Paris, un café du 9ème arrondissement, un jeudi après-midi pluvieux. L’homme commande un chocolat chaud, puis met tout de suite les points sur les «i» : «ce n’est pas parce qu’on bossait sur des films X qu’on devait faire n’importe quoi !». John B. Curson a 66 ans, et entre 2002 et 2012, il a travaillé sur la post-production sonore d’environ 150 films pornos. Même s’il est à la retraite, il utilise encore un pseudo lorsqu’il raconte ses dix années de doublage, de bruitage et de composition musicale. «Ma femme bosse dans l’Education Nationale, vous comprenez ?», dit-il avec son accent du Sud. Un pseudo de protection donc, mais pas de honte. Au contraire. John est très fier du travail accompli. Pendant deux heures, il raconte, avec passion, comment il a voulu «travailler sur ces vidéos avec la même exigence que pour le cinéma traditionnel». 

 

 

John a commencé par être musicien et compositeur. Mais il réalise vite que ces activités ne sont pas assez rémunératrices, et en 1979, il s’oriente vers la post-production sonore de vidéos. C’est par hasard qu’il commence à avoir des clients du X — et dès sa première mission, il réalise qu’en France, une grande majorité de la post-prod' audio de ces vidéos est réalisée à la va-vite et n’importe comment. «En 2002, un ami m’a donné un film à doubler sans me dire ce que c’était. J’avais préparé tout le matériel pour doubler, mais quand j’ai visionné le film, j’ai vu qu’à la place du texte en français qu’il devait y avoir, pour mes comédiens... il y avait des petits points. Les comédiens devaient improviser sur ces points, et dire donc n’importe quoi !» Et ils le font. Ils inventent des dialogues, improvisent en essayant de suivre au maximum ce qu’on appelle dans le métier «le labial». «Tout ceci est bâclé, moi je peux apporter de la qualité», se dit John. Il achète du matériel supplémentaire, puis rencontre le réalisateur Christian Lavil et le studio Alkrys. Pour eux, il travaillera notamment sur Blanche, Alice, Sandy et les autres, et Marie Noëlle. Il propose ses services à Hot Vidéo, diffuseur de DVD, et impose ses critères de qualité. «C’était essentiel : il faut quand même savoir qu’on entendait souvent les réalisateurs parler pendant les scènes, que le monteur mélangeait toutes les prises micro, qu’on entendait aussi parfois le bruit du générateur... Ou bien s’il pleuvait dehors, dans une scène, on entendait la pluie, puis plus de pluie, puis encore de la pluie ! Rien n’était synchro, c’était un travail de titan de tout reprendre.» 

 

Pour les films français, il re-synchronise les pistes sonores, refait les bruitages et parfois même les dialogues. «Un jour, j’ai eu un film avec un mec qui avait un accent du Sud pas possible. Attention hein, moi je suis Marseillais, mais bon, là, on comprenait rien à ce qu’il disait. C’était du Ribéry. J’ai fait doubler sa voix, il est devenu un bon acteur !» 

Pour les films étrangers à doubler systématiquement, pour éviter que les doubleurs ou doubleuses voient toutes les scènes de sexe, il élabore une technique : il sélectionne uniquement les plans pendant lesquels il y a des mots à prononcer, il les fait doubler, puis il remonte toute la bande sonore. «Le problème, c’est qu’il y a eu toute une tendance aux Etats-Unis d’actrices hystériques à l’écran qui hurlaient. Du style "oh my god !". On essayait de coller au maximum, mais il fallait diminuer un peu ces hurlements». Parce qu’il trouvait ça too much ? «Non, parce qu’on devait être discrets... On était dans un studio de son intégré à une production vidéo classique. Ils étaient juste au-dessus de nous. Et ils faisaient notamment des documentaires pour une chaîne catholique ! Donc on devait faire gaffe, au son mais aussi aux clients qui venaient visiter notre studio. Si un client classique descendait dans le studio, on nous appelait avant — et bim, on changeait les images !»

