Emmené par mes géniteurs dans ce genre de fêtes depuis ma plus tendre enfance, je me suis toujours demandé ce que les gens pouvaient bien trouver à de la musique de marteau-piqueur ; armé d’un sac-à-dos et de mon amie, je suis reparti sur les traces du Teknival pour questionner quelques autochtones.

 

 

C’est une très gentille maman de Douai qui nous emmène très profond dans la campagne du Nord. Elle insiste pour nous déposer directement au festival, mais ne connaissant pas le chemin et étant fan de Michel Sardou, elle doit ouvrir sa fenêtre devant chaque gendarme croisé sur la route pour leur demander le chemin du «teknitruc» par dessus Les Lacs Du Connemara et devant l’incompréhension des gardiens de la paix. Notons tout de même que l’accès aux frees n’est plus limité aux seuls amateurs ou aux connaissances de connaisseurs, et qu’il est à la portée de tous d’y aller ; même les fans de Sardou, preuve en est.

 

Traversant un kilomètre de champ de tentes et de cadavres dans le coma, guidé par le typique four on the floor électronique, nous arrivons enfin sur le main street du tekos, l’avenue Nationale de la teuf, la rue Rivoli du marché noir. On a l’impression de voguer dans les quartiers d’une ville du futur, avec chacun leur ambiance, leurs coutumes et surtout leur niveau d’insécurité (je déconseille fortement le coin hollandais, proche des sound-systems gabber et hardtek). Tout le monde semble y trouver son compte, même les amateurs de Bob Marley sur TB-303.

 

 

Mais ne perdant pas de vue la question qui me hante, je vais demander à des teknivaliers ce qu’ils foutent dans un lieu pareil.

 

GUILLAUME, 19 ANS. N’A PAS DE GROS MUSCLES.

 

Salut, qu’est-ce que tu fous dans un lieu pareil ?

(Le jeune homme, visiblement dans un autre état que le nôtre, se dandine en fixant le ciel gris à travers ses lunettes noires. Il est de bon ton d’imaginer de longues pauses entre chaque bout de phrase pour plus de réalisme dans cette scène)

Guillaume : Moi, c’est mon pote là-bas qui m’a emmené. Tu vois-là, celui avec les gros muscles et le tatouage — un jour je l’ai vu, je lui ai dit : «t’as un problème ?» et il m’a fait «toi je t’aime bien, t’as des couilles».

 

Et qu’est-ce que tu trouves à la techno ?

La techno ? Ben je sais pas… c’est mon pote qui m’a emmené là, celui avec les gros muscles.

 

Je préfère laisser cet énergumène à son dialogue entre lui-même et le cosmos, et pars trouver un coin tranquille. Un petit endroit où l’on passe de la dubstep des vieux jours, c’est-à-dire quelque chose qui casse moins les oreilles et les couilles que Skrillex. Tout à coup, un inconnu me saute dessus. 

 

INCONNU, LA TRENTAINE. A UN CHIEN MAIS N’A PLUS DE DENTS.

 

Hé, salut !

Inconnu : Ça va, les jeunes ? Vous auriez une clope ?

 

Qu’est-ce que tu fais ici ?

(Lui tendant une cigarette, il fait un signe de tête en approchant son adentition beaucoup trop près de nos visages en postillonnant)

C’est Kaiser, mon iench', il est né en teuf. Hé les jeunes, vous aimez les iench' ?

 

Alors qu’il s’apprête à pointer son doigt vers un pitt noir et feu, il se jette sur le cabot, lui enfourne la main dans la gueule et en ressort un petit bout de papier ; «Kaiser ! Qu’est-ce tu bouffais, là ?». Il part en empoignant l’animal par la peau du cou, préférant visiblement gueuler sur un chien que parler avec nous.

 

 

Quelques mètres plus loin, un homme s’agite devant une enceinte en ouvrant excessivement la bouche, comme quand on essaye de parler à quelqu’un par dessus de la musique trop forte. L’observant d’un œil intéressé, j’attends qu’il se calme et s’asseye pour lui décrocher quelques explications.

 

BASTIEN, 28 ANS. PARLE AUX ENCEINTES.

 

Hey, qu’est-ce que t’es venu faire au Teknival ?

(Après avoir demandé à répéter plusieurs fois la question pour ses oreilles fortement endommagées, il répond)

Bastien : Ah, mais je viens depuis super longtemps, ça fait six ans que je vais au tekos, j’ai jamais raté une année !

 

Et tu parles avec les enceintes tous les ans ?

Parler avec les enceintes ? Ah, oui, oui, quand je suis vraiment dedans, je communique, tu vois, c’est pas que de la musique, ça prend vie, c’est un truc qui se crée entre mon esprit et la zik —

 

T’es high, là ?

Grave.

 

Il se met à secouer la tête de haut en bas comme pour aérer toute la sueur qu’il dégage, tandis que nous nous posons à côté d’un feu de camp ; la soirée commence à bien avancer, et apparaît alors le regret d’être parti dans le Nord de la France sans K-Way ni tente. Heureusement, ce feu sèche nos cœurs et nous permet de faire quelques belles rencontres. 

 

 

Se tenir face au vent et devant des flammes n’est généralement pas une bonne idée, à moins que vous appréciez beaucoup vous faire cendrer les yeux — pourtant, Boris et Alice ne semblent pas le remarquer. On leur suggère de venir de notre côté du feu pour répondre à nos interrogations, ce qu’ils feront mais lentement — lever leurs fesses les a exténués.

