Cartouche, c'est le genre de lascar qui aime l'argent facile ("Je ne m'occupais dès mes plus jeunes années que de marcher à la fortune par le chemin le plus court") et qui en connaît par coeur les risques ("Les hommes de mon état ne filent jamais de jours prolongés ; je voulais donc vivre beaucoup en peu d'années"). Le genre de bad boy qui traîne avec lui un posse armé et dangereux, aux blazes forçant le respect (Bras d'Acier, Mortdiable, Chevalier Craqueur, Va-de-Bon-Coeur et Tête de Mouton). Chantre de ses propres exploits, il l'appuie d'un petit ton narquois ("Je fus indigné, comme doit l'être tout bon patriote, que des pierres aussi belles sortissent du Royaume…") : ce bandit pur jus est le roi de la punchline égocentrée ("J'avais pris un nom, le mien aurait fait accoucher les femmes à mi-terme"). Insaississable, redouté, redoutable, il est partout. Vole, pille, baise, tue parfois - sans jamais le moindre remords, estimant que "travailler, c'est pouvoir dérober à une être quelconque tout ce qu'il a sur lui, exactement". Mais qui est donc ce bad boy ultime, mélange de Gucci Mane lettré, du "Instagram King" Dan Bilzerian, de Rocancourt et de Scarface, devant lequel se pâment les coquines bourgeoises et s'ébaubit parfois une populace lassée de la corruption de son époque ? 

 

Buste de Cartouche, gravure du XIXème siècle. Lithographie offerte avec les 60 premiers exemplaires de l'ouvrage de Thibault Ehrengardt.

 

Mousquets, bourses rebondies de Louis, exempts relous, nasardes saignantes et lettres de cachet : le journaliste et éditeur Thibault Ehrengardt raconte comment a été ressuscitée cette biographie fantasmée du roi des filous parisiens, où entre deux meurtres de "mouches" ou "poucaves" (en Sethguekien dans le texte), se cachent coups juteux, "goûters gaillards" (comme un goûter normal, mais qui fait aussi partouze), trahisons terribles et flamboyance absolue.  

 

Comment en es-tu venu à te passionner pour l'histoire de Louis-Dominique Cartouche?

Thibault Ehrengardt : Cartouche est une madeleine de Proust. Gamin, j’ai dû regarder 150 fois le film Cartouche de De Broca sur le vieux magnétoscope VHS de mes parents. Je me souviens d’un trouble étrange appelé Claudia Cardinale ; elle y joue le rôle de la maîtresse de Cartouche - une beauté suffocante. J’étais encore trop jeune pour ressentir un désir coupable, mais déjà trop âgé pour éprouver un sentiment totalement innocent. Et puis, il y a environ deux ans, je suis tombé sur une édition de 1806 de la Vie de Cartouche chez un libraire parisien... Je l’ai achetée par curiosité, avec une pensée émue pour Claudia. Etant d’un tempérament obsessionnel, je me suis mis à lire des tas de livres sur Cartouche, surtout les biographies anciennes (les modernes manquent de piquant à mon goût) mais sans jamais parvenir à retrouver ce côté flamboyant et vaguement scandaleux qui m’avait fasciné gamin. Jusqu’à ce qu’enfin, je tombe sur Les Amours & La Vie de Cartouche. Ce fut comme une révélation. Enfin ! Un livre à la hauteur de mes fantasmes cartouchiens ! Le rééditer m’est apparu non pas comme une évidence mais comme une nécessité... Pour croquer à pleines dents dans ma madeleine. 

 

 

Comment as-tu eu accès à ce manuscrit, et comment as tu réussi à en récupérer les droits de publication?

Il ne s’agit pas d’un manuscrit, mais d’un livre publié officiellement, même si subrepticement, à la fin du XVIIIème siècle. Bien entendu, il ne s’agit pas de la véritable autobiographie de Cartouche, qui ne savait ni lire ni écrire ; ce n’était qu’un gamin des rues ayant grandi en herbe folle sur le pavé de ce que l’on appelait alors la Courtille (Belleville). Qui a publié ce texte pour la première fois ? Mystère. L’édition originale ne mentionne ni date, ni auteur, ni éditeur (voir photo en fin d'article, ndlr). Pour plus de discrétion, peut-être. Ou histoire d’attirer le lecteur indiscret ? Les éditeurs étaient des vieux roublards qui ne reculaient devant aucun subterfuge. Bref, l’ouvrage que l’on date de 1789 suite à la phrase «dont le manuscrit a été trouvée (sic) après la prise de la Bastille» en page titre, est devenu fort rare ; mais pas introuvable pour qui sait où chercher. Quant aux droits, monsieur, il est hors de saison de s’embarrasser de telles considérations lorsque l’on édite Cartouche.

