En laissant la légende au vestiaire, ce documentaire fait œuvre utile. Déjà parce qu’il se charge de tordre le coup à la vérité officielle (cf. Les DoorsBreak On Through d’Oliver Stone) qui veut que Densmore, Manzarek et Krieger n’aient été que d’aimables falots qui auraient sûrement fini en musiciens de mariage s’ils n’avaient pas rencontré le messie Morrison. Mieux, en nous faisant découvrir la genèse de chaque titre du premier album, le DVD arrive à nous donner envie d’écouter leur musique d’une autre oreille. De la rythmique bossa nova de à la reprise d’un opéra de Bertolt Brecht (Whisky Bar) en passant par les notes pompées à Ray Charles ou à James Brown dans Soul Kitchen, on réalise que le groupe a conçu l’album à partir de tout ce qui lui tombait sous la main. Impression confirmée en réécoutant le disque. Malgré le nombre limité de pistes, leurs idées s’additionnent, s’empilent et parfois se contredisent. Mais, bizarrement, le charme opère quand même, sans doute grâce à un heureux mélange de chance et de précipitation.
A ce sujet, une seule scène du DVD suffit à saisir l’alchimie du groupe. C’est celle où Robbie Krieger interprète Light My Fire tel qu’il l’avait présenté aux autres membres. Comme il le chante, le morceau sonne comme une ballade folk mi-sensuelle/mi-romantique, aguicheuse mais inoffensive. Il faudra attendre le deuxième couplet morbide de Morrison et l’intro vertigineuse de Manzarek pour que la chanson soit transformée en l’ode métaphysique à la débauche qu’on connaît. Et à l’époque où les Beatles sortent de leur proche le gimmick Sergent Pepper, les Doors pondent eux un vrai concept-album, mais sans avoir l’air d’être au courant. Car la force du disque, c’est aussi qu’il ne semble raconter qu’un seul et même voyage aux frontières de l’esprit, du Break On Through d’ouverture jusqu’au douloureux retour à la réalité de The End. Ils ne croyaient pas si bien dire. Passé ce disque, Robbie Krieger prendra le pouvoir sur The Soft Parade et Morrison Hotel, pendant que Morrison piochera un peu plus dans ces fonds de tiroir. La cohésion des débuts reviendra juste à temps pour un L.A. Woman qui sonne autant comme un nouveau départ que comme un dépôt de bilan.

Si les trois autres Doors étaient des pièces maîtresses de la musique du groupe, en revanche, l’histoire ne reviendra pas sur cette triste vérité : ils manquent vraiment de folie. Paisibles retraités gentiment ravagés (quelqu’un pourrait-il me dire ce qui est arrivé à la gueule de Krieger ?), ils ne s’enthousiasment que quand il s’agit de raconter les conneries que Morrison a pu faire quand il était défoncé. En vrac : vider un extincteur sur les instruments du groupe, fracasser une télé contre la vitre du studio … On comprend mieux que les deux albums réalisés sans lui, les honorables Other Voices et Full Circle, soient passés à la trappe. Bides commerciaux pas mêmes respectés par la critique, ils ont été exclus de toutes les intégrales du groupe et ne sont plus vendus, sauf en Allemagne et en Russie (c’est triste, mais c’est vrai). Alors, après des retrouvailles trafiquées à partir de poèmes de Morrison enregistrés dans un couloir (American Prayer), les Doors se sont séparés et, comme des grands, se sont contentés de vivre de leurs royalties. Depuis, on les voit dans des documentaires comme celui-ci, à parler de ce qu’ils ont fait il y a quarante ans.

Mais au-delà des secrets de fabrication appréciables et des anecdotes qu’ils ont sûrement rabâchées cent fois, il y a d’autres questions que j’aimerais leur poser : Quel effet ça leur a fait de passer en quelques jours de la vie de rockstars à celle de préretraités ? Que ressentent-ils à l’idée de n’être que des notes en bas de page dans la légende de leur propre groupe ? Et ça leur fait quoi d’avoir passé quatre décennies d’affilée accrochés à leurs souvenirs de jeunesse ? Derrière toutes ces questions, se cache sûrement une histoire passionnante. Ce DVD n’en raconte malheureusement qu’une toute petite partie.

Par Yacine Badday // Photo : DR.