La déglingue attitude de Mac a au moins cela de salutaire qu’elle jette une lumière nouvelle sur le terme "slacker", utilisé de façon péjorative depuis son apparition à la fin du XIXème siècle en Angleterre pour désigner les grévistes. Popularisé lors des deux guerres mondiales pour pointer du doigt les tire-au-flanc, le mot est depuis utilisé pour décrire les jeunes désœuvrés peu désireux de trouver un travail, de se lever le matin, ou de faire quoi que ce soit de productif, aka le syndrome Sofia Coppola. Pensez à votre pote bômeur qui a échoué sur votre clic-clac Le Bon Coin il y a six mois.  

 

Génération X

L’expression gagne néanmoins un nombre non négligeable de points de style quand, en 1991, l’alors très underground Richard Linklater réalise Slacker, un film non-narratif tourné avec vingt mille dollars. Chaleureusement accueilli par des critiques n’ayant pour la plupart alors pas encore vu le film, ce dernier suit les errances de jeunes de vingt ans dans Austin, ville natale du réalisateur. Largement autobiographique, tourné avec des acteurs non-professionnels, la caméra suit ces jeunes clodos-cools des rues désertes de la ville aux intérieurs de leurs maisons, où leurs conversations semblent tout emprunter aux échanges que vous avez eus sous champis avec Taylor, hippie chômeur, sur une île indonésienne.

 

 

Tous ces personnages largement inspirés de personnes réelles sont des “slackers”, tels qu’imaginés en 1980 par Jarmusch dans Permanent Vacation. Le réalisateur préféré de vos amis cools met en scène les déambulations new-yorkaises d’Allie, un jeune mec d’une vingtaine d’année. Allie épie des étrangers, leur parle (parfois), se fait raconter la blague la plus longue du monde, avant de finalement s’embarquer, lui et sa vie un peu nulle, sur un paquebot pour l’Europe. Dans la plus pure tradition slacker. 

 

Si personne dans le Slacker de Linklater ne met les voiles, ces misfits un brin secoués dressent le portrait d’une génération post-moderne se débattant en pleine confusion, et malgré tout déterminée à vivre à la périphérie d’une société qui la regarde de haut. Au même moment, Douglas Coupland, auteur canadien et slacker dans l’âme, publie un roman accueilli comme le messie, Generation X : Tales for an Accelerated Culture. Cette fiction décrit la vie de trois amis, Andy, Dag et Claire, et leur attachant séjour au sommet de la pyramide de Maslow. Deux des trois amis finiront, comble de la réalisation de soi, par ouvrir un hôtel au Mexique. «Don, comme beaucoup de vingtenaires que je connais, a les moyens de faire ce qu'il veut mais ne fait rien. Ou, plutôt, il fait beaucoup de choses, mais sans aucune cohérence et sans but à long terme. Sa plus grande crainte dans la vie est celle des aristocrates anglais du roman d'Evelyn Waugh : l'ennui.» La description du slacker parfait par Andy, le narrateur principal, vous renvoie à vos propres démons ? Félicitations, vous êtes un gros slacker ! 

 

Linklater et Coupland, tous deux désormais affublés de la casquette de porte-paroles de la génération X, se rencontrent pour la première fois sur Sonya Live, un show produit par CNN, au cours d’une entrevue d’à peine quinze minutes. L’intérêt porté aux travaux respectifs des deux popes du cool reste cependant marginal. Linklater le rappelle lors d’une nouvelle rencontre avec Coupland organisée par Wired en 1994 : «Juste après notre passage, ils ont annoncé : "Merci, les gars. À suivre : comment apprendre à son chat à se servir des toilettes". Et ils ont diffusé une vidéo d'un chat qui marchait sur une cuvette. On était comme pris en sandwich par des chats qui pissaient dans des toilettes.» 

 

 

Slacker : l’héritage

Coupland et Linklater ont depuis admis que la génération X n’était probablement qu’un pur produit d’imagination. Coupland fut le premier à revenir sur ses propos sur le plateau de CNN en 1994 : «ça va vous paraître fou d'entendre ça de ma part, mais je ne pense pas qu'il existe une génération X. Ce que je pense, c'est que la plupart des gens qui parlent de génération X se rendent simplement compte qu'il existe un autre groupe de gens, peu importe qui ils sont, qui sont plus jeunes que Jane Fonda et la génération du baby-boom.» Pour Linklater, parler de génération X après l’engouement suscité par cette nouvelle notion, c’est faire le jeu labélisant des médias : «pourquoi ne ferions-nous pas vœu de silence pour le reste de l'éternité ? Un moratoire pour toutes les discussions à propos de la génération X.»

 

Il est déjà trop tard : le lifestyle “slacker” est désormais accepté et reconnu par les médias comme un fait social incontestable. Les années 90 signent le sacre des films de la génération X. My Own Private Idaho de Gus Van Sant (91), Clerks de Kevin Smith (94), Kids de Larry Clark (95), le premier film de Wes Anderson, Bottle Rocket (96), et, bien sûr, les films réalisés consécutivement par Linklater, en particulier la trilogie Before Sunrise élaborée sur vingt ans autour de la liaison amoureuse et bohème de Julie Delpy et Ethan Hawke, que le critique Peter Hanson décrit en ces mots dans The Cinema of Generation X : «la combinaison de la brieveté de l'aventure de Jesse avec Céline, de leurs discours sur-intellectualisés et de l'hésitation dont les deux font preuve à propos de l'âge adulte marque ces personnages comme des jeunes sur le point de rejoindre une société qu'ils ne comprennent pas.» 