 

BORIS ET ALICE, 23 ET 19 ANS. ONT MAL AUX YEUX.

 

Qu’est-ce que vous foutez au festival ?

Boris : Pas grand'chose. On zone.

 

T’es venu juste comme ça ?

Boris : Ben, j’ai un peu rien à foutre, alors je viens là.

Alice : On vit dans notre camion. Moi, c’est la 2ème fois que je viens, mais lui…

Boris : Ouais, ça fait un bout de temps mais j’ai arrêté à un moment. Je fais du commerce, là je reviens pour me faire un peu de blé ; c’est pas facile.

Alice : T’as une cigarette ?

 

Vous avez un chien ?

Alice : Quoi ?

 

Rien, rien.

 

Je donne une clope à la jeune fille avant d’apercevoir, à deux culs de nous, la personne la plus socialement acceptable parmi cette foule d’individus en treillis-casquette. Il ne parle pas et fixe les flammes, l’air pensif mais pas chelou — chose rare dans le milieu.

 

KARIM, 31 ANS. HOMME NORMAL.

 

Hey, t’as pas l’air d’être un teufeur. Tu fais quoi ici ?

Karim : On m’a emmené. Je connaissais pas tout ça, moi ; je suis arrivé en France y’a 2 ans, et j’ai fait mes premières expériences y’a 9 mois. J’étais un habitué de la Concrete, et on m’a dit que c’était le niveau au-dessus ici.

 

Tes premières expériences ? T’es pas sobre là ?

Non, du tout.

(Il rit et se lance dans une longue énumération de prods et R.C. que je n’ai pas eu le temps de noter et donc de retranscrire ici — néanmoins je peux assurer, d’après ce que j’en ai vu plus tard, qu’il était effrayant de sincérité.)

 

T’en penses quoi de la techno ?

Ça dépend. Ici, ils passent des trucs de tarés, ça va trop vite, c’est ultra-violent. On dirait du heavy metal. Mais y’a d’autres trucs cools ; tiens, là-bas, c’est un peu house, c’est posé. On y va ?

 

 

K-rma - Krma Itf Intoxytek Sound System

Posted by Tok'n Adrian on lundi 4 mai 2015

 

Nous suivons Karim qui, chaque quart d’heure, roule, fume, prise tout en dansant tranquillement ; il cultive tellement la défonce qu’il ne la ressent même plus, ou du moins n’en laisse rien transparaître sur son apparence. Je le nomme officiellement Dieu de la teuf et prends le cap direction hardtek, où des extasiés en tenue de lutin essayent de suivre au pas le 180 bpm tapant de la techno hardcore.

 

JULIA, 21 ANS. CONSOMME DE LA MDMA ISSUE DE L’AGRICULTURE BIOLOGIQUE.

 

Hello, comment tu t’es retrouvée en tekos ?

Julia : C’est un pote d’une asso qui m’en a parlé ! On se bat pour l’agriculture de proximité et contre l’industrie agroalimentaire. Il m’a dit qu’ici les gens font la fête dans le respect de la nature, alors j’ai embarqué avec lui.

 

Tu penses quoi de la musique ?

Je préfère le goa. C’est moins psyché ici, mais c’est cool aussi.

 

 

La nuit commence à paraître très longue, et nous décidons finalement d’aller nous coucher. Une chill room est mise à disposition des festivaliers, mais pleine à craquer à cause de la pluie et de l’heure tardive. En attendant une place, nous discutons avec un Iroquois et un mec en jogging. Tous les deux fixent le même point d’herbe par terre, les yeux grands ouverts, et semble communiquer à moitié par la parole, à moitié en envoyant des ondes à ce point que l’autre reçoit par télékinésie.

 

MARC ET STEVE, 28 ET 23 ANS. NE CLIGNENT PLUS DES YEUX DEPUIS 6 HEURES.

 

Salut.

Marc et Steve : Salut.

Steve : Putain on l’a dit en même temps.

Marc : Ouais.

 

Ça va ?

Marc : Tranquille.

Steve : Ça va.

 

Vous faites quoi ici ?

Marc : Rien.

Steve : On chille.

 

Je savais pas que les punks traînaient avec les cailles.

(Ils décrochent enfin leurs yeux du point et sursautent comme si on venait de les réveiller)

Steve : C’était ouf mec.

Marc : Carrément, j’ai jamais autant phasé. T’as dit quoi, toi ?

 

Rien, qu’est-ce que vous foutez dans un Teknival ?

Marc : Ah, on habite à côté.

Steve : Ouais, c’est mon dealer.

Marc : Y’a moy' de se faire de l’argent par ici.

 

Un groupe quitte la chill et nous nous couchons en essayant d’oublier le torrent de décibels qui nous entoure. Quelques réveils plus tard, le soleil s’est levé si rapidement qu’on aurait cru qu’il était juste allé faire une course avant de vite revenir au festival — un mec à côté de nous dort encore, blotti contre un furet, un autre sue en rigolant nerveusement, d’autres commencent la journée en K ou en C.

 

 

Me rendant compte que je n’ai jamais obtenu de vraie réponse à ma question la nuit dernière, je me lève, fume une cigarette et demande à mon voisin de squat ce qu’il est venu faire dans ce trou à rats — il me fixe d’un air sincère et, en souriant, hausse les épaules. Je comprends alors que la question n’avait peut-être pas lieu d’être posée ; toxicos just wanna have fun.

 

 

Tibo Vincent-Ducimetière.