L'ouvrage s’inspire donc des diverses biographies de Cartouche de son époque (bien que certains noms soient, curieusement, changés). Dès la fin du XVIIIème siècle, il reparaît officiellement dans le catalogue du fameux imprimeur-libraire Jean-Baptiste Tiger qui tenait boutique dans la rue du Petit-Pont, au coin de celle de la Huchette, à Paris, et qui débitait un tas d’ouvrages courts, simples, et plutôt racoleurs ; en un mot, rentables. Dans le lot, il y avait cette autobiographie qu’il a imprimée un nombre incalculable de fois. Dans le sillon de la Révolution se sont développés les livres dits de colportages, qui se vendaient dans les campagnes et qui se devaient d’être peu onéreux et attractifs. Le nôtre en faisait partie. Cartouche, premier ennemi public numéro 1 de l’Histoire de France, jouissait d’une réputation de Robin des Bois qui en faisait un sujet attractif.

 

C'est une fausse autobiographie, largement romancée par endroits. As-tu aujourd'hui une idée plus précise de qui peut bien l'avoir écrite? Entre qui et qui les supputations se jouent-elles ?

Non, aucune. Le site WorldCat.org, l’un des plus grands catalogues en lignes de bibliothèques, l’attribue à Mathurin-Joseph Boullault (1722-1865), un obscur dramaturge. Mais sur quelle autorité ? Cette information n’a jamais été confirmée à ce jour. Une chose est sûre, notre auteur avait une plume d’une diabolique efficacité, contrairement à ceux qui s’attelaient généralement à ce genre de sujets (en l'occurrence les biographies de criminels), considérés comme «vulgaires» par les grands auteurs. Et c’est justement ce qui fait défaut à tant d’ouvrages consacrés à Cartouche : une dimension littéraire. 

Car au-delà des faits, forcément tronqués, mal interprétés, ou biaisés (bien que notre autobiographie ne s’avère pas plus menteuse que les autres ouvrages), il faut parfois la force de l’évocation pour rendre ce que les mots peinent à exprimer. «Si l’on pouvait goûter la vérité toute nue», lit-on en préface du Télémaque de Fénelon, «elle n’aurait pas besoin, pour se faire aimer, des ornements que lui prêtent l’imagination ; mais sa lumière pure et délicate ne flatte pas assez ce qu’il y a de sensible en l’Homme». Le mythe au secours de la vérité ? Voilà un sujet qui me passionne, surtout depuis l’écriture de La Fureur Mensongère, un ouvrage qui répertorie et tente d’analyser les mécanismes psychologiques derrière les fables engendrées par la découverte du Nouveau Monde. Les Amours & la Vie de Cartouche rendent la dimension flamboyante du bandit, en font un personnage triomphant et jouissif. Cartouche n’était probablement pas ce terrible chef de gang dépeint par la police, mais il fut un bandit sans concessions, et, j'en prends le pari, un furieux jouisseur. Alors que l’on prononçait un arrêté contre lui en place publique, il cria «présent !» à la lecture de son nom, jetant le trouble et l’émoi parmi les spectateurs, et ridiculisant ses ennemis pourtant si puissants - mais s’agissait-il seulement de lui ? Autant en emporte le mythe... En tout cas, voilà l’image qu’a retenue le peuple de Paris en dépit de celle véhiculée par la propagande policière.

 

Le soi-disant véritable masque mortuaire de Cartouche.

 

Il existait une autre biographie de Cartouche, datant de 1722 : elle était, dis-tu, "assez médiocre". En quoi donc ?

Elle est mollement moraliste et tristement spectaculaire. Sortie quelques semaines après l’exécution de Cartouche, en plein milieu des procès interminables faits à «la bande de Cartouche», jusqu’à la moitié du XIXème siècle, elle s’est pourtant vendue à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires selon les estimations les plus pondérées. Car tout ce qui touchait alors à Cartouche fascinait aussi bien les foules que les salons littéraires. On sait que le Régent Philippe d’Orléans fut fasciné par ce mauvais sujet qu’il visita en prison, grimé en «gros marchand», nous dit B. Maurice. Il aurait même ordonné que l’on moulât un masque de cire sur le visage du bandit (une pièce conservée actuellement dans le musée fermé de Saint-Germain-en-Laye, voir ci-haut). On trouve dans cette biographie de nombreux renseignements (plus ou moins avérés), mais sa lecture divertit sans éblouir. Le verbe de notre «autobiographe» lui fait cruellement défaut. Mais elle fut la première biographie - et donc la plus citée et la plus étudiée par les universitaires qui, chose curieuse, ne connaissent quasiment pas la nôtre alors qu’elle apporte un éclairage intuitif de premier plan sur la perception populaire de Cartouche.

