House of Moda, Doctor Love, Bboat party, soirées au Tango, etc. : depuis deux ou trois ans, d’étranges oiseaux de nuit ont refait surface dans certaines soirées gays parisiennes après quelques années d’absence. Vêtues à l’envi - d’un simple monokini aux tenues Chanel -, coiffées de perruques toutes plus extravagantes les unes que les autres et chaussées de talons hauts - très hauts -, ces dames de la fête maîtrisent l’art du maquillage et des faux cils comme elles pratiquent l’autodérision : à la perfection. Elles, ce sont les Gyzel Chanal de Bellaigue, Mariska Sttardust, Mademoizelle Etienne et autres Jjia de la Bobeïsh ou Florian Millet, visages fardés d’une scène drag parisienne en plein renouveau. «On observe une réconciliation entre la drag culture, qui se recrée, et le milieu gay» s’enthousiasme Jérémy Patinier aka Möönsieur Jérémy, la Monsieur Loyal de ce grand cirque queer. Avec son crew de travelottes, il est d’ailleurs à l’initiative d’un nouveau spectacle, le Paillettes – Queer Show qui allie drag culture et littérature. L’audace de toutes les transgressions.

 

Mademoizelle Etienne à la soirée House of Moda. 

 

L’effet RuPaul’s Drag Race

«Cela fait sept ans que j’enfile des talons». Du haut de ses 1,90 m déchaussée, Mademoizelle Etienne, coordinateur de projets bancaires en journée, n’est pas née de la dernière fournée des drags parisiennes. Originaire de Paris, cette grande dame à la barbe bien fournie et «très bavarde» a débuté le crossdressing - le fait de porter des vêtements du sexe opposé - grâce à l’insistance d’un professeur de danse de l’association Aquahomo il y a quelques années. «Un jour, ce prof est venu me voir pour me demander si je voulais être la figure centrale d’un spectacle interlope. J’aimais bien les projecteurs donc j’ai dit 'oui', et puis j’ai continué à jouer des rôles féminins», confie la délicieuse quadragénaire (qui a en réalité 33 ans). Mais c’est un soir de déprime, à l’occasion d’une Doctor Love, que naît véritablement son personnage. Sous les traits d’une inspectrice de police d’abord, puis petit à petit sous le patronyme de Mademoizelle Etienne ou Fabienne pour les plus intimes.

 

Au sujet de la renaissance actuelle de la drag culture dans les soirées gays, elle observe : «Aujourd’hui, je vois de plus en plus de drag queens, donc il y a un renouveau. Et de voir débarquer des petits jeunes avec talons, make-up, et perruques à 18-20 ans, je trouve ça génial !». Et de renchérir : «ça a été facilité par un retour en grâce du show de RuPaul. Plus la société est à la fois normalisante et dure envers les gays, plus les gens vont aller chercher à exprimer une folie ou le queer». Lancé en février 2009 sur Logo TV (une chaîne américaine de télévision câblée LGBT), le reality show en question, présenté par ledit RuPaul et qui consiste en une compétition pour découvrir la future reine des drag queens, connaît d’ailleurs un véritable succès d’audience avec une septième saison annoncée pour 2015. Et ce constat est également partagé par Gyzel, la seul drag queen parisienne à faire du stand-up comique à l’américaine lors d’un show mensuel au Paris Paris : le Thank God It’s Friday. «Le phénomène RuPaul est un phénomène qui touche les jeunes gays. Je ne dirais pas qu’il a permis de faire accepter les drag queens, mais il a ouvert des portes et créé une visibilité pour les drag queens dans le milieu gay», explique cette expatriée québécoise du haut de ses 16 années de pratique comme ses 16 cm de talons. Gyzel Chanal de Bellaigue poursuit : «Autant en Amérique du Nord, c’est quelque chose de très populaire depuis longtemps, autant aujourd’hui, il y a un engouement, une place certaine pour ce type de spectacles à Paris».

