«La litière ? C'est 4,75 !». OK, tu crois que mon chat chie des macarons ? Bienvenue chez Ahmed, épicier dans le VIIème à Paris. A 52 ans, il dirige son «alimentation générale» depuis un bail et scotche des jeux de mots sur le présentoir Haribo, «One, two, fruits, viva l'Algérie» ou «Ni repris, ni échangiste». Sur sa caisse, des autocollants Findus et Tropico d'avant-guerre, et dans les rayons, des Tampax Regular au prix du plutonium.

«Je travaille tous les jours, je ferme à 1h00 du matin, je prends les chèques et les dollars, je fais dépôt de pain le jeudi, je parle anglais, espagnol et italien pour les touristes... Et y'a encore pas longtemps, j'allais jusqu'à Métro Nanterre pour refaire le stock. Ils sont marrants, les gens...» Faut avouer, le dimanche matin, en galère de confiote et en survèt'-mocassins, t'es à deux doigts de rouler une pelle au premier reubeu d'ouvert. Sinon, combien pour le costume de nurse un peu coquine, là-haut ? «On vendait ça pour Halloween, ça a bien marché. Le soir, les jeunes passaient prendre à boire. Quand ils arrivaient à la caisse, ceux qu'étaient pas déguisés achetaient un costume. On avait l'infirmière, le policier - et le jaune, là-bas, c'est Tintin, le dessin animé. Mais c'est du XXL.» En fait, c'est pas du tout Tintin, c'est Homer Simpson avec sa chemise blanche et ses trois cheveux en laine qui ressemblent à une houpette.

 

 

En revanche, c'est bien Thierry Roland sur la photo derrière la caisse, à côté du calendrier des pompiers du VIIème. «Un grand monsieur ! Tous les matins, il prenait L'Équipe au coin et il venait ensuite pour des bricoles : des piles, des filtres à café... Une fois, il m'avait eu des places pour un France-Espagne au Stade de France. Cette année, on suit les matchs du Brésil, j'ai la petite télé au dessus du frigo. Les matchs de la France, de l'Algérie... C'est un lieu de passage, tout le monde se connait. Et à force, on se rend mêmes des services...» Comme garder les clés des proprios de la rue ? «Regarde, je te mens pas, c'est dans la petite armoire.» Tu veux dire le baril d'Ariel découpé et collé au mur au double-face ? «Y'a plus de concierges, alors les gens laissent leurs clés ici, c'est pratique. Ils savent qu'avec moi, y'a pas de problème. Ça crée des liens et puis on discute, on se donne des idées. Je vais installer une vitrine avec des cigarettes électroniques, ça marche bien. C'est un client qui m'a soufflé ça... Du bio aussi, c'est à la mode. Ici, on parle de tout sauf deux choses : politique et religion. Quoique politique, si. Avec Hollande, on est obligé - c'est les clients qui nous en parlent...»

 

 

Des reubeus du coin, il y en 20 000 en France et 700 rien qu'à Paris. Sauveurs de l'humanité les week-ends et jours fériés, on attend toujours qu'ils défilent sur les Champs-Elysées pour le 14 juillet. Mais d'ici là, Ahmed s'assoit sur une glacière Coca Zéro et raconte son histoire : «A la fin des années 50, mon père a quitté son village du Maroc pour faire ses études en Algérie. Après l'école, il travaillait dans une épicerie. En 62, à l'indépendance, il a quitté l'Algérie pour la France. Il a donné des coups de mains à des cousins épiciers du 94, et vingt ans plus tard, il a ouvert ici. En 2002, il a pris sa retraite, et c'est moi qui l'ai rachetée.» Pour Jacques Barou, sociologue et spécialiste de l'immigration, «au début, c'est plutôt des immigrés de l'intérieur qui ouvraient des épiceries. Ils venaient des régions françaises pauvres : à Paris, on avait les Auvergnats, à Lyon les Savoyards... C'était les fameux «Vins et charbon» de l'époque. Et puis dans les années 60, les grandes surfaces sont arrivées et les affaires ont commencé à décliner. Alors les Auvergnats et Savoyards ont vendu leurs fonds de commerce aux immigrés d'Afrique du Nord, des berbères. Eux, ça ne les gênait pas les horaires déments...» Au même moment, Métro, une chaine de vente en gros réservée aux pros ouvre à Villeneuve-la-Garenne: 15 000m², quarante rayons, des Kinder Surprise par palettes de 300 et des pots de moutarde de 12kg. Résultat, les épiceries arabes se fournissent facilement et ouvrent à droite et à gauche. Et le jambon Fleury-Michon à 2,50m des versets du Coran, ça craint pas? «Non, tant qu'on n'en mange pas... Et puis, si on vend plus de cochon et d'alcool, on n'a plus qu'à fermer ! Déjà que c'est dur...»