 

En quoi la version de 1722 servait-elle la propagande policière ? N'accompagnait-elle pas une certaine refonte des pratiques de la police de l'époque, d'ailleurs ?

D’après certains historiens, il s’agirait purement et simplement d’un livre de propagande visant à discréditer Cartouche. Il dépeint un chef de bande sanguinaire à la tête de 500 "cartouchiens" prêts à fondre sur l’innocence et à semer l’anarchie dans Paris, histoire d’effrayer le bourgeois, probablement. Personnellement, je ne crois pas vraiment à cette histoire, mais plutôt à un éditeur et un auteur médiocres, qui ont voulu capitaliser sans talent sur l’un des faits divers les plus importants de leur époque. Cela donne un résultat un peu fade, une œuvre à laquelle on fait dire un peu ce que l’on veut. La police, il est vrai, était alors en pleine mutation, notamment sous l’égide de Marc-René d’Argenson, lieutenant général de police de 1697 à 1718 ; convaincu de la toute-puissance de «l’autorité immédiate du Roi», il avait recours sans états d’âmes aux fameuses lettres de cachet qui, à elles seules, faisaient «trembler nos scélérats». Elles permettaient d’emprisonner n’importe qui, n’importe quand, sans motif. 

D’Argenson a aussi multiplié les «mouches» (ou indicateurs) dans les ruelles parisiennes. Il recrutait parmi les scélérats qu’il arrêtait, faisant chanter les uns, rétribuant les autres. La fameuse biographie de 1722 prétend que Cartouche fut lui-même une «mouche» au service de d’Argenson ; pire, qu’il offrit de lui-même ses services à la police. Or il n’en fut jamais rien. Au contraire, la violence extrême dont il fit preuve envers les «mouches» démasquées prouve à quel point il les avait en horreur. Apparemment, en 1721, Cartouche était déjà un «bandit à l’ancienne» ; il refusa de naviguer en eaux troubles. Pourquoi la police décida-t-elle, en 1719, d’en faire un redoutable chef de gang ? Il était sans doute doué dans son domaine, et entouré de quelques types peu recommandables. Mais de là à le transformer en «généralissime» des armées du crime... Quel était le but recherché ? J’avoue ne pas bien comprendre, et cela me rend dubitatif quant à cette thèse du complot. 

Certes, la Régence fut une période corrompue et troublée par de nombreux scandales, dont certains financiers. Paris était devenue pire qu’une forêt à la nuit tombée... On y assassinait beaucoup, on y volait plus encore. A-t-on cherché à stigmatiser le crime ? Suite à l’arrestation de Cartouche, la pègre a été décimée – on pendait, rouait vif et envoyait aux galères à longueur de journée. Officiellement, tous ces scélérats étaient des «complices de Cartouche». La police pensait-elle avoir besoin d’un nom emblématique pour se débarrasser de tant de vermine ? Peut-être. Elle n’aura fait qu’enfanter un ennemi public n°1, le premier de l’Histoire de France.   

 

 

Sexe, vols, meurtres, un peu de viol consenti et parfois de drogues assez puissantes pour endormir les bourgeoises : j'imagine que même la bio de 1722 n'était pas en librairie. Comment circulaient ces bouquins ? 

