Buenaventura. En plus de voir transiter plus de 75% des exportations nationales, cette ville détient le record du plus grand nombres d’homicides et de disparitions du pays. Aujourd’hui, la responsabilité de cette violence est portée par les BACRIM : les Bandas Criminales, ex-milices de paramilitaires qui s’affrontent pour le contrôle du territoire et de la route de la drogue. La position géographique de Buenaventura a toujours été convoitée par les différents groupes armés que compte la Colombie.

 

 

Le contrôle du territoire, en plus de permettre d'avoir la mainmise sur le trafic de drogue, permet aussi d'exiger la vacuna, une taxe mafieuse qui s'applique à tout et à tous : pour passer d'un quartier à un autre, pour exercer un métier, pour importer ou exporter des produits etc. La situation est telle qu'il existe des frontières invisibles que personne n'ose franchir, de peur de se retrouver dans une casa de pique, littéralement des "maisons de découpe", où les victimes sont démembrées vivantes. Les membres découpés des victimes sont ensuite jetés à la mer ou dans la mangrove voisine, surnommée isla de calaveras ("l'île aux crânes"), à la vue de tous pour servir d'exemple. La brujeria - la sorcellerie, coutume mystique de la côte Pacifique de la Colombie -, proche du Vaudou, permet également d’expliquer cette pratique : les membres ainsi découpés servent souvent à faire des offrandes ou des amulettes pour ne pas être attrapés par la police ou pour être protégés des balles des gangs rivaux. Confrontée à cette peur constante, la population est désemparée et découragée de toute velléité de rébellion contre ce règne de la terreur.

 

 

A Puente Nayero, la casa de pique existante a été détruite par son propriétaire fuyant les mauvais souvenirs. Ici, tous entendaient les cris, mais personne n’osait intervenir. La violence a fini par se banaliser, au point que les enfants jouent à la casa de pique - une version du chat et de la souris où le chat s’appelle le Diable et où les souris sont amenées à la maison de découpe...

Orlando ne se laisse pas impressionner par ce quotidien pesant : «je sais où vivent ceux qui me menacent de mort ; il y a des petits bras, des informateurs qui viennent jusque devant chez moi».

Sortir de son quartier est devenu un parcours du combattant : il est obligé de faire des détours absurdes en taxi pour éviter de franchir l'une des fameuses "frontières invisibles". Et même avec ces détours, Orlando reste tendu dans le taxi et scrute tous ceux qu’il croise.

 

 

«La violence est une conséquence, nous avons d’importants problèmes sociaux ; ici, l’eau courante n’arrive que de façon très limitée, parfois seulement 3 jours par mois ! Comment peut-on accepter ça quand Buenaventura est entourée par 9 sources d’eau ? Buenaventura est le plus grand port du pays mais la richesse ne fait que passer. Il ne reste rien que la misère et la pauvreté. Au contraire - il ne nous reste que des morts, des enfants orphelins, des mères qui pleurent... voici le déséquilibre qui existe à Buenaventura. A aucun moment, le gouvernement ne s'intéresse à la ville et à ses habitants - seulement à son port.»

 

 

L’Etat, après la publication d’un rapport de Human Rights Watch en novembre 2013, a tout de même pris la décision de militariser la ville en mars dernier. D’aucuns y ont vu une manœuvre électorale à l’approche des élections présidentielles, qui ont donné vainqueur le Président sortant Juan Manuel Santos.

 

 

 

Texte et photos : Victor Jules.