Tout commence le 13 janvier 2014 : Shia utilise son compte Twitter pour publier 22 fois le message «I AM NOT FAMOUS ANYMORE.» Trois jours plus tard, l’acteur est filmé en train d’asséner un coup de boule à un illustre inconnu dans un bar londonien. En février 2014, il se présente à la première du film de Lars Von Trier, Nymphomaniac, lors du festival de Berlin coiffé d’un sac en papier sur lequel est inscrit, à l’instar de tes tweets de janvier : «I AM NOT FAMOUS ANYMORE». Le même mois, Shia se lance dans une performance artistique intitulée #IAMSORRY, pour la moins déroutante, à la galerie Cohen de Los Angeles. Les visiteurs prenant part à la performance ont le choix entre un fouet, un bol de chocolats Hershey’s Kisses, une paire de pinces, une bouteille d’eau de cologne, une bouteille de Jack Daniels ou un deuxième bol contenant des papiers pliés reprenant des commentaires Twitter ciblant l’acteur. Ces mêmes visiteurs sont ensuite amenés à présenter l’objet choisi à Shia, assis à une table, le désormais célèbre sac en papier sur la tête, qu’il ôte de temps à autre pour pleurer en silence, avant de se couvrir à nouveau.

 

C’est plus ou moins ce qu’avait réalisé Marina Abramovic en 2010 au MoMA, lors d’une performance intitulée The Artist is Present. Interrogée suite à la performance de LaBeouf par le magazine Vulture, elle avait déclaré trouver les coups d’éclat de l’acteur «extrêmement manipulateurs», notamment en évoquant l’avant-première polémique de Nymphomaniac. Plus intéressant encore, l’artiste serbe avait posé une analyse de cette performance en ces termes :

 

«Cela me semble révélateur que le monde d’Hollywood veuille revenir à la performance, ce qui est tellement différent de ce qu’ils font. Peut-être ont-ils besoin de notre expérience ; peut-être ont-ils besoin de simplicité : ils recherchent peut-être une connexion directe avec le public, ce qui n’est pas possible lorsque l’on est acteur à Hollywood ».

 

Marina Abramovic a tapé plus que jamais dans le mille, en touchant à un problème sur lequel s’est longuement étendu l’acteur dans une interview-fleuve accordée à Interview Magazine.

 

«Je ne veux pas être Tom Cruise»

 

Dans cette interview, l’acteur né d’un père clown et d’une mère hippie revient sur ses débuts, sur ses actions de l’année passée, et sur sa conception du jeu d’acteur. Il y évoque ses idoles : pas les Tom Cruise, mais des personnages plus «noirs» : Gary Oldman, Sean Penn, ou encore Joaquin Phoenix, qui a lui aussi eu l’occasion de faire parler de lui au cours de l’année 2014, notamment en raison d’un pétage de câble monumental comparable à celui qu’a expérimenté Shia LaBeouf. Surtout, Shia y expose en filigrane sa conception du Method Acting.

 

Cette école du jeu d’acteur est la plus célèbre mise en pratique du célèbre système Stanislavski, du nom du metteur en scène russe Constantin Stanislavski, qui mit au point à la fin du XIXème une méthode pour répondre aux exigences naturalistes de Tchekhov et Gorki.

 

Cette méthode a donné naissance dans les années 1930 au Method Acting, qu’on doit au pape du jeu d’acteur, Lee Strasberg.

 

Cette méthode a été suivie par les Paul Newman, Dustin Hoffman, de Niro, Steve McQueen et autres Al Pacino, avec quelques variations. Et c’est cette méthode que décrit Shia LaBeouf dans son interview.

 

«Mon père est la clé de mes émotions. Mes meilleurs et mes pires souvenirs sont liés à mon père, et tous mes traumatismes majeurs et mes plus grandes joies viennent de lui. C’est un cadeau négatif. Et je ne suis pas prêt à m’en débarrasser, parce que la colère a une grande puissance. J’ai longtemps été terrifié à l’idée de lâcher prise face à toute cette rage que j’ai en moi. Je l’utilise. Mais plus récemment j’en viens de plus en plus à prendre du recul, et je me rends compte que regarder une photo d’un chien à trois pattes me transporte au même endroit.»

 

Vous vous êtes toujours demandé ce qu’était au juste que le Method Acting ? Vous venez d’en lire la meilleure définition. Cette technique consiste exactement à ramener à sa mémoire tout évènement ou expérience du passé ayant déclenché des émotions similaires à celles qu’est censé ressentir le personnage à un instant t. C’est ce que Lee Strasberg appelle l’emotional recall.

 

Or, les craquages complets de Joaquin Phoenix et de Shia LaBeouf, la mort plus que prématurée du grand Philip Seymour Hoffman cette année, tout semble pointer du doigt les limites d’une école qui s’est vue peu à peu dévoyée par la synthèse de plusieurs interprétations du système Stanislavski.