Les historiens sont en désaccord sur ce point. La biographie de 1722 fut-elle interdite comme le prétend Barthélemy Maurice ? Auquel cas cela annule la thèse de la commande de propagande (car le gouvernement aurait alors eu intérêt à distribuer l’ouvrage aussi largement que possible)... Ou bien se fourvoie-t-il, comme le pense aujourd’hui l’historien Patrice Peveri ? Je ne suis pas un grand adepte des complots en règle générale. Certes, Cartouche ou encore le contrebandier Mandrin (qui opéra peu après) sont devenus, avec le recul historique, des enjeux politiques au sein d’une France sur le point d’imploser - 1789 a commencé très tôt, et le «mythe Cartouche» est sans doute un signe inconscient avant-coureur. Mais ces ouvrages n’étaient pas difficiles à trouver quoi qu’il en soit. Celui de 1722 ne craignait pas grand-chose, puisqu’il affirmait vouloir dénoncer le crime et éduquer les jeunes gens par le mauvais exemple ; une hypocrisie propre à tous les ouvrages du même genre (on n'était jamais assez prudent, rappelons que Louis XIV fit tuer plusieurs éditeurs et auteurs pour des pamphlets politiques !). Je soupçonne d’ailleurs le libraire de notre autobiographie d’avoir volontairement opté pour l’anonymat, non pour déjouer la police des livres mais pour donner un relief sulfureux à son ouvrage... pour mieux le vendre, mon enfant.

 

Pourquoi ce qui semble être à ton sens l'histoire la plus objective de la vie de Cartouche, la série d'articles de Barthélémy Maurice Histoire Authentique pour Le Figaro, en 1859, a-t-elle complètement désintéressé le public ?

Je ne dirais pas cela. Disons que depuis bientôt 300 ans, les historiens s’acharnent à dénouer le vrai du faux. Ils dépeignent un Cartouche plus vrai que nature, illettré, ne mesurant pas plus d’un mètre cinquante ; ils ont démonté toutes les légendes à son sujet, une à une, livre après livre. De sorte que quiconque qui voudra se faire une idée assez précise du «véritable» Cartouche y parviendra assez aisément. Or, si vous demandez autour de vous ce que les gens pensent de Cartouche, vous constaterez que seule la légende populaire demeure, comme le réceptacle d’une intuition collective. Le savoir universitaire ne nous touche pas plus que cela, collectivement. L’histoire, la culture et tout le reste, ne sont rien sans jouissance, aurait dit «notre» Cartouche. 

 

Toi qui es spécialiste de l'histoire jamaïcaine (Ehrengardt était rédac' chef et directeur du défunt mag culte Natty Dread Magazine, ndlr), dirais-tu que Cartouche se rapproche un peu de Rhygin', le bandit mi-rude boy mi-Robin des Bois qui inspira le film The Harder They Come de Perry Henzel ?   

Ni Ryghin’ ni Cartouche ne furent des Robin des Bois. Ils tirent cette réputation du sentiment de revanche ressenti par une partie de la population à l’évocation des soucis qu’ils ont causés aux puissants. Lorsque des hommes franchissent les barrières morales et sociales que la majorité d’entre nous s’impose, cela a toujours quelque chose de jouissif et d’excitant, même si ces types sont souvent peu recommandables. 

Ensuite, Alexandre le Grand se lamentait déjà de ne pas avoir de biographe à la hauteur de celui d’Achille (Homère, donc !). Il avait compris que sans histoire avec un petit «h», on entre rarement dans celle avec un grand «H». Le réalisateur Perry Henzell a intronisé Ryghin’ au panthéon des grands criminels ; Cartouche en a eu plusieurs biographes, dont le nôtre, sans doute le meilleur car lui seul a su rendre sans complexe «l’esprit Cartouche». 

 

 

D'ailleurs, c'est un peu suspect cette passion pour les rude boys flamboyants : en es-tu un toi-même ? Ou est-ce un hobby que tu vis par procuration ? 

Disons que je n’ai jamais coupé les testicules à quelqu’un pour les lui fourrer dans la bouche avant de l’éventrer, comme le fit Cartouche avec la «mouche» Bidet. 

 

Aspires-tu à devenir le Daniel Defoe (auteur de Robinson Crusoë, grand biographe de scélérats) du XXIème siècle ?  

Non, bien sûr, j’aspire à bien mieux... ! Non, plus sérieusement, ces bandits ne me fascinent pas. Ce sont généralement des gens basiques, dangereux, qui gagnaient à ne pas être connus. En revanche, au-delà du côté spectaculaire de leurs aventures, des combats au pistolet et des duels à l’épée, ils sont surtout des points d’entrée formidables dans des époques, des couches sociales... Cartouche nous permet d’observer la Régence par le petit bout de la lorgnette et d’en découvrir des subtilités insoupçonnées. 

 

Portrait de Cartouche en prison, réalisé soi-disant sur place d'après nature.

 

A t-on la moindre idée du bilan réel de meurtres de la bande de Cartouche ?

