Publicist (artiste Marsatac) vous divertit

Le festival s’est ouvert sur la terrasse de La Friche, cette jetée dans le paysage dont le sol de dalles semble posé à même le ciel. J’y ai rendez-vous avec l’un des «ouvreurs» de ce décor surréaliste : Publicist. Publicist pratique une techno malléable aux clubs ou aux espaces ouverts grâce à sa touche spéciale : il joue de la batterie live, sur les bandes acid pré-enregistrées, transformant ses sets en performances de (no)deejaying musclées et exubérantes. «Tout le monde fait l’inverse, alors je fais un pied-de-nez. Je bosse mon set en studio pour qu’il n’y ait aucun break ; c’est trop moche un show électronique avec des pauses, donc je ne m’arrête pas, 45 minutes de performance non-stop.» Un show sprinté pour ce DJ-batteur posé sur le toit. Seul hic dans cette fraîche nuit sous le ciel chaud : «comme on est au milieu de tout, on me demande de jouer à 85 décibels. Ma cymbale est à 110 ! J’aurais préféré jouer à 1h, mais tu connais : beggers can’t be choosers.» Pour son cinquième passage dans la ville de l’OM, Publicist aura donc droit à une sono réduite, comme le public amassé autour de sa batterie lorsque j’arrive à la fin de son set. S’ils sont peu nombreux - il est tôt pour une ville de Mistral - ils dansent tous autour du Pub, qui hoche comme un métronome, Ray-Ban Sarko sur le front, sourire jusqu’aux oreilles. «Certains musiciens font des chansons dans leur chambre pour leur petite copine. Moi, je suis ici pour fournir un service. Je suis ici pour divertir.» Service rendu. Je suis sur les lieux des crimes depuis quelques heures.

 

Publicist

 

Publicist abandonne sa batterie alors que les premiers festivaliers de cette seizième édition désertent le toit pour se rendre au cœur de la Friche Belle de Mai, ce complexe industriel maousse où les Kid Karate joueront un remake d’Offspring de bébés pour un public de wannabes tatoués. En clôture, les Black Strobe sont impressionnants, mais ils jouent tard : des versions de leur dernier album aussi parfaites que l’adhésion de la gomina sur la tête de Rebotini. C’était un jeudi à Marseille.

 

Paulo (Lollipop) vous parle des scènes

Le lendemain matin, j’ai voulu voir si la ville vendait du disque de rock. Je suis tombé sur ça : «Hier j’ai vu Young Gods pour la 8ème fois et c’était génial. Comme quoi, à 50 ans tu n’es pas vieux. Par contre, les Kid Karate, je n’ai pas pu. On ne met pas un T-shirt XXL pour jouer du rock.» Celui qui parle, Paulo, connaît bien l’endroit. «Je suis revenu après 24 années de vie parisienne, et tout le monde croit qu’on se fait chier à Marseille, mais c’est impossible : tu peux monter un concert en 5 minutes ici.» Nous sommes dans la boutique où il bosse, Lollipop Music Store, un cousin proche du Born Bad parisien, dealant nouveautés comme ré-éditions, quasiment que du vinyle, entre les rayons des bacs et de leur comptoir. Autour de nous, à moins de 300 mètres, sont ouverts au moins 6 lieux pour programmer des concerts. Il y a dans notre périmètre la Salle Gueule (salle punk), les bars rock du 6ème arrondissement (Molotov), le squat Asile 404, les disquaires Tangerine (classic rock), Galette (funk, fusion)... D’après lui, Marseille est la ville avec le plus de théâtres de quartier de France, ce qu’on ne présente jamais quand on parle de la cité sulfureuse. «C’est sûr que tu peux te faire dépouiller quand tu as des boots en croco, mais moi, j’habite dans un quartier Nord de Gitans, et j’ai pas de problème. Les médias ne le montrent jamais : Marseille est une ville rock, contrairement à Bordeaux, dont on a fabriqué la réputation. Essaye de venir jouer à Bordeaux quand tu ne connais personne, c’est impossible. Ici, les gamins des Departure Kids se sont organisés tout seuls une tournée en Chine. Ils ont 20 ans, ils nous mettent des coups de pied au cul, c’est génial.» Exagération sudiste ? Réalité des travailleurs du disque ? À vérifier.

