La cinquantaine légèrement dégarnie et l’œil vif, il s’appelle Erick Berville, mais il n’a pas grand-chose en commun avec Walter J. Palmer. Certes, ce grand prédateur sur le marché des assurances affiche lui aussi quelques têtes d’animaux empaillées (on préfère le terme consacré de naturalisées, chez les chasseurs) sur les murs de ses luxueux bureaux parisiens ; un grand koudou, un zèbre. Mais tout cela le laisse de marbre. «Je ne suis pas un collectionneur de trophées», dit-il«La chasse reste avant tout un moment de partage avec mes amis, un art de vivre.» Depuis l’émotion de sa première cartouche, tirée à l’âge de seize ans sur un lièvre apeuré aux confins d’un champ de betteraves, Erick Berville a tué beaucoup et partout. En Argentine, en Afrique du sud, au Cameroun. Mais toujours dans les règles de l’Art. Avec son précieux gilet délicatement fermé sur une cravate brodée, sa casquette griffée sur la tête et son fusil de luxe cassé sur l’épaule, il appartient au club fermé des «grands chasseurs», ceux qui se lancent à la quête du Big 5,  club prestigieux des cinq animaux les plus courus : le lion, le rhinocéros, le léopard, l’éléphant et le buffle. Une sorte de grand chelem onéreux auquel participent plusieurs dirigeants du Cac 40 et autres personnes bien nées. Sur leur identité, Erick Berville joue la discrétion. Car si «la chasse ne fonctionne que dans le cadre d’une éthique forte», elle n’a pas toujours bonne presse. Surtout depuis «l’affaire Cecil». Il est vrai que le grand public abruti par la vie moderne et constitué de cueilleurs de steak hachés sous cellophane peine parfois à saisir l’intérêt de renouer avec ses instincts primaires de chasseur. Surtout lorsqu’il s’agit d’une grande supercherie, comme dans le cas de la «chasse en boîte». Car si d’aucuns achètent leur viande en barquette, d’autres commandent leur lion en boîte sur internet. 

 

 

Ethique en boîte

Dans le récent documentaire Blood Lions (2015), Bruce Young et Nick Chevalier lèvent le voile sur la «chasse en boîte». Malgré les menaces, ils ont tourné dans des fermes d’élevage de lions, en Afrique du Sud, où grandissent entre 6 et 8 000 fauves en confinement (soit plus que la population sauvage), destinés à être vendus en pâture à une bande de joyeux excités. Chaque année, des centaines de clients - américains pour la plupart - réservent leur bête sur internet, qu’ils viennent ensuite abattre dans un espace clos. Plus de 800 lions ont été ainsi mis à mort en 2014 rien qu’en Afrique du Sud. «Cela n’a rien à voir avec la conservation de l’espèce», lit-on sur la page d’accueil du site du documentaire«Si nous n’agissons pas immédiatement, ce nombre pourrait passer à 12 000 dans les prochaines années. Nous appelons chacun à soutenir notre campagne, à agir et nous rejoindre. Vous avez le pouvoir d’empêcher que les lions deviennent de la chair à chasseurs.» Ian Michler, organisateur de safaris-photos dans une quinzaine de pays d’Afrique et consultant sur le documentaire Blood Lions, explique comment ça marche : «les organisateurs [de chasse en boîte] vous adressent des photos d’animaux, avec le prix correspondant ; vous n’avez plus qu’à choisir. Lors de notre enquête pour Blood Lions, nous avons reçu les photos de quatorze lions différents, dont le prix variait de 5 400 à 48 000 dollars.» La pratique s’avère parfaitement légale, et comme le précise un éleveur dans le documentaire, «élever des fauves n’est pas un péché». Le mot est lâché ; car c’est bien un problème moral que pose l’abattage de ces géants aux pieds d’argile. Sans risques, sans traque, avec une proie sur commande, peut-on parler de chasse ? «Pour un vrai chasseur, lâche Erick Berville, cela ne présente aucun intérêt. L’histoire de Cecil est d’ailleurs lamentable à tous points de vue.» Pourtant, Walter J. Palmer chasse à l’arc, ce qui requiert un savoir-faire certain. De plus, il prétend avoir fait la peau à Cecil en toute légalité, s’acquittant de la «taxe d’abattage» d’usage ; on parle de 50 000 dollars. Traqué à son tour sur internet (sa maison de Floride a même été vandalisée), le prédateur se retranche derrière la responsabilité de son guide de chasse : «je n’avais aucune idée que ce lion était connu, qu’il était une figure locale, qu’il portait un collier et qu’il faisait partie d’une étude, jusqu’à la fin de la chasse», déclare-t-il par courriel au Time en juillet dernier«Je me suis fié à l’expertise de mes guides professionnels locaux afin de rester dans un cadre légal. » Le guide en question, Theo Bronkhorst, fait actuellement l’objet d’une procédure au Zimbabwe. Il risque jusqu’à 15 ans de prison.