Non, puisqu’on ignore l’importance réelle de la soi-disant «bande de Cartouche». On sait qu’il a tué au moins cinq «mouches», dont Bidet qu’il éventra et émascula en compagnie de ses complices. Parmi eux, le célèbre Duchâtelet (qui finit par dénoncer Cartouche, devenu probablement ingérable pour ses propres amis), sanguinaire bandit issu de la petite noblesse désargentée, qui se lava les mains dans les entrailles de la victime. La petite bande fut repérée juste après son méfait, se lavant le visage et les mains à une fontaine publique, sans vergogne. 

Cartouche tua aussi plusieurs exempts (ou policiers), dont le dénommé Huron qui l’avait fait emprisonner une première fois et qui lui collait aux basques. Il aura décidé de traiter le mal à la racine. D’après l’historien Patrice Peveri, il s’agit du premier assassinat d’exempt dans l’Histoire de France. Malheureusement, les archives se sont perdues, on ignore les circonstances exactes du crime. Une autre fois, coincé dans un cabaret parisien, Cartouche a déclenché une fusillade terrible qui a coûté la vie à un autre exempt, avant de s’enfuir par la cheminée - l’un de ses exploits légendaires. Enfin, on signale qu’il aida, un soir, l’un de ses amis à porter le cadavre dépecé de sa maîtresse jusqu’à la Seine, pour y jeter les morceaux. Un homme charmant, qu'on vous dit.

 

Qu'est-ce qu'une nasarde ?

Une taloche sur le «naseau», le nez, en argot. Le «parler des voyous», que la police a commencé à repérer dès l’époque du poète François Villon (lui-même un Coquillard, du nom d’une célèbre bande de détrousseurs), comprenait des mots curieux utilisés par les bandits entre eux afin de ne pas être compris des non-initiés. 

Or si Cartouche ne parlait pas le latin comme le veut la légende (et notre autobiographie), il maîtrisait l’argot. A tel point qu’un dramaturge venu lui rendre visite en prison quelques temps avant son exécution, en 1721, le pria de lui confier certains termes pour en enrichir la pièce de théâtre qu’il lui consacrait ! De fait, suite à cette pièce ainsi qu’au poème de Grandval, Le Vice Puni, paru peu après la mort de Cartouche, l’argot devint à la mode jusque dans les salons littéraires. Une autre influence majeure de Cartouche sur son temps : «la capture, le jugement et le supplice de Cartouche peuvent être considérés comme le facteur (sic) le plus important de la diffusion de l’argot pendant le second quart du dix-huitième siècle» (Yves Plessis).

 

L'image d'Épinal de Cartouche : jeune et habillé à la Louis XVI.

 

Il y a beaucoup de gravures dans le livre, mais Cartouche n'y a jamais la même gueule… A quoi ressemblait-il au final ?

L’image d’Épinal de Cartouche, qui est restée la référence pendant près de deux siècles en France, n’a évidemment rien à voir avec le vrai Cartouche. Il fut dessiné à plusieurs reprises, notamment en prison (voir plus haut), mais les portraits ne se ressemblent pas. D’un visage angélique balafré on passe à un petit gamin à l’air chafouin (pour citer un auteur du XIXème siècle) puis à un bel homme habillé... à la mode Louis XVI ! Même le buste en cire soi-disant réalisé sur le bandit de son vivant est contesté par certains. Sans compter la douteuse provenance du «véritable crâne» de Cartouche conservé au Muséum d’Histoire Naturelle. A priori, Cartouche était petit, sec et maigre. 

Très souple, d’une force surprenante pour sa taille. Il est mort assez jeune, 28 ans. Mais il portait sans doute les stigmates d’une vie criminelle. Aujourd’hui, la représentation que je ressens intuitivement comme la plus probable reste celle jointe à notre édition sous forme de lithographie : la gravure de Brabant exécutée d’après une photo du célèbre Nadar du buste en cire de Saint-Germain. Les traits les plus grossiers, du type Scaramouche effrayant (censés attirer le public qui payait pour contempler le buste), y ont été gommés ; le regard est sérieux et un peu mystérieux, le visage marqué mais fort. Voilà à quoi ressemble MON Cartouche, celui que je me suis recréé entre mythe et réalité. Pour cette réédition des Amours & la Vie de Cartouche, j’ai déniché une édition hollandaise très rare de la Vie de Cartouche datée de... 1735 ! Car son histoire a fait le tour de l’Europe où il fit vendre des milliers de livres. Daniel Defoe, auteur de Robinson Crusoë, a lui-même traduit sa vie en anglais. Cette édition comprend des gravures allégoriques (dont un portrait totalement inventé de notre homme) d’une naïveté saisissante. La mauvaise qualité de l’impression – car il s’agissait d’ouvrages populaires, pour lesquels on ne s’appliquait pas outre mesure - a gommé une partie des à-plats de certaines gravures, laissant des traces d’encre évanescentes, passées, comme frottées... que je trouve magnifiques, et particulièrement raccord avec «le mystère Cartouche».