 

 

Bien que connaissant d’importantes variations, des skateboardeurs drogués de Kids aux dépressifs suicidaires de La Famille Tenenbaum, le mode de vie slacker est depuis le décorum récurrent des films de stoner : How High, Pineapple Express, Harold and Kumar etc. Peu revendicatifs, ces slackers assument sans honte leurs jobs alimentaires, leur désengagement sociétal et leur penchant pour la weed. The Big Lebowski a depuis brillamment mis en scène la vie pathétique de ces slackers une fois passés leurs vingt ans. Pensez à Hank Moody dans Californication, ou même à l’humoriste Louis CK, star de la série qu’il écrit et réalise, Louie, vibrant hommage au stand-up, à l’addiction aux glaces Ben & Jerry’s et à la masturbation.

 

La société adore les losers

C’est un fait. Nous adorons les losers. Plus que tout, nous glorifions les losers qui réussissent. Nous nous complaisons dans l’idée que les musiciens, artistes et inventeurs les plus talentueux sont d’ex-feignasses sur qui serait tombé le succès comme la foudre. Jusqu’à en oublier que la grande, très grande majorité d’entre eux sont les rescapés d’années de «McJobs» (néologisme inventé par Coupland pour désigner des petits boulots peu qualifiés et peu rémunérés, tels qu'être caissier au McDonald's, ndlr) et de vie crade passée sur des canapés pourris dans des caves moisies. À l’inverse, le cas du musicien Beck illustre puissamment l’emprise du romantisme exacerbé auquel s’adonnent certains médias en évoquant les années de galère. 

 

 

Au début des années 90, son incapacité à rapper et une bonne dose de dégoût de soi poussent le très underground Beck à composer Loser, le single qui deviendra un titre mondial en 1994. Ô douce ironie. Dans un article publié la même année par Rolling Stone, Beck est carrément décrit comme «the face of slacker generation». L’artiste, alors âgé de vingt-trois ans, est dépeint comme un vrai cliché slacker : «Beck a quitté l'école en 3ème, a fait quelques jobs pourris, et a commencé à jouer en public [...] Il n'a pas envie de dire s'il a oui ou non déjà été SDF.» On entend d’ici trembler d’excitation la voix de l’intervieweur de l’époque, David Wild, à l’idée qu’il tient son Oliver Twist. Vingt ans plus tard, auréolé de succès,  Beck revient sur cette entrevue lors d’une interview accordée à The Big Issue en juin. «Pratiquement tout le monde à cette époque avait un emploi peu qualifié au salaire minimum – on avait tous un boulot, on prenait tout et n'importe quoi. Ce mouvement "slacker" était incroyablement condescendant et faux. C'était un moyen de marginaliser une génération entière.»

 

En ce sens, DeMarco appartient clairement à la plus pure tradition slacker. Avant d’emménager dans sa nouvelle maison de Far Rockaway à New York, dont l’adresse est indiquée à la fin de My House by the Water, la dernière piste d’Another One, DeMarco partageait avec sa copine Kiera une chambre de la taille d’un placard, ce qu’on appelle chez nous une chambre de bonne dans le seizième. Comme il le dit lui-même dans une interview pour le Guardian en mars 2014: «I mean, I live like a scumbag. But it’s cheap.» Il n’y avait probablement rien de très glam’ à enregistrer Salad Days dans ce qui aurait pu être la planque de Ben Laden. Salad Days, en plus d’être la classique référence à un idiome inventé par Shakespeare dans Antoine et Cléopâtre, qu’ont traduirait par «vertes années», en réfère probablement plus précisément à la vie de slacker de DeMarco, notamment à l’un de ses McJobs consistant à stocker des légumes en supermarché. «Salad days are gone

 

 

Tourne sept fois ta casquette sur ta tête 

«Une notion plus moderne serait : des gens qui se sentent responsables d'eux-même et qui ne veulent pas perdre leur temps dans des activités qui ne correspondent pas à qui ils sont.» La définition de Linklater de ce que sont les slackers dans une interview accordée en 1991 à l’Austin Chronicle est attirante. Tellement attirante que cette définition est reprise dans le motivational book de Nick O’Kelly et Patrick Schulte, Live on the Margin. Tous deux jeunes entrepreneurs menant de prometteuses carrières, ils ont décidé de tout quitter pour se lancer dans une vie YOLO faite d’imprévisibilité et de plans à court terme. Dans la même veine, certains éduquent leurs enfants selon la loi du slackerdom, comme la journaliste et bloggueuse Amy Ettinger. Des grévistes de l’Angleterre victorienne aux musiciens fauchés, crades mais heureux d’aujourd’hui, en passant par les jeunes désabusés de l’Amérique plus ou moins fictive  des années 90, qui sait ce que nous réserve pour demain ce fabuleux terme, qui est à la sémantique ce que Michael Jackson fut en son temps à la chirurgie esthétique.

 

Ne perdons pas de vue l’essentiel : qui sont les nouveaux rois du koule, les hipsters ou les slackers ? 

Indice : à la différence des hipsters tout nuls, les slackers sont résolument plus crades, s’habillent de sacs poubelles parce qu’ils n’ont que ça à mettre, portent des T-shirts Carrefour et n’ont aucune honte à admettre ne rien foutre de leurs journées.

 

 

Benoît Morenne // Photo de Une : Jay & Silent Bob.