 

 

A l’inverse de Mademoizelle Etienne ou de Gyzel, à 28 ans, Mariska Sttardust appartient à la génération montante. Son personnage qui souscrit aux codes les plus stricts de la «féminité» vient tout juste de fêter son premier anniversaire. «C’est RuPaul qui m’a poussé à être drag et a normalisé la chose. Ça m’a encouragé. Avec mon mec, on a découvert ça l’année dernière et on s’est regardé les cinq saisons (au nombre de six pour être plus exact, ndlr)», affirme-t-elle avec un léger accent hispanique. Mariska ajoute : «il y a beaucoup de gens qui ont eu envie de s’habiller en drag parce que c’est drôle, et puis ils s’encouragent parce qu’il y a une normalisation de la chose. En ce moment, on voit des drag queens partout. American Apparel a sorti une collection de tee-shirt RuPaul. On en voit même dans les publicités» ! Pour les trois demoiselles de la nuit, Conchita Wurst ne serait d’ailleurs qu’une résultante de cet engouement pour la drag culture venue des Etats-Unis. «Conchita, c’est plus un résultat qu’un début - elle arrive en 2014, mais je connaissais beaucoup de drag queens avant», fait remarquer Mariska. Mademoizelle Etienne revendique de son côté avoir été le précurseur du port de la barbe avant la drag queen autrichienne, très médiatisée depuis sa victoire à l’Eurovision - n’en déplaise à Vitaly Limonov, élu de Saint-Pétersbourg initiateur de la très décriée loi anti-«propagande homosexuelle» en Russie. «Conchita Wurst - et je la hais pour ça - a démocratisé la barbe chez les drag queens. Mais c’était ma marque de fabrique !», s’enorgueillit le performeur. «Elle a donné une visibilité nouvelle aux questions de genre dans le monde hétéro. Et les gens ont commencé à se poser la question de savoir ce qu’était une trav’, une drag queen, une trans’, etc.».

 

 

Une transgression à 10 000 euros par an

Originaire de Valence en Espagne, Alejandro alias Mariska Sttardust a débarqué à Paris il y a tout juste cinq ans. Kinésithérapeute de profession, le jeune homme voit dans son activité de drag «quelque chose de vocationnel». «Je le conçois comme une expression artistique plutôt qu’un hobby. Cela me permet de créer des costumes, de me mettre en scène : c’est très complet !», confie-t-il. Au-delà, Alejandro voit aussi dans son personnage une forme de transgression des normes et du genre qui n’est pas pour lui déplaire. «Certes, il y a cette dimension très esthétique où tu joues sur le make-up ou le look, mais il y a également un côté politique dans le gender fucking». Mais être drag queen, c’est aussi beaucoup de temps à consacrer pour exprimer sa créativité transformatrice, et un coût qu’il faut pouvoir supporter. Après des séances de deux heures de maquillage, devenu Mariska, Alejandro travaillait cet été une fois par semaine à la Bboat pour «rembourser [ses] perruques». «Je ne veux pas savoir combien je dépense», ironise-t-il. «Ces derniers temps, je dépense pas mal.»

 

Gyzel Chanal de Bellaigue à la Thank God It's Friday.

 

