Le numéro 60 de la revue Rue Descartes est consacré aux "Philosophies des musiques électriques" et une question se pose: d'où vient le sentiment que ce dossier tombe bien? Comment se fait-il que, un demi-siècle après sa naissance, le rock apparaisse comme une flamme maintenue, un marqueur, une forme-repère dont il deviendrait important de construire la métaphysique? La lecture du dossier de Rue Descartes (avec entre autres Elie During, Jean-Luc Nancy...) est une occasion de s'y mettre.

Avançons tout de suite notre hypothèse: le rock est une utopie réalisée, qui a réussi là où 68 a échoué. L'étonnante longévité du rock démontre que toute nouveauté n'est pas condamnée à s'effondrer, qu'il est possible, à l'ère post-moderne, d'inventer des modes d'être au monde qui ne deviennent pas ringardes au bout de cinq ans, que demeurent des espaces de libre élaboration. Le rock, même s'il est commercialisé, n'a pas été domestiqué, il conserve intact son potentiel de destruction de l'ordre dominant (lire à ce sujet l'article de Jean-Philippe Pénasse sur l'attitude de la presse communiste face au rock de 1960 à 1976).

Pourquoi rapprocher le rock d'un événement politique comme Mai 68 ? Parce que le rock est moins une forme musicale, au reste assez frustre, qu'un "événement", comme l'écrivent Paul Mathias et Pierre Todorov dans Rue Descartes. "Quelque chose a tout simplement lieu dans le rock" et "ce quelque chose' est pur événement, parfois répétitif, voire compulsif, improductif, sans objet, atélique." On sait que 68 aussi fut un "pur événement", "improductif, sans objet", prise de parole, déluge de mots, soulèvement inexplicable par le seul contexte économique ou politique. En somme, mai 68 et le rock sont deux événements contemporains, surgis de nulle part. Mais l'un a duré, pas l'autre. Pourquoi?

Dans les années 60, malgré - ou à cause? - de la prospérité, l'individu se sent devenir étranger à la société où il vit. Le mouvement utopiste, qui a dominé de 1968 à 1975, propose une solution: la fusion pure et simple de l'individu et de la société. Le sujet se dissout dans l'universel et l'universel se dépose en chaque sujet. Enumérons quelques-unes de ces formes "utopistes". Dans l'assemblée générale, le peuple se parle à lui-même, sans intermédiaire ni bureaucratie. Avec l'occupation de la fac ou de l'usine, la foule fait de l'institution son chez-soi, l'intériorise. Lorsqu'on décide de vivre en communauté, chacun est dans le groupe et le groupe est en chacun. Grâce à la floraison des journaux, fanzines, dazibaos, slogans muraux, j'écris pour tous et tous me lisent et tous m'écrivent. Quand je voyage, le monde me forme, me fait et je "fais" le monde, j'en fais le tour, je "fais" l'Inde, le Maroc, etc.
D'une façon ou d'une autre, toutes ces formes ont butté sur leurs propres limites: dans l'AG, les grandes gueules monopolisent la parole; le voyage dégénère en consommation touristique, le journal n'a pas de lecteurs, l'occupation lasse les occupants... Le rock et son moment culminant, le concert ou le festival (disons: Woodstock) est une autre forme utopiste, où l'individu fusionne avec les autres par la musique. Or, quarante ans plus tard, le concert de rock a conservé une effectivité tangible, permanente. Au troisième millénaire, c'est peut-être, avec le match de football, le seul moment où l'individu communie physiquement avec ses semblables présents autour de lui sans aucune arrière-pensée. La manifestation pourrait donner ce sentiment, mais elle n'est qu'occasionnelle, et remplie de malentendus.
Plus surprenant encore: la matière musicale qui justifie le concert est restée elle-même stable. On pourra dire tout ce que l'on veut du hip hop, de la techno, du rap ou de la world music (Mathias et Todorov, tout comme Nancy, insistent sur la capacité du rock à se différencier et se diversifier sans jamais se dissoudre comme genre identifié), le rock continue de se définir par la présence d'un son particulier: celui de la guitare électrique. Jean-Luc Nancy insiste sur ce point dans Rue Descartes et il a raison.
Le rock n'a pas d'histoire, remarquent encore Mathias et Todorov. C'est juste. Ecoutons quelques-uns des groupes nouveaux - disons, Franz Ferdinand, Babyshambles, Razorlight. Loin de contenir des traits spécifiques aux années 2000, leurs compositions pourraient très bien avoir été écrites en 1970. Autre indice: les adolescents d'aujourd'hui écoutent Stairways to Heaven de Led Zeppelin ou le solo de guitare d'Hotel California. Nulle usure, nul impact du temps qui passe et qui démode. Le rock a un demi-siècle, mais il n'a pas d'âge.

L'effet de l'électricité? Plus encore que la guitare électrique, le noyau actif du rock, c'est la distorsion du son de la guitare par les différents "effets", wha wha, phaser, fuzz, delay, reverb... applicables également à la voix. Cette distorsion a un double résultat: en transformant les notes nées de la sensibilité du musicien, elle électrise l'intériorité humaine; mais en jetant de la musique dans la machine, elle humanise l'électricité. Le jazz, note Nancy, était la musique de l'esclavage, de la première mondialisation, de l'avènement de la marchandise. Proposons l'idée que le rock soit l'enfant de la deuxième révolution industrielle, de la machine-outil, de l'électrotechnique ménager (frigo, aspirateur, grille-pain, perceuse...) - de l'électrification du monde.
Pour le travailleur devant sa machine ou le consommateur qui allume sa télévision, l'électricité est une aliénation: le voilà asservi aux forces de la nature sans pouvoir y imprimer sa marque. Le rock, au contraire, est une appropriation; objectivité froide, l'électricité se fait réceptable de la sensibilité. Tel est le secret de la fascination du solo hurlant d'une guitare électrique: c'est la jouissance de la conscience qui s'éprouve dans une matière qui lui était étrangère et qui s'en rend maître.
Persistante du rock, toujours: qui, dans sa jeunesse, au concert ou dans sa chambre, n'a pas mimé le guitariste en train de faire un solo? Des concours du meilleur imitateur sont organisés chaque année à Bercy; cela s'appelle l'air guitar. Notons que le synthétiseur, qui pousse encore plus loin l'électrification de la matière sonore, aurait pu jouer le même rôle; mais, pour le coup, l'homme y disparaît complètement, rendant impossible le double processus décrit plus haut (humanisation de l'électricité, électrisation de l'humain).
Et maintenant? Jean-Luc Nancy avance l'hypothèse que le rock soit "l'envers du commerce". Comme le rock, la production des objets commerciaux (en tout cas la plupart d'entre eux: vêtements, automobile, électroménagers, agroalimentaire...) nécessite l'usage d'électricité. Mais là où l'objet commercial garde pour lui la force électrique nécessaire pour le produite, le rock la restitue au musicien (ou à l'auditeur) qui peut alors en faire un instrument d'expression. Ainsi, depuis quarante ans, le rock réussit où la politique échoue: il rend heureux, il unit, il fait circuler de l'énergie, la jouissance, la communion, la subjectivité.
L'enjeu est alors de savoir si le rock reste voué à n'être qu'une utopie apolitique ou si l'on peut espérer y trouver des éléments d'inspiration pour un projet politique à venir, un peu comme au XIXème siècle le romantisme musical, par sa capacité à exprimer de nouvelles émotions, fut partie prenante du mouvement d'émancipation des peuples.


Article paru sur le blog de Libération. Par Eric Aeschimann // Illustration : Juan.