Attirés par les lumières de la ville et piégés dans les phares de Berlin depuis plus d'un an, nous nous sommes vu confier la lourde tâche de rédiger un guide sur cette ville. Avant d'enfourcher nos vélos et d'arpenter Berlin en long et en large pour trouver les meilleures adresses en marge des sentiers battus, il nous a fallu procéder à une étude de concurrence et donc à une lecture approfondie des guides déjà publiés sur notre Berlin adorée, au premier rang desquels, le Lonely Planet et le Routard. Et tout comme les reportages de Zone Interdite croient révéler le coeur de l'underground berlinois en filmant les clubbers du Tresor (la plupart du temps des touristes d'ailleurs), les guides de voyage traditionnels véhiculent sur cette ville un certain nombre de clichés, voire même d'affirmations fausses, sans parler de l'omission regrettable de Neukölln, quartier populaire et émergent pourtant célébré par Bowie et Miss Kittin. Voici quelques perles et clichés qui ne manqueront pas de vous faire avaler de travers votre Currywurst :

"Chaque 1er mai (Maifeiertag), les quartiers centraux de la ville accueillent de gigantesques manifestations anticapitalistes, que les plus prudents veilleront à éviter, d'autant que des groupes d'extrême droite programment leurs marches le même jour. La police se déploie donc massivement et, en l'espace de quelques heures, le défilé se transforme en mêlée entrecoupée de violence, de vandalisme et d'incendies de voitures. A franchement parler, nous mentionnons cet événement uniquement pour que vous puissiez prendre vos distances."

Ils ont oublié de mentionner les prises d'otage et les viols collectifs... Sans être particulièrement téméraires, ni violents ou "vandales", on recommande chaudement le 1er mai à Kreuzberg. Des rues noires de monde, des familles, des jeunes, des vieux, des stands de nourriture des quatre coins de la planète, des concerts à chaque coin de rue... Certes, vers 23h00, les choses dégénèrent un peu et les bouteilles de bière commencent à voler mais pas au point de déranger les buveurs et les dîneurs en terrasse.

"Les salaires s'échelonnent entre 2 000 et 5 000 € bruts par mois, ce qui constitue un revenu tout à fait raisonnable".
Gloups. Nous, ce serait plutôt moins de la moitié de l'estimation la plus basse. Mais c'est bien, ça équilibre avec les 200 000 personnes qui vivent avec les 350 € par mois du Hartz IV, l'équivalent berlinois du RMI...

"Si les Berlinois portent les cheveux courts, les hommes ont tendance à se les laisser pousser légèrement, et les queues de rat semblent désormais l'apanage de la jeunesse et des adeptes des années 1980. Les piercings et les tatouages sont monnaie courante - notamment chez les femmes - et plus la scène est alternative, plus les décorations sont excessives."

No comment. Notez juste le vocabulaire, choisi avec soin...

"Si la partie est de Kreuzberg a un petit air grunge, ce temple culinaire pourrait marquer un tournant dans la vie de ce quartier."
Oui, vite, nettoyons ce quartier dégueulasse avec son air grunge là, que ça ressemble un peu plus au très bobo Prenzlauer Berg, qui pour le Lonely Planet est un quartier "animé et expérimental"...

Le Routard, que l'on aurait cru au-dessus de tous soupçons, n'est pas en reste :

"Autre itinéraire incontournable : le quartier de Scheunenviertel pour sa vie nocturne d'enfer, le Tacheles (symbole de la marginalité artistique radicale), les galeries d'avant-garde etc."

Il est grand temps de rétablir quelques vérités. Premièrement, on ne dit pas « vie nocturne d'enfer ». Ça ne se fait pas, c'est tout. C'est pas les Démons de Minuit ici. Ensuite, il faut arrêter avec le Tacheles. Ils récidivent quelques pages plus loin : « De nombreuses cartes postales le représentaient avec des carcasses de voitures dans la cour intérieure ; bref, c'était une zone incroyable ! ». Vous aussi, pour à peine 1 euro, ramenez votre carte postale ou votre pin's du Tacheles en allant faire un tour à sa boutique souvenirs! Certes, le Tacheles est une belle ruine au coeur du Mitte chic. Menacé de destruction en 1990, le bâtiment a été récupéré par un collectif d'artistes qui a réussi à le faire classer monument historique et à en faire l'un des lieux majeurs de la scène artistique berlinoise. Mais avec ses 300 000 visiteurs par an, on ne peut pas vraiment parler de marginalité… Si on veut proposer de la « marginalité radicale », pourquoi ne pas conseiller aux touristes d'aller directement visiter le Köpi, squat de punks purs et durs de Kreuzberg ? Ah oui, peut-être parce que c'est trop radicalement marginal ou marginalement radical, c'est selon…

Enfin, les plus borderline pourrons goûter l'expérience du Strandbar, bar-plage installé dans Mitte le long de la Spree :
« Ambiance plage, frisson et dépaysement garantis : les commandes sont prises au cabanon près de l'entrée avant de rejoindre pieds nus dans le sable sa chaise-corbeille ou chaise longue. De grands moments de délire au passage des bateaux-mouches avec cris et bonjours appuyés. »

Le délire total quoi.

Pour être tout à fait honnête, tout n'est évidemment pas dans ce goût là et les guides doivent bien sûr répondre à certains impératifs d'écriture en fonction de leur cible. Mais quand même…


Texte : Les Lapins Techno

Photo: Delita del Pipa

www.leslapinstechno.com

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LIRE:

- Berlin la Nuit: Guide de Survie.

- Berlin en fait un Tabac.