 

Paulo

 

Coely (artiste Marsatac) honore son contrat

Le deuxième soir était plus excitant que les autres : c’était la soirée hip-hop & bass music, dans laquelle je ne m’attendais à rien mais où j’ai eu la surprise, la bonne surprise - comme quand on retrouve un billet de 200 euros qu’on avait perdu - de découvrir Coely, la jeunette Belge qui a tenu une salle pleine pendant une heure avec un R’n’B Fugeelien speedé et foudroyant (elle évoque Lauryn Hill un morceau sur deux) assurée à elle seule. Elle fait tout, un DJ derrière, et quelques featurings - et avec le sourire. Plus tard, sur la grande scène, les Casseurs Flowters et leurs compères (avec DJ Pone aux platines) déploieront une stratégique scénique plus démago («est-ce que vous êtes bourrés ce soir ?!») avec son petit effet de foule, mais tellement moins surprenante.

 

Dro (programmateur de Marsatac) vous refait l’histoire

Il faut parler à Dro (prononcer «Tolo») Kilndjian, le programmateur le moins speed de la planète Mars à la mine droopiesque, pour comprendre que Marsatac a poussé comme une envie de hip-hop sur la terre d’IAM : naturellement. «C’est une histoire de famille, j’ai monté Marsatac avec Béatrice ma cousine, et Laurence. On habitait en Angleterre dans les années 90 ; on s’était dits qu’en rentrant à Marseille, on ferait un événement autour du rap. Mais on n’avait jamais monté un concert !» Les groupes qui font naître l’idée du festival sont donc des gars du coin dont on parle peu à l’époque : Faf' Larage, IAM, Fonky Family, Bouga... Une scène alors fédérée autour d’une première édition, avant que le festival, dès sa deuxième année, se rapproche d’autres chapelles, dont la house. 15 éditions plus tard, et le 16ème Marsatac est devenu le plus grand festival marseillais, labellisé éthique avec son macaron de la fédération De Concert !, et tenant dans une friche industrielle décorée sur plusieurs milliers de mètres carrés, autrement plus sexy qu’une sortie de zone industrielle rennaise. Tout ça, dans une ville attachée à un maire de droite qu’on ignore porté sur Nasser ou Kid Francescoli (des artistes «résidents» de la Friche).

 

Dro

 

«On n'a connu qu’un seul maire, Jean-Claude Gaudin, donc on a fait toute notre vie sous une mandature de droite. Mais à force de persévérance, on a réussi à améliorer la compréhension de notre projet. Ce n’est peut-être pas très modeste de dire ça, mais je crois que Marsatac a contribué à rassurer les professionnels sur Marseille ; les tourneurs et les programmateurs viennent plus naturellement ici, maintenant.» Voilà de quoi a souffert la ville : une réputation de no-man’s-land culturel nourrie par «des mecs pas sérieux qui ont dû tenter des gros coups». L’étiquette a été collée sur la cité phocéenne et ne s’enlève que doucement, à la sueur des activistes. Exemple de Dro Kilndjian : «mes amis du Poste à Galène ont bâti leur salle dans un garage, en coulant le béton eux-mêmes sur de la terre. Il y a une mystification de la ville alors que, regarde : je ne bois pas de pastis, je ne joue pas aux boules, des gens fabriquent l'une des plus importantes salles de concert à la main.» Reste que depuis l’an dernier, l’année Marseille Capitale Européenne de la Culture et son affaire David Guetta, la ville peine à se défaire de son image de Riviera brouillonne et gangstérisée. Dro : «Marseille 2013 a souffert de choix malencontreux ; le hip-hop était totalement absent, alors que les IAM avaient fait de belles propositions. Mais ça nous a montré que 500 000 personnes pouvaient venir sur le Vieux Port. Les Marseillais ne s’en foutent pas de la culture, c’était la preuve d’une attente.» Quelle dynamique cela va-t-il laisser ? Le nombre d’entrées publiques à Marsatac a atteint 20 000 cette année.

