Alors que ces petites ordures plus ou moins poilues règnent sans partage sur le monde virtuel depuis plus de 10 ans, circa les avènements du triangle maudit 4chan (2004), YouTube (2005), et I Can Has Cheezburger (2007), la mainmise autoproclamée des chats a bénéficié d’une incompréhensible impunité. Heureusement, depuis peu, des voix s’élèvent pour les ramener à leur mortelle condition de suppôts de Satan, porteurs d’un terrible secret : les félins nous ont inoculé un terrible virus, lors de leur arrivée en conquérants sur le net. Toxoplasmose est son nom, et, aussi barbares que soient les termes qui le définissent, il s’incruste sous la peau à grands renforts de hashtags #mignoncité, de petites bouilles friponnes, de sauts ridicules et d’onomatopées kawaii, que les yeux rougis des membres de la secte n’arrivent même plus à distinguer, trop occupés à dégainer leurs téléphones mobiles pour, au choix, filmer un chat se vautrer dans une boîte, regarder un chat se vautrer dans une boîte ou texter des émoticônes de chats se vautrant dans des boîtes (cf. l’immonde Pusheen, lie de l’humanité... enfin, de Facebook, mais n’est-ce pas la même chose ?) Résultats : chute de la performance scolaire, peur sur la ville, et, pour continuer sur une note encore plus alarmante : ronronthérapie, bars à chats en pleine recrudescence dans les pays soi-disant civilisés - bref, une énième fin du monde en marche, sur coussins de velours sarcastiques.   

 

Les premiers symptômes

 

Neuf vies, c’est beaucoup trop

Avant internet, on possédait (ou pas) un chat. «T’as un chat, toi ? - Ouais.» Fin de la discussion. Il traînait sa carcasse élimée ou trop grasse sur les différents tissus précieux de la maison, léchant son anus avec plus ou moins de dextérité, réclamant croquettes et chassant souris ou lézards apeurés, pour la version de gouttière de campagne, sans options. Juste un animal «de compagnie», haï des chasseurs et du reste de la basse-cour, surtout du chien de la famille, qui lui mettait la misère à la moindre occasion pour asseoir son statut mérité de meilleur ami de l’homme. En ville, le félidé sus-décrit ne servait pas à grand-chose. Il dormait et miaulait lâchement, en alternance. On apprenait à dire «chat» en maternelle, devant un livre de lecture rassis, et puis «chatte» à l’adolescence, parce que ça faisait rire tout le monde. Plus tard, en fac de psycho/physique/philo, il y avait bien ce matou chelou, qui était là puis n’était pas là, simultanément vivant et mort, mais tout le monde ne comprenait pas bien le pourquoi du comment, et l’on s’en fichait un peu. Pourtant, cette histoire de boîte aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Elle préfigurait d’inhérents dons d’ubiquité et d’omniscience, qui n’allaient pas tarder à nous sauter à la gueule. Et à celle du chien, par la même occasion, réduit à l’état de serviteur docile et un peu neuneu par d’insoupçonnées milices. 

Alfred, DJ à Las Vegas

 

Des symptômes aisément identifiables

Internet, c’était déjà bien assez spacieux et confortable comme royaume, mais apparemment cela ne suffisait pas aux immondes petits félidés avides de pouvoir. Le Japon étant définitivement perdu à la cause (la fameuse «île aux chats», état-major officiel où se fomentent tous les complots les plus abjects, le HelloKittisme, religion née du culte du dégoûtant dictateur local...), les Etats-Unis, qui ne font jamais les choses à moitié, héritent du fléau, comme d’une vilaine rechute de coryza. Toujours prompts à organiser les évènements les plus décadents, ils ne sont jamais les derniers lorsqu'il s’agit de célébrer la pop culture, cette marmite fluorescente que les chats ont contaminée de leur urine maléfique. Comme une boule de poils qui ne passe pas, Los Angeles organisait déjà en novembre dernier un Hello Kitty Con, le premier du genre, qui plus est au MOCA, le musée d’Art contemporain le plus coté et prétendument le plus pointu de la ville, signe de la santé mentale défaillante - ou de conflits d’intérêt ? - de ses instances dirigeantes. Au programme, une célébration en bonne et due forme des 40 ans de domination de la stupide chatte blanche au nœud sur la culture globalisante nipponne. Un culte de la personnalité qui n’était pas sans rappeler les heures les plus sombres de l’Histoire.

