur new-yorkais Le1f, ouvertement homosexuel, est apparu dans le Late Show de David Letterman en jupette, et sa vidéo Spa Day défie les préjugés. Il lance : «et maintenant, qu’est ce que tu veux faire ? Et avec qui veux-tu le faire ?» tout en ondulant du buste et en se prélassant sur une table de massage, chaussé de talons hauts.

 

 

Barbes et cravates

Dans les années 70, Patti Smith porte vestes et cravates, inspirée par Baudelaire, Rimbaud et Genet, et elle s’amuse à incarner ces hommes qui jouaient eux-mêmes avec le genre et la sexualité. Elle définit son album Horses (1975) comme «au-delà du genre, parce que je ne me perçois pas comme une chanteuse, une artiste féminine. Pour moi, le genre est contraignant. On ne dit pas, ‘Picasso, peintre masculin et blanc’. Il est simplement Picasso. C’est un artiste.» Consciente de la dimension performative du genre, elle l’analyse comme un rôle pré-établi et antérieur à notre naissance.

Peaches raffole également de costumes, mais surtout de barbes qu’elle sort en toutes occasions. Connue pour ses textes obscènes, ses concerts chauds bouillants et ses tenues lui attribuant des organes génitaux mâles, l’artiste électro canadienne accorde une grande importance aux thématiques de genre. En 2002, le clip de Set It Off, où elle chante en culotte rose dans des toilettes publiques et subit une pousse accélérée de poils d’aisselles et de pubis, lui a coûté une fâcherie avec Sony et une injonction à rembourser les sommes investies par la maison de disque. Une autre Canadienne, la chanteuse pop et country de 52 ans k-d lang, symbole du gender bender par excellence, revêt costume trois-pièces ou robe de mariée au gré de son humeur. Bianca de CocoRosie porte parfois une moustache, et sur l’album The Adventures of Ghosthorse and Stillborn (2007), le duo de sœurs psyché-folk fait référence aux «rainbow warriors à deux esprits», reprenant le mythe amérindien d’un troisième genre, aussi appelé berdache.

 

 

Coupe garçonne couleur carotte et costumes d’hommes, Annie Lennox a été l’une des premières à ébranler le petit monde bien lisse de la pop. En 1984, la chanteuse d’Eurythmics provoque un vif émoi lors de la cérémonie des Grammy Awards, en interprétant le tubesque Sweet Dreams relookée en Elvis. En 2011, Lady Gaga s’en inspire lors des MTV Video Music Awards, venant dans la peau de son alter ego masculin Jo Calderone et refusant de répondre aux questions adressées à Lady Gaga en conférence de presse. La New-Yorkaise de 28 ans, incarnation de la quintessence de la popstar post-moderne, floute les lignes entre genre et sexualité avec provocation et subtilité. Quand Born This Way devient un hymne LGBT international avec son fédérateur «rejoice and love yourself today, ’cause baby you were born this way», ses détracteurs la suspectent d’être une drag queen, un homme puis un hermaphrodite. «C’est le lot des femmes qui défient les codes du genre», explique Alexandra Boucherifi, journaliste, commissaire de la première exposition au monde consacrée à Lady Gaga et auteure de The Secret Book on Lady Gaga : «Comme Amanda Lear en France, Gaga a été assimilée à une transsexuelle, comme s’il était impossible d’accepter qu’une femme transgresse des codes ou ne s’inscrive pas dans une esthétique pré-déterminée du genre». La chanteuse reprend également de nombreux codes de l’Art contemporain, en empruntant notamment à la plasticienne stéphanoise Orlan, qui défie elle-même les codes de l’esthétique et joue sur l’hybridation.

 

 

«Le genre reste permis dans la sphère du divertissement»

«Quand Lady Gaga avait été invitée dans l’émission On n’est pas couché (le 9 septembre 2009, ndlr), Eric Naulleau et Eric Zemmour n’avaient cessé de décrédibiliser son discours en le mettant à distance et en le renvoyant dans la case du divertissement populaire, comme pour dire que c’est la culture américaine, ce n’est pas nous», explique Nelly Quemener, sociologue des médias et maître de conférences à l’Université Paris 3, spécialisée sur les thématiques de genre et les questions post-coloniales.

En France, des artistes comme Mylène Farmer ou Sliimy, qui a fait son coming out en 2008, font partie des rares à embrasser cette tendance au genderbending. En 1987, avec son single Sans contrefaçon, Mylène Farmer séduit la communauté LGBT. Les paroles de la chanson, devenue un incontournable des clubs gays, fait référence à l’homosexualité et au chevalier d'Eon, espion travesti en femme et condamné par Louis XVI à terminer sa vie sous des traits féminins. Scandaleuse à l’époque, plus discrète aujourd’hui, la chanteuse n’offusque plus vraiment.

Enfin, «il me semble que Conchita Wurst a été plutôt plébiscitée en France» décrypte Nelly Quemener. Pourquoi ? «Parce que l’Eurovision est un spectacle kitsch et grand public (le concours a été retransmis sur le service public et a rassemblé 2,6 millions de téléspectateurs, ndlr), et que le trouble dans le genre reste permis dans la sphère du divertissement car il ne porte pas de discours politique ou militant qui représenterait une menace pour l’ordre dominant». 

 

 

Mais si aujourd'hui, Christine and the Queens, Scream Club, Lesbians on Ecstasy, Le Tigre, Robots in Disguise, Kiddy Smile, Zebra Katz ou encore Sexy Sushi - pour ne citer qu'eux au sein d'une liste qui pourrait être quasi-infinie - jouent avec ces codes genrés, ils intéressent plus le CSP+ parisien branchet que l’agriculteur vosgien retraité. Force est donc de constater que le genre n’est pas encore très populaire.

 

 

Éloïse Bouton // Visuel de Une : photographie issue de la série Half Drag, par Leland Bobbé.