 

 

Les comédiens voient donc peu de scènes X. «Sauf quand une actrice disait quelque chose alors qu’elle faisait une fellation. Là, la comédienne doubleuse devait parler avec un pouce dans la bouche.» Le bruitage, c’est John qui le gère. Il refait lui-même les bruits de pénétration en agitant ses paumes de main, avec du liquide vaisselle entre chaque paume. Si le film se passe à la campagne, il rajoute des bruits d’oiseaux. Pour des scènes BDSM, il achète des bouts de chaînes. Pour un déshabillage, il froisse des vêtements. Et pour une scène où une femme rentre dans une pièce, il acquiert des chaussures à talons et une dalle de parquet. «Je faisais tac-tac, en suivant bien chaque pas.» Son perfectionnisme est au départ moqué par les Américains. «Ils me prenaient pour un Mickey, ils m’envoyaient des pistes mélangées en me disant : débrouillez-vous. Et puis ils ont vu qu’on faisait de la qualité, et ils nous ont envoyé des pistes séparées», dit John avec un grand sourire. Son «combat» pour faire les choses bien porte ses fruits, petit à petit. «A Hot Vidéo, ils ont vite compris que la qualité sonore était importante pour que les clients achètent leurs DVD, et que ça avait un prix.» Mais d’autres diffuseurs ont moins de scrupules : «j’ai eu des clients qui m’ont sollicité en me demandant de doubler uniquement deux minutes de film. Ils me disaient : "après, c’est fini, le mec a joui, on s’en fout, le reste du film peut être en allemand ou en anglais". Ces clients, je les ai vite oubliés.» 

 

 

John commande un autre chocolat chaud. Son ton est posé. Il ne fanfaronne pas quand il explique son travail. Sa vraie grande fierté, c’est d’avoir composé certaines bandes-originales de ces films X «avec la même exigence que pour les films traditionnels», répète-t-il. Mais on s’interroge : c’est essentiellement de la musique d’ascenseur, la musique de films pornos des années 2000, non ? «Pas forcément, justement. J’essayais de travailler quelque chose de sympathique. La musique est très importante, elle peut changer tout un film. Soit on fait de la musique au kilomètre, soit on fait de la musique adaptée et c’est beaucoup mieux. Il ne faut pas qu’elle soit omniprésente non plus ; parfois je travaillais le son pour faire comme si la musique venait d’un poste de radio.» Pour Dan Quichotte et ses femmes, réalisé par Christian Lavil, il compose une musique basée sur La Quête, de Jacques Brel. «Vous connaissez ?», nous demande-t-il ? Brel, oui, le film, non. Recherche Google : «Dan Quichotte et ses femmes : il revient, et cette fois, c'est pas pour démonter des moulins !!!» indique un site de vidéos X. 

 

C’est l’occasion de lui demander s’il a déjà été choqué par des images, ou des mises en scènes hard. «Non», répond-il. «Mais j’ai déjà refusé des Russes, qui faisaient du scato.» Il observe, pendant dix ans, les modes évoluer : doubles pénétrations, puis gonzo, puis gang-bangs. «Dès qu’il y avait un "nouveau truc", tout le monde faisait pareil.» En 2012, Hot Vidéo arrête le doublage de films pour passer au sous-titrage. Les DVD ne se vendent pratiquement plus, tout le monde consomme du porno gratuit sur le net. «Et du coup, la qualité a baissé», constate tristement John. «Trop de porno - mais surtout trop de porno gratuit - a tué le porno. Et on en regarde trop ! Moi, ce que je dis aux ados, c’est 1) consommer avec modération, et 2) ne pas faire ce que font les actrices ou acteurs. C’est très dangereux. J’ai l’impression que cette génération essaie d’imiter les acteurs ou actrices qu’ils voient, et du coup ils vont très vite, trop vite, dans leur vie sexuelle. Une fois qu’on a tout essayé à 20 ans, après on fait quoi ? On fait du Sade ? On se pend par les pieds ?!» (Il éclate de rire, ndlr) On discute des tubes pornos, mais aussi du développement du film porno indépendant et féministe. Il écoute et acquiesce : «c’est bien ça, si des femmes font du porno. Parce qu’il faut faire autre chose que du Jacquie et Michel. C’est tellement vulgaire, et les mecs qui tournent ça, c’est des abrutis. La première fois que j’ai vu ça, ça m’a effaré — ça m’a traumatisé, même. Ce qui est terrible, c’est que ça marche, ils prennent du blé. Ces mecs ont le culot des cons». 

 

 

Et si le marché du porno n’avait pas ainsi évolué, John aurait bien continué à travailler sur la post-production X. Cet artisan du son parle avec nostalgie et fierté du dernier film sur lequel il a travaillé. C’est un film Blue One qui beaucoup fait parler de lui : DXK, la version porno de l’affaire du Sofitel. «On a tout refait, car c’était inexploitable. Au milieu du son, on entendait le réalisateur parler, du style : "là, elle est bien ma scène !". J’ai donc beaucoup travaillé dessus. J’ai même rajouté de la musique originale, même s’ils ne me l’avaient pas demandé. Je n’aurais pas pu faire les choses mal.»

 

 

Camille Emmanuelle // Visuel de Une : Scae.