 

En effet, parallèlement à la naissance du Method Acting, le metteur en scène Sanford Meisner développe une autre approche du jeu d’acteur pour pallier aux penchants sadiques de la Method, en valorisant l’improvisation et surtout, l’imagination. Les acteurs sont ainsi amenés à effectuer un véritable travail de documentation sur leur personnage : contexte social, langage, etc. Or, il semble que le syncrétisme de ces différentes méthodes ait donné naissance à une méthode hybride, fondée essentiellement sur l’emotional recall de Strasberg et le travail de recherche de Meisner.

 

Les objets que les visiteurs d’#IAMSORRY étaient invités à tendre à Shia LaBeouf.

 

Un exemple concret, tout frais ? Shia LaBeouf a cessé de se laver pendant plusieurs semaines durant le tournage de Fury, pour mieux se mettre dans la peau de son personnage de soldat. Mieux encore, il s’est carrément mutilé le visage à l’aide d’un couteau en refusant de soigner ses plaies béantes, prétextant que le maquillage inital ne faisait pas assez réaliste (c’est ce que rapporte un article du Huffington Post).

 

Ce n’est évidemment pas un cas isolé. De nombreux acteurs en viennent à recourir à une forme d’introspection et de recherche extrême pour mieux coller au personnage : un petit florilège établi par le Business Insider rappelle à quel point certains se poussent volontairement jusque dans leurs derniers retranchements. Shia LaBeouf n’est donc certainement pas le premier à virer légèrement schizophrène pour mieux se mettre dans ses rôles.

 

«Le Method Acting est-il en train de détruire les acteurs ?»

C’est la question que pose Richard Brody, grand critique américain affilié au New Yorker dans un article publié il y a quelques mois. Dans cet article, Brody reprend l’excellente analyse de James Franco de la dernière incartade de Shia LaBeouf. Notre joyeux drille venait de se faire arrêter pour avoir allumé une cigarette dans un théâtre de Broadway, craché sur les spectateurs et tapé sur la tête de ses camarades de salle avant de résister à l’intervention des policiers. Pour Brody, cette conduite a pour cause le Method Acting tel qu’il est pratiqué aujourd’hui.

 

«Il y a aujourd’hui quelque chose dans le Method Acting qui pousse à la déformation du caractère. Cette école moderne, qui lie les émotions propres à la vie d’un acteur à celles d’un personnage, et qui conçoit les personnages en termes de vies complètement remplies et vécues que les acteurs imaginent et habitent, en demande trop des performeurs. »

 

Petite piqûre de rappel : ais-je oublié de préciser que l’odeur corporelle de Shia LaBeouf durant le tournage de Fury incommodait à un tel point Brad Pitt qu’il en est venu à s’en plaindre à la production ?

 

Shia LaBeouf n’est pas le seul à provoquer stupeur et incompréhension autour de lui.

 

L’an dernier, l’excellent Joaquin Phoenix et son non moins excellent beau-frère Casey Affleck ont décidé de jouer un petit tour à nos copains journalistes en tournant un mockumentary dont on ne sait s’il relève du pathétique ou du génie, et qui a en tout cas eu le mérite de mettre tout le monde très mal à l’aise.

 

Dans I’m still here : The lost year of Joaquin Phoenix, on y voit ce dernier, barbu, très souvent ivre et injurieux, annoncer sa retraite au micro d’une chaîne de télévision, tenter de convaincre Drake de produire un minable album de hip-hop, ou encore commander des prostituées au téléphone. Après la sortie, les deux compères ont mis à jour la supercherie : tout était évidemment mis en scène. On retrouve ici la même forme de schizophrénie. Tout en prétendant se mettre en scène off-screen, dans sa vie et dans ses errances quotidiennes, Joaquin Phoenix ne cesse pourtant de jouer un rôle. Dès l’intro du faux-docu, Joaquin, affublé d’un pull-capuche ridicule, la clope au coin des lèvres, déballe tout.

 

« Je ne sais pas qui a commencé, la poule ou l’œuf : est-ce que ce sont eux [les studios] qui ont dit les premiers que j’étais à fleur de peau, torturé et sensible, ou bien est-ce que c’est moi qui suis réellement à fleur de peau, torturé et sensible, et ils l’ont détecté et j’y ai répondu en l’utilisant dans mon jeu »

 

Joaquin Phoenix dans I’m not there : The lost year of Joaquin Phoenix.

 

Depuis, l’acteur s’est rasé et a repris une conduite un peu plus normale (pour un acteur hollywoodien). On pourrait tirer un trait sur les agissements des deux acteurs. En fait, on aurait tort de se priver de creuser un peu plus leur discours, particulièrement celui de Shia LaBeouf (étant donné que c’est lui qui en dit le plus).

 

Pour l’acteur, toutes ces actions ont la même visée que ses rôles au cinéma : une catharsis tout ce qu’il y a de plus aristotélicienne.

