Jeudi, 21 heures. Le 3 W, bar lesbien de la capitale, se remplit peu à peu. Ce soir, trois drag kings investissent la scène de ce petit club du Marais. Alors que Chico joue la carte du latin lover nonchalant en streetwear avec léger collier de barbe façon M. Pokora, Clyde the Dude et Augustin Debord arborent favoris et moustache fournie pour un total look Brokeback Mountain. «On incarne une vision carnavalesque de la masculinité en extrapolant de petits détails. Il faut apprendre à ne pas sourire, à se mouvoir et attraper son verre comme un mec (tout part de l’épaule !). C’est avant tout de la comédie», explique Augustin en rangeant un faux pistolet dans sa ceinture de cowboy.  

 

Sortir de la confidentialité

Devant une audience largement féminine, Augustin et son acolyte Clyde se lancent dans un duo hilarant, qui décontenance certaines spectatrices. «Qu’est ce qu’ils font ? C’est quoi ? Des mecs ou des meufs ?», entend-on susurrer dans le public. En effet, bien qu’étroitement liée au milieu LGBT, la «scène king» parisienne jouit de peu de visibilité et continue de surprendre un public que l’on aurait pu croire averti. 

Les premiers kings apparaissent au XIXème siècle avec Vesta Tilley en Grande-Bretagne et Annie Hindle aux Etats-Unis. Dans les années 1990, l’Américaine Diane Torr lance les premiers ateliers d’initiation dédiés à ces performances dans des théâtres new-yorkais. En France, il faut attendre le début des années 2000 pour que le phénomène émerge, notamment grâce à Louis(e) de Ville, performeuse burlesque originaire du Kentucky et figure phare de cette scène parisienne.  

En 2004, elle crée le Drag King Fem Show avec l’artiste et militante LGBT Wendy Delorme, avant de lancer en 2012 des ateliers kings dans différents lieux de la capitale, dont le mythique Carmen et la Maison Muller, épaulée par la journaliste Camille Emmanuelle : «nous voulions ouvrir le king à un maximum de femmes d’âges, milieux sociaux et sexualités diverses, et le sortir de la confidentialité», raconte la jeune auteure. 

 

«Je ne me déshabille jamais pour rien»

En parallèle, Louise se produit sur scène, suivie par Chriss Lag, qui filme ses performances de king (en tant que Louis de Ville). Cette dernière se lance en 2013 dans la réalisation de son documentaire qui réunit 23 artistes venus de toute la France et souhaite «démontrer que même si les drag kings ne s’inscrivent pas dans la culture mainstream, ils représentent un très bel outil accessible à toutes et tous». Augustin Debord, qui s’est révélé dans les ateliers de Louise, figure dans son film.   

Tantôt galant homme, dragueur invétéré, bad boy des années 1960, Mad Max avant-gardiste ou cow-boy gay refoulé, Augustin cherche à transmettre un message tout en s’amusant : «je ne me déshabille jamais pour rien. Je m’apparente aux kings qui portent un discours féministe, engagé et ne se cantonnent pas à la tradition du burlesque des années 1920». Selon Chriss, ces performances qui désacralisent la virilité dépassent le pur travestissement et prouvent que «le genre est construit socialement par le biais d’attributs spécifiques et d’accessoires».

La peur d’une masculinité facile d’accès

Bien que les soirées organisées par Louise rencontrent un certain succès, comme la Kabaret Kings au restaurant Les Petites Gouttes, il n’existe aucune scène dédiée à Paris. «Le milieu burlesque ne dispose d’aucun moyen. Tous les financements sont aspirés par le formatage industriel de gros établissements comme le Lido, le Moulin Rouge et le Crazy Horse», déplore Chriss. Pour Louise, cette frilosité des salles résulte également du caractère inhabituel de ce mode d’expression : «le fait de se moquer des hommes et de montrer que la masculinité est facile d’accès dérange. Les paillettes attirent et amusent davantage que les poils». Chriss renchérit : «aucun drag king ne vit de son king, alors que des drag queens le peuvent. Aux Etats-Unis, les deux se côtoient sur scène, ce qui n’est pas le cas à Paris». 

Un avis que Louise partage, estimant que la France tarde à légitimer ces performances de déconstruction de l’identité car elle a longtemps boudé les problématiques de genre : «les Etats-Unis sont plus réceptifs car ils ont vingt ans d’avance sur ces questions, qui se sont invitées à l’université et dans la société bien plus tôt qu’ici. Les scènes LGBT américaines sont aussi plus ouvertes et mélangées, Paris demeure très sectaire». Et Chriss, qui reconnaît que le mouvement se développe malgré tout, d'ajouter : «en France, il est aujourd’hui impossible pour un king d’atteindre le niveau de visibilité médiatique de Conchita Wurst».   

Photos : Gilles Rammant et Véra Pandore.