 

Chipster

 

«CatCon, c’est comme un Comic-Con, mais avec des chats»

Pour bien comprendre ce qui animait Susan Michals, la journaliste et productrice américaine à l’origine de l’événement, il faut savoir qu’elle avait déjà commis le Cat Art Show à L.A., une réunion d’artistes de renom (Shepard Fairey, Steve Schapiro, ce genre de collabos) exposant autour du thème du chat, dont certains sont revenus ce week-end au CatCon, toujours à la solde du lobby félin depuis l’élection de Maru aux législatives YouTube de 2008. Organisé en collaboration avec une association, FixNation, qui s’évertue à stériliser ces ordures érotomanes avant de les remettre dans la nature (la seule bonne nouvelle de la journée), le salon a drainé 10 000 personnes sur deux jours, dont une affluence ahurissante de jeunes filles à serre-têtes de minous et autre tops trop choupis aux imprimés raminagrobis craquants, éclipsant par la même occasion - et dans un souci de modernisation - le cliché de la vieille fille célibataire de jadis, croulant sous les ocelots domestiques. La propagande classique. Surprise : il y avait autant d’hommes que de femmes, et une profusion d’outils de communication de la supériorité féline. Outre les chatons à adopter, captant délicatement l’attention des masses hébétées en se livrant à des joutes ou des siestes so cute, on y a vu des litières autonettoyantes à 500 dollars US, des affiches artistiques de femmes enceintes accouchant de félins (#glauque), au moins cinq stands d’assortiments de nœuds-papillon humains/félins, des peluches, des jouets en forme de cuisses de poulet, des poteries, des magazines spécialisés, des Metal Cats, de la charité protestante, des chats dans des jets privés, des chats en laisse, des chats sur des housses de coussin, de la bouffe bio pour chats, sans gluten, sans produits laitiers, sans âme, du vernis à ongles et des tatouages de minets, des t-shirts, une foultitude de t-shirts, allant de la gamme gros nerd à chat timide à celle de hipster cynique possédant un fixie et un Maine coon, une actrice de The Big Bang Theory pour la frime (parce qu’on est à L.A.) et de vraies conférences sur la célébrité à l’ère du chat-roi en présence de l’esclave humain de Lil’Bub, cette petite femelle qui présente la double particularité d’être naine et édentée, ce qui s’avère plutôt malin pour faire profil bas et conquérir le monde. Ben Huh, PDG de I Can Has Cheezburger, était également de la partie, pour une discussion stérile. Ou encore Scott Stulen, créateur à Minneapolis du Internet Cat Video Festival, l’exemple le plus probant de la soumission de certaines instances humaines puériles. Grand absent de ce raout : Grumpy Cat, trop occupée à annexer la Pologne.

 

Goodbye Kitty

 

Leur règne est-il inéluctable ?

Toujours au CatCon : du jeu de mot (de l'ordre de «félin pour l’autre», mais en anglais), de l’habitat de luxe, de l’herbe à chat qui procure apparemment des montées féroces et, entre autres, une queue de trente minutes pour approcher les spécimens vivants, fétides candidats à l’adoption que l’on peut trouver dans n’importe quel autre refuge lambda sans s’acquitter des 25 dollars minimum d’entrée (jusqu’à 150 dollars pour le carré VIP, avec caresse de félins fameux, éternuements, yeux rougis et shot de toxoplasmose en intraveineuse à la clé - le mythe du chat parfait étant bien sûr à l’honneur, longs poils blonds et mâchoires saillantes prêtes à dévorer des pâtés et des rats). Bref, si le but inavoué de tous les humains présents était d’échapper au massacre à l’heure du jugement, certains, avec leurs oreilles en plastique rose, s’en sont particulièrement bien tirés. Mais l’hypocrisie de l’entrisme ne durera qu’un temps, et les chats, perfides, le savent. Tandis qu’un atelier mené par Joann Biondi était consacré à la photographie féline, dans son compte-rendu d’hier, le New York Times expliquait, lucide : «lorsque le CatCon a ouvert ses portes samedi matin à 9 heures, environ 700 personnes attendaient, les yeux plissés, dans une queue qui s’étendait autour du bloc. Les toilettes, sponsorisées par une marque de litière propre aux senteurs exotiques, furent rapidement engorgées. L’aire d’adoption, bondée, a dû être barricadée par des bancs, pour limiter l’afflux de visiteurs». Tristes visions... Nous n’avons pas pris la peine d’aller jusqu’aux gogues pour observer si oui ou non, les membres du public recouvraient leurs crottes avec leurs petites pattes avant, mais nous avons bien assisté, impuissants, à une marche funeste de zombies consentants, à la solde d’un nouvel ordre mondial, que les frontières du monde numérique n’arrêtent plus. Les sujets immunisés contre la toxoplasmose tels que votre serviteur sont-ils réellement à l’abri ? Serons-nous découverts un jour, balancés par une voisine vicieuse, comme aux pires heures du maccarthysme ? A l’heure où je vous écris, en direct des USA, qui sait si la NSHA n’espionne pas mes articles, de ses oreilles pointues et orientables. Prête à fourrer son museau dans le tube étroit de l’internet mondial, en remuant préalablement de l’arrière-train. La neutralité du net appartient aux chats, en vérité. Leurs taxes, leurs règles, leurs lois. Et leur confectionner des statues en beurre ne servira qu’un temps de cache-misère à la peur qui règne dans les yeux des hommes, quand ils croisent un...

 

++ Sur un sujet similaire, lire aussi Pussy Biz : Le business des animaux domestiques.

 

 

Texte & photos (sauf Lil'Bub) : Félicien Cassan.