 

«Depuis le 14ème siècle on connaît le martyre en Art, Jésus sur une croix, les Apôtres se faisant bouillir dans de l’huile. Mais ça existe aussi au cinéma, le martyre. Le théâtre, c’est mourir, c’est jouer pour que d’autres n’aient pas à le faire. Je me présente avec toutes sortes de problèmes, en espérant qu’ils disparaissent à la fin. [Shia se définit comme croyant depuis son rôle de soldat catholique dans Fury, ndlr]

 

On l’aura compris, le cas Shia LaBeouf est bien plus complexe et plus profond que prévu. Ce joyeux taré, qui a suivi Alec Baldwin pendant un mois après s’être fait viré d’Orphans, la pièce dirigée par l’acteur oscarisé, a mis un sacré coup de pied dans la fourmilière hollywoodienne. Il l’a fait (et continue de le faire) en exploitant paradoxalement tous les moyens sociaux qu’il dénonce comme créateurs de «communautés de fantôme». En septembre 2014, entre deux bagarres dans les clubs de Los Angeles, l’acteur s’est mis à la course, postant sur son compte Twitter des captures d’écran de son parcours via l’appli Nike +. L’acteur porte également la marque à la virgule sur son jogging et chausse une paire de Nike. Etrangement, les parcours qu’il rend publics forment tous la lettre «M», qu’explicite assez peu le hashtag «#METAMARATHON».

 

 

Fin septembre, il a trouvé le temps de courir un marathon de 144 tours autour du Stedeljikj Stadium à Amsterdam, avec d’autres artistes. 

Cet exploit s’inscrivait en parallèle d’une conférence d’Art «marathon» de 12 heures conduite au même moment au sein du Stedeljikj Stadium. Le curateur du musée, Hendrix Folkers, a en effet cherché à projeter à l’extérieur un reflet de cet évènement : personne, d’après lui, «ne pouvait le faire mieux que Shia et les autres artistes durant cette performance.»

Pourquoi «Metamarathon» ? Toujours dans la même interview, Shia rassemble ses actions passées sous une expression pour le moins intrigante.

 

«Le méta-modernisme a influencé une grande partie de mes actions publiques au cours de la dernière année et demie – l’idée que des idées diamétralement opposées arrivent en même temps : l’ironie et la sincérité, la vie et la mort, l’immédiateté et l’obsolescence […] c’est un sentiment qui vient après la déconstruction, le déclin d’une société, la crise environnementale, financière, existentielle. […] La vie influence l’Art. Et donc tous mes choix, ces personnages que j’ai joué ont en fait construit une personne, ils m’ont élevé. »

 

Vous ne le savez peut-être pas, mais vous avez sous vos yeux la clé, ou au moins, l’une des clés du cas LaBeouf. Le méta-modernisme, qu’est-ce que c’est ? Le manifeste du méta-modernisme est l’œuvre de Luke Turner, l’un des deux artistes derrière la performance #IAMSORRY, avec Nastja Rönkko. Ces deux artistes sont en partie à créditer pour les hauts faits de l’acteur, après que ce dernier les a approchés en 2011. Tant les messages énigmatiques postés sur compte Twitter que sa lecture de Guy Debord au London College of Fashion seminar sont le fruit d’une collaboration vieille de plus de 3 ans qui a atteint un sommet avec les pleurs de Shia à la galerie Cohen. Pour la faire courte, ces deux artistes ont créé avec LaBeouf une plateforme visant à explorer les liens entre célébrité et vulnérabilité.

 

Dans cette interview plus qu’éclairante pour le magazine Dazed, les deux artistes explicitent les enjeux du méta-modernisme à l’échelle de la performance #IAMSORRY. Ils y exposent l’enjeu le plus crucial à leurs yeux.

 

“Je trouve ça révélateur que tout le monde ait voulu hier devenir des célébrités, alors qu’aujourd’hui, tout le monde veut être un artiste. Pour moi, cela ouvre des questions quant à notre système de valeurs et son évolution vers quelque chose de plus sensé. […] Est-ce le moment de l’histoire où nos intérêts s’éloignent enfin de la vacuité de la TV et de la célébrité pour la célébrité ? C’est pour cela que la performance incarne ce que je comprends comme méta-moderne : un besoin de sincérité et d’affect. Où se dirige notre culture si les gens s’intéressent à la recherche de soi et au réel à travers l’Art ? Pour moi, #IAMSORRY incarne toutes ces questions.»

 

A eux trois, Luke Turner, Nastja Rönkko et Shia LaBeouf questionnent plus que jamais les notions d’acteur et d’artiste, tout en assurant une maîtrise parfaite de la couverture médiatique. Nastja Rönkko décrit notamment la minutie avec laquelle a été mise en place #IAMSORRY : l’envoi calculé d’un seul communiqué de presse à un journaliste du Time Magazine a fait ricochet sur internet à une vitesse fulgurante. L’utilisation du compte Twitter de l’acteur, la médiatisation des performances, l’effet de teasing autour de ces mêmes performances : tout met en lumière une utilisation virtuose des moyens de communication modernes par des artistes/acteurs/communicants. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que Nastja et Luke soient derrière la participation de l’acteur au clip de Sia, toujours en vue de déchaîner les réactions sur la toile. Shia LaBeouf, l’acteur 2.0 ?

  

Benoît Morenne.