 

 

Comme nous l’apprend Erick Berville, la chasse en Afrique s’avère - en théorie - très réglementée. «Il m’est arrivé de suivre des troupeaux de buffles pendant des jours entiers sans trouver l’animal sur lequel tirer. Durant ce type de chasse, dite "à l’approche", nous examinons les troupeaux à la jumelle afin de repérer les individus faibles et vieillissants, ceux qui ne peuvent plus se reproduire ; nous suivons en cela les lois de la sélection naturelle.» Quant au tir létal, il dépend exclusivement du guide, employé par les réserves. «Lui seul a le pouvoir de décider, ou non, du tir», confirme Erick Berville. Voici les règles que suit le bon chasseur. Le mauvais chasseur, lui, ne s’embarrasse pas de tant de simagrées. Et si le Zimbabwe a demandé l’extradition de Walter J. Palmer, déjà condamné pour braconnage dans le Wisconsin d’après le Minnesota Star Tribune, c’est parce qu’il aurait attiré le lion Cecil hors de sa réserve en attachant un bout de viande à sa voiture, et l’aurait blessé d’une flèche avant de le finir au fusil après 40 heures de traque. On a tout de même du mal à concevoir autant de méchanceté chez un dentiste. 

La chasse en boîte coûte cher et rapporte gros. Jusqu’à 50 000 dollars par tête ; rapportés à 800 bêtes tuées en 2014, cela représente une manne de 40 millions de dollars pour la seule Afrique du Sud. Ian Michler souligne que le gouvernement sud-africain interdit la chasse dans ses parcs nationaux et ne fait pas la promotion de la chasse en boîte. «Néanmoins, précise-t-il, il décide de la législation et autorise de fait les fermiers à élever des prédateurs en captivité afin qu’ils soient tués en captivité.» Si l’on parle ici d’activités légales, le cas de Cecil démontre que la frontière est mince entre chasse en boîte et braconnage. Le délicieux président du Zimbabwe, Robert Mugabe, a beau jeu de reprocher à son peuple d’avoir trahi «son» lion. Dans un pays qui accuse l’une des plus grosses inflations mondiales et un taux de chômage avoisinant les 60%, les policiers baignent dans la corruption et les gens exploitent tout ce qu’ils peuvent, y compris les ressources naturelles. «Plus de 60% des rhinocéros du pays ont été abattus par des braconniers entre 2003 et 2005, d’après le WWF», écrit Robin Wright dans le New Yorker. «L’idée derrière la taxe d’abattage est de payer les gardes-chasse et d’entretenir les parcs», souligne Erick Berville. Un bon moyen de lutter contre le braconnage, certes. Cette recette serait parfaite si tous les hommes étaient bons, aurait dit Machiavel - avant d’ajouter : mais comme ils sont tous méchants... 

 