L'exécution de Cartouche à Paris en 1721. Gravure tirée d'une très rare édition hollandaise de La Vie de Cartouche.

 

Quel est ton passage préféré du bouquin?

Sans doute le premier paragraphe, parce que dès les premières lignes, j’ai compris que je tenais enfin le livre sur Cartouche que je cherchais depuis si longtemps ! Le style, les remarques acerbes et surtout l’humour dépeignaient un Cartouche plus vrai que nature ; c’est ainsi que j’imaginais un bandit du XVIIIème siècle. 

J’aime beaucoup les scènes dites scandaleuses (car l’ouvrage mettait en avant les «amours» du bandit, censé avoir mille maîtresses et une puissance sexuelle intarissable) ; elles restent toujours très élégantes et très «dix-huitième siècle», pleines de frou-frous, de soupirs poudrés et de tournures littéraires ; elles dégagent, de plus, une sorte de tendresse, de douceur érotisante... qui me rappellent Claudia Cardinale. Il s’agit d’une lecture drôle, truculente, par moment d’un grand raffinement, et surtout... jouissive dans tous les sens du terme.

 

L'entraînement des "cartouchiens" à la dépouille discrète sur un mannequin (gravure tirée du poème de Grandval Le Vice Puni)

 

A entendre l'auteur du livre, Cartouche avait une énorme armée de voleurs, très organisée, qu'il passe en revue come un général à son retour (réel ou imaginé) d'Angleterre. Quelle est la part de vérité là-dedans ? 

Le crime était organisé, ça c'est sûr. Il y avait des séances d’entraînement avec des mannequins que l’on devait détrousser sans faire sonner les cloches qu’on y avait attachées... Dès le XVIIIème siècle, les «larrons» faisaient preuve d’une incroyable inventivité pour dépouiller leurs contemporains. Glisser une fausse main en cire dans le bout de sa manche afin de mieux glisser la vraie dans la poche de votre voisin n’est pas une invention de Benny Hill ! La technique se pratiquait dès le XVIIème siècle sur le Pont-Neuf et dans toutes les églises de Paris. Néanmoins, la pègre était déjà un monde de loups... aussi prompts à dévorer les brebis que les autres loups. Les archives du procès montrent des tensions entre bandes, des guerres ouvertes aussi bien que des associations passagères. Cartouche avait sans doute des hommes avec lesquels il travaillait ; personnellement, je pense qu’il était puissant, et plutôt craint - assez puissant, en tout cas, pour que l’on redoute sa paranoïa au point de le dénoncer. Mais il n’était certainement pas le généralissime des armées de l’ombre. Il n’est, de plus, jamais passé en Angleterre. Il s’agit-là d’une invention de notre auteur, qui l’a empruntée au poète Grandval (Le Vice Puni). 

 

La page titre de l'édition originale du livre, sans lieu, ni date, ni auteur.

 

As-tu découvert d'autres textes/illustrations après la parution du livre ? Si oui, quoi ?

Je me suis surtout appliqué à traquer les reliques de Cartouche, comme son buste en cire pour lequel j’ai fini par me heurter à une certaine réticence. 

En revanche, le Museum d’Histoire Naturelle de Paris et la Bibliothèque Sainte Geneviève ont été d’un grand secours dans ma traque au «véritable crâne de Cartouche», conservé au Museum. C’est une relique impressionnante, à l’histoire passionnante, obscure et incertaine. Contemple-t-on bien là le véritable crâne de Cartouche ? Si oui, quelle rencontre, et si non, quelle histoire ! J’ai publié un article sur le sujet, d’abord pour le site américain Americana Exchange, et puis un autre sur celui de la Ligue Internationale des Livres Anciens (ILAB). Cette traque m’a hanté de longues semaines.

 

Que veut dire l'adage "Audace, fortuna juvat, timidosque repellit" qui apparaissait sur la page titre de l'édition originale ?

La fortune sourit aux audacieux... et piétine les autres ! 

 

++ Thibault Ehrengardt, Les Amours & la Vie de Cartouche, DREAD Editions, 89 p. 

 

 

Seb Carayol.