De son côté, Gyzel revendique et assume ses 10 000 euros annuels dépensés en robes, accessoires, maquillage et autres perruques. Toutefois, pour la performeuse qui oscille entre Paris, la Normandie et le Québec, il n’est question dans sa pratique ni de plaisir du crossdressing ni de transgression. «Mon plaisir, c’est de performer sur scène. Je ne sens pas la transgression puisque je reste un peu la même personne. J’ai l’avantage de faire très femme. En réalité, le fait d’être en drag me permet d’aller beaucoup plus loin que si j’étais un garçon. Et que ce soit pour un public gay comme hétéro». Lors de notre conversation, elle tient d’ailleurs à clarifier certains termes. «Pour moi, le terme 'drag queen' a été utilisé à toutes les sauces. Or en Amérique du Nord, cela signifie vraiment être dans l’extravagance et avec son propre personnage.» Elle ajoute : «le travesti est quelqu’un qui prend du plaisir à s’habiller en femme, ce qui se rapproche de l’aspect transgressif». Une définition de la drag queen à laquelle Mademoizelle Etienne, elle, ne souscrit pas entièrement. Sa vision de la chose se situe plutôt à la croisée de deux univers, nous explique-t-elle. «Je crois que je m’appelle 'drag queen' depuis un an. Moi, j’aime le côté créatif des drag queens et je m’en inspire. Mais j’aime aussi le côté plus brut et fun des travelottes : j’essaye donc de concilier les deux dans mon personnage.»

 

Car «se travelotter» comme elle dit, c’est rentrer dans son personnage tout en restant soi. Un équilibre parfois difficile à tenir, entre un double adulé, multi-facettes, et un «je» invisible. «Mon histoire avec mon personnage est compliquée», confesse à demi-voix Mademoizelle Etienne. «J’avais l’impression qu’on l’aimait avant moi. Maintenant, je suis libérée de tout ça : je suis moi et mon personnage». «Quand on est en drag, on sent une attention sur soi», fait remarquer pour sa part Mariska Sttardust. «Evidemment, Mariska c’est moi, mais j’essaye de créer ce personnage et d’en faire un truc plus autonome.» Pour se vêtir, la drag queen a d’ailleurs opté pour des maillots de bains plutôt que des robes, et un maquillage très codifié inspiré des tutoriels YouTube de Manila Luzon, finaliste de la troisième saison du RuPaul’s Drag Race. «J’ai tout appris sur YouTube jusqu’à faire des portes coulissantes», lâche-t-elle mystérieuse. «Nous sommes censées être des créatures, non ?».

 

 

Des queens au queer ?

Car ce qui frappe dans le retour en grâce des drag queens, c’est avant tout l’inventivité des petites nouvelles qui, aux traditions et aux codes hérités des aînées retranchées dans les cabarets, instillent une modernité beaucoup plus queer. «En ce moment, on assiste à une effervescence et une créativité fantastiques», s’émerveille Mademoizelle Etienne, qui joue elle-même avec l’héritage passé en prônant une pilosité affranchie de tout contrôle. Möönsieur Jérémy, à l’initiative du Paillettes - Queer Show, préfère d’ailleurs qualifier ses travelottes de drag queers. Il explique : «avec toutes nos petites drags, on joue sur ce côté masculin/féminin ou queer, ce que ne faisaient pas les autres drags avant». À Londres, la soirée et collectif Sink The Pink - dont certains des membres ont performé mi-septembre au 59 Rivoli dans le cadre du festival Crisis - incarne à merveille cette transgression queer de la transgression, qui peut déplaire aux plus puristes d’entre elles.

 

Paillettes - Queer Show

 

Mais, au fait, nos jeunes drag queens entretiennent-elles des relations avec l’ancienne garde ? Pas vraiment… A cette question, Mariska Sttardust tente d’apporter quelques éléments d’explication à ce vide interstellaire. «À Paris, il y a vraiment un fossé de quelques années dans le circuit, et les drags les plus âgées ne sont plus visibles ou sont recluses dans les cabarets. Dans ce que je connais du monde drag, il y a une bonne ambiance et on se sent solidaire, mais je crois qu’il y avait beaucoup de tensions et de mauvaise foi auparavant. C’est ce que j’ai entendu dire.» Une analyse que partage Gyzel, qui y voit aussi l’opportunité de partir de zéro face à un public gay très demandeur. «Ce qui manque à Paris aujourd’hui, c’est un vrai cabaret à spectacle que j’aimerais mettre en place : un one drag queen show», se prend-elle à rêver. De la paix et des paillettes pour tout le monde. Point.

 

 

Florian Bardou.