Adam et Diane

Sur divers clichés qui circulent sur internet, Walter J. Palmer pose aux côtés d’un rhinocéros mort (et accessoirement d’un gros ami en short), soulève le cadavre encore chaud d’un léopard, ou sourit crânement – ultra bright ! - sur la dépouille du lion Cecil. Mais bien des clichés de ce genre circulent sur la toile. Ian Michler s’étonne d’ailleurs du temps qu’il a fallu aux gens pour s’offusquer de ces pratiques qui ont cours chez les Américains depuis plus d’une dizaine d’années. D’après Born Free, l’organisation non-gouvernementale qui a produit le documentaire Blood Lions, 84% des trophées de lions sud-africains ont été expédiés aux Etats-Unis en 2013. «Des tas de Français participent aussi à ces chasses», explique Erick Berville. «Voilà comment se passe une chasse en boîte d’antilope des sables en Afrique du Sud : on vous mène en 4x4 au milieu d’un grand champ où se trouvent trois antilopes des sables apprivoisées. On pose votre fusil sur un trépied à une centaine de mètres, et on vous dit : celle-là, OK ! Vous tirez, on vous charge la bête morte dans la voiture et vous repartez. Le tout prend un quart d’heure.» Vite-fait bien fait, voilà notre chasseur de trophées prêt à parader sur Facebook. Parmi les clichés de ce genre, ceux qui mettent en scène les Diane modernes, les femmes chasseurs, choquent particulièrement. Kendall Jones, une jeune Texane décomplexée de 19 ans qui comptabilise plus de 800 000 admirateurs sur Facebook, semble avoir déjà complété son Big 5. Loin de s’excuser ou de s’inquiéter des menaces de mort qui lui sont adressées, elle pense créer sa propre émission de télé sur la chasse. Quant à Sabrina Corgatelli, américaine elle aussi, elle s’affiche sur sa page Facebook avec une belle girafe toute morte enroulée autour de sa silhouette plantureuse. «Nous savons que ce que nous faisons relève de la conservation», déclare-t-elle en août sur son profil Facebook, «grâce à des faits scientifiques rationnels, appuyés par l’expérience des véritables experts en matière de gestion de la vie sauvage.» On tolère moins bien l’instinct de mort chez la femelle, perçue comme une mère avant tout. «Elles sont de plus en plus nombreuses», souligne pourtant Erick Berville. «Et s’avèrent de fines gâchettes !» Le mâle, lui, chasseur originel, invoque un glorieux instinct ancestral ainsi que l’inévitable nécessité de trôner au sommet de la chaîne alimentaire ; dans la savane comme dans les affaires. «La chasse m’a permis de me faire de nombreux amis», reconnaît Berville, qui estime que la moitié de son réseau professionnel est constituée de chasseurs, «mais elle m’a surtout forgé une personnalité, que je mets en œuvre jusque dans les affaires. Chasser requiert de la patience, du savoir-faire. C’est tout un Art que de pister un gibier... ou un contrat.» Avec trois cents employés sous ses ordres, une boîte (Finaxy) qui affiche une croissance organique annuelle à deux chiffres et un CA de plusieurs centaines de millions d’euros par an, notre homme figure en effet parmi les superprédateurs économiques. Mais là où il invoque intelligemment l’aspect bucolique de la chasse, ses souvenirs d’enfance à la Pagnol, l’odeur du cuir et l’excitation des préparatifs, d’autres transpirent l’agressivité et la morgue du grand prédateur jusque dans leur discours. «Je chasse et je vous emmerde», pourrait se résumer leur propos. Bref, certains se posent des questions, les autres tirent d’abord.

 

 

 

Ecole d’excellence

Il faut reconnaître aux «grands chasseurs» le culte de l’excellence en plusieurs domaines. On ne tue pas avec n’importe quoi. Si un fusil de base de fabrication française vaut dans les 1 500 euros, une paire de fusils (ils vont toujours par deux et sont fabriqués de concert, afin de présenter les mêmes caractéristiques et ne pas déstabiliser le tireur lorsqu’il doit changer de fusil en pleine action) de la marque anglaise de référence Holland & Holland avoisine les 600 000 euros. Qui peut se payer de tels jouets ? Assez de monde pour remplir le carnet de commande de la firme pour les deux prochaines années. Et il ne s’agit-là que de la catégorie des armes dites «lisses», destinées au petit gibier ; les armes «express» quant à elles, tirent des balles, pas des plombs, et ne sont usitées que depuis des miradors, histoire de limiter les risques d’accident – ou contre les lions, dont la charge s’avère redoutable et fulgurante. De plus, on conviendra qu’un bon chasseur ne saurait chasser sans son chien. «A chaque chasse correspond un type de chien», explique Erick Berville. «En dehors de la chasse d’approche (celle des Big 5 donc, ndlr), qui nécessite une discrétion absolue, un chasseur ne peut tout simplement pas chasser sans chien.» Comme quoi on aime aussi les bêtes chez les chasseurs. «J'aime les animaux donc je les chasse», résume une femme chasseur dans Blood Lions

 