 

Pakito (Le Dernier Cri, dans la Friche)

Pakito

 

Samedi, plein soleil, 38°C dans mes baskets. La Friche Belle de Mai accueille d’autres énergumènes que l’on peut rencontrer hors-festival, la journée. Pakito Bolino, tenancier de l’atelier-maison d’édition de sérigraphies du Dernier Cri et source d’inspiration du bien connu Elzo Durt, a élu domicile au deuxième étage de cette immense bâtisse. «Je commence en 1993. J’étais dans un squat à Ris-Orangis qui s’appelait le K.S. Il y avait un atelier abandonné que j’ai remis en service, et une scène parisienne qui faisait beaucoup de sérigraphies. On a commencé en les publiant, dans des revues, et le poison s’est répandu : on a publié des Français, des Belges, des Japonais. Puis je suis venu ici.» Ici, c’est l’atelier de sérigraphies le plus pétaradant que j’aie vu de mes yeux, avec beaucoup de bites («oui, il y a des bites, mais que voulez-vous, des bites il y en a partout, c’est la vie. Tiens, regarde, là c’est de la 3D»). Le genre de business jusqu’au-boutiste qui ne fait pas vivre, mais qui donne envie à d’autres (le Cagibi à Lille, Arbitraire à Lyon) et font obliquer les regards de cette scène internationale vers Marseille. «Là, on monte une expo avec 46 artistes japonais de trois générations différentes, dont le plus vieux doit avoir 76 ans.» Pakito raconte l’histoire de sa maison, qui n’intéressera jamais personne - trop perché, trop beau, trop inutile - et je me dis que je ne suis jamais allé dans un musée en visitant une ville, jamais de ma vie, mais je voulais depuis plusieurs semaines voir Le Dernier Cri en venant à Marseille, et putain, j’ai raison, j’ai toujours raison, ces revues et affiches sont magnifiques pour n’importe quel connard qui aurait un ou deux yeux. Je feuillette un livre géant de l’un de ces artistes japonais, magnifique. Il y en a 100 exemplaires. Résistance underground.

 

Sérigraphies de Keiichi Tanaami

 

Acid Arab (artistes Marsatac) ferment les portes

Cette phrase est une ellipse temporelle après laquelle je vivrai mes derniers instants marseillais et interviewerai le duo de DJ que j’attends le plus. Guido et Hervé d’Acid Arab. Coup de bol, ils connaissent la cité et les bons plans pour récupérer des musiques rares. Guido, direct : «ici, il y a quelque chose d’incroyable, c’est l’association Phoceephone ; des gens qui archivent les morceaux orientaux enregistrés à Marseille depuis les années 60 et les mettent à l’écoute. Ils se sont ouverts au Maghreb, à l’Égypte, et ce sont des super DJ's.» Les DJ's parlent aux DJ's.

 

Acid Arab

 

«Depuis les Transmusicales, on nous demande toujours de jouer tard sur les festivals», concèdent Guido et Hervé, qui récupèrent la tranche de 3h00 du matin dans la dernière nuit Marsatac de cette année (c’est une soirée électro). Dans ce grand circuit de la Friche, qu’on peut comparer à Monza en Italie pour ses longues lignes droites à traverser autour des scènes, la grande montée, principale droite, se consacre dès 20h00 à l’installation de stands de ravitaillements : «MD ici, cocaïne par là», non merci. La logique de la balistique en est presque belle ; en bout de ligne, dans le virage, les bénévoles de prévention distribuent des pailles et du collyre. Ce tracé longe le grand espace de La Cartonnerie (Gesaffelstein, Tiga...) où Étienne de Crécy, Julien Delfaud et Alex Gopher prépareront un Super Discount 3 Live qui n’aura de live que le nom, sans la scénographie. À se dandiner gauchement sur des platines qu’ils n’ont pas l’air de toucher, on croit voir un backing band de trois trompettistes noirs, des Blancs sans trompettes. Juste avant, ou juste après, tu t’en fous, les Acid Arab expédient un mix plus direct, mais sans cachotteries. Hervé, du duo : «en festival, on peut être moins freestyle que quand on joue six heures en club. Ça doit être mieux calibré. En plus, on est souvent présentés comme un live alors que c’est un DJ-set.» Donc il y a une attente. D’autant plus de ma part, qui les ai vus deux fois avec plaisir. Sur un set plus court, plus bourratif, je n’aurais malheureusement pas ma dose nécessaire. Peut-être que j’ai été trop timide pour rentrer dans la transe. En trois jours, j’aurais à peine eu le temps de briser la glace. J’aurais dû dire oui à la MD. J’aurais dû dire oui à Marseille, tout de suite.

 

 

Bastien Landru // Crédit photo de Une : Caroline Dutrey.