 

 

Hé oui. Because depuis quelques années, Monop' et Carrefour ouvrent aussi des épiceries, plus grandes, plus fournies, ouvertes 7 jours sur 7 et jusqu'à 22h00, qui livrent à domicile et proposent même de payer en plusieurs fois. Résultat : l'arabe du coin se pète la gueule et 50% des fonds de commerce des épiceries sont aujourd'hui à vendre. Mohamed Benayad est épicier aux Buttes-Chaumont et lui, justement, il en veut aux «City» et aux «Express» qui tuent le business. Avec l'Union Nationale des Syndicats de Détaillants en Fruits, Légumes et Primeurs, il a même porté l'affaire au tribunal et il a gagné : «Dans le quartier, il y a sept superettes ouvertes le dimanche et c'est pas légal - d'après la loi, les commerces d'alimentation n'ont pas le droit d'employer des salariés le dimanche après 13h00. Et puis, les commerces qui ouvrent le dimanche, ils doivent fermer le lundi, ça aussi c'est la loi ! Mais eux, on sait pas pourquoi, ils restent ouverts !». Le business, oui, mais pas que.

 

Car pour Ahmed, être épicier, ce n'est pas juste dépanner en Vivelle Dop et en Despé' : «L'épicier du coin, c'est l'âme du quartier. Aujourd'hui, on ferme les bistrots et à la place, on ouvre quoi ? Des agences immobilières et des parapharmacies. Les épiceries de quartier, c'est un relais social : on voit beaucoup de gens seuls, de retraités, qui viennent ici pour discuter. Ça leur fait du bien, et à nous aussi». C'est confirmé par une grande enquête du commerce indépendant commandée récemment : pour 57% des gens interrogés, l'atout n°1 des épiciers reubeus par rapport aux hyper- et aux supermarchés, c'est la convivialité. «J'ai des clients, je les ai vus grandir : il y a dix ans, ils achetaient des bonbons en rentrant de l'école. Aujourd'hui, ils achètent des boissons avant d'aller en boîte.» Thomas Henriot, photographe, a signé les photos du livre d'Alexis Roux de Bézieux sorti en 2008, L'Arabe du coin : «Ce livre, c'est parti d'un constat : la solitude dans les grandes villes. Il y a très peu d'endroits où les Français peuvent se retrouver. Ce n'est plus l'église, ce n'est pas la boulangerie, ce n'est plus forcément le bistrot du coin... Il y a finalement très peu d'endroits qui accueillent tous les genres de la population - l'étudiant qui part en soirée, les gens qui rentrent tard le soir, la grand'mère qui a un contact facile avec le caissier.» Bah oui... Ahmed termine une Cristalline et conclut : «Moi, j'aime mon métier, j'aime parler aux gens. Chez nous, le client achète un rapport humain... Faut pas que ça s'arrête. Les épiceries, c'est de la générosité.»

 

 

Vincent Martin // Crédit photos : Richard Vantielcke - LudImaginary.