Erick Berville, qui aimerait faire de la chasse un art de gentleman, se souvient de la montée d’adrénaline ressentie alors qu’il traquait un lion à pieds, à la nuit tombée dans la savane africaine ; il a jugé plus prudent de renoncer finalement, mais il en parle comme l’un de ses meilleurs souvenirs. Les chasseurs en boîte, eux, ne conçoivent pas de rentrer bredouilles, quitte à tuer des bêtes apprivoisées depuis leur plus jeune âge et lâchées dans un enclos. Le «permis de tuer» coûte entre 17 et 50 000 dollars, «selon la taille de l’animal et la noirceur, très prisée, de la crinière», précise Ian Michler. «Ce critère est si important qu’ils ont fait des mélanges génétiques afin d’obtenir des lions aux crinières naturellement plus foncées», précise Berville. Un autre documentaire signé Patrick Barkham, journaliste au Guardian, montre un quatuor de gros Américains abattant un lion d’élevage à grand renfort de cartouches – probablement des .459 Winchester Magnum, capables de stopper net un buffle de 900 kilos en pleine course. En sueur et tout inquiet, l’un d’eux se tourne vers la caméra : «t’as pris la photo ?». Qu’il se rassure, c’est dans la boîte. Pour le prix, il repart avec la tête et la peau de sa somptueuse victime sous le bras. Plus de 4 600 trophées ont ainsi été officiellement exportés vers les Etats-Unis ces cinq dernières années, soit une augmentation de 120% par rapport aux cinq années précédentes. Un business en plein essor, en partie alimenté par les ranchs d’élevage qui, en parallèle, organisent des visites pour des touristes innocents, ravis de nourrir de délicieux bébés lions... destinés à l’abattage en boîte. 

 

 

En France

La mise à mort d’un lion ou d’une girafe émeut particulièrement. Mais il faut savoir que d’autres bêtes moins charismatiques subissent la même barbarie. En France notamment, où l’on parle de «chasses commerciales». «J’y suis allé une fois», reconnaît Erick Berville, «et j’ai tout de suite compris que ce n’était pas mon truc. Lorsque vous abattez 1 200 perdreaux à dix dans la journée, ce n’est plus de la chasse, c’est du tir.» Mais cette activité s’avère très lucrative. «Les Russes disent aux parcs animaliers : on est prêts à payer 500 euros par tête mais on veut abattre 250 sangliers en 48 heures. Les gardes lâchent les bêtes dans un espace réduit, s’arrangent pour les faire passer dans la mire des chasseurs... 250 sangliers ? Oui, ça se tue facilement en deux jours dans ces conditions.» D’autres fois, c’est autour d’un champ de maïs que se retrouvent les chasseurs en boîte. Au centre du champ, 300 faisans que l’on libère de leurs cages au compte-goutte. Les bestiaux s’envolent, les chasseurs tirent. Une belle cadence, qui force les plus motivés à voyager avec un «secretario», un assistant qui recharge les fusils pour gagner du temps. Des perdreaux aux sangliers en passant par les canards, tous les gibiers y passent. «Il existe une chasse commerciale au canard assez hallucinante», explique Berville, qui dénonce ces pratiques par le biais de son site internet. «Ils placent les canards dans une mare en hauteur et les font s’envoler vers une seconde mare, en contrebas. Les chasseurs les guettent sur le trajet. Mais ceux qui passent à travers les balles sont conditionnés pour remonter en marchant jusqu’à la mare en hauteur, où de la nourriture les attend.» On nage en plein Gary Larson. Mais il en faut plus pour émouvoir un Russe.  

 

 

Et au final ?

La récente prise de conscience amorcée par la mort du lion Cecil porte ses premiers fruits. Déterminé à préserver sa faune sauvage ainsi que l’image de son pays, le Botswana a interdit la chasse aux trophées sur son territoire. Le 9 juillet dernier, la Mediterranean Shipping Company (MSC), l’une des plus importantes sociétés de transport fluvial, a annoncé sur son site internet sa décision d’interdire le transport des trophées de chasse. «Notre décision», précise le communiqué, «est le fruit d’un choix éthique et s’inscrit dans notre souci d’affirmer notre soutien aux initiatives relevant du bien-être des animaux et d’améliorer en permanence la viabilité de notre organisation.» Les défenseurs des animaux s’organisent à travers le monde, acculant peu à peu les chasseurs par le biais de diverses pétitions à signer en ligne, qui visent à empêcher les trophées de quitter l’Afrique. Reste à savoir si le sort de nos petits canards français mérite moins d’attention. Mais les chasseurs en boîte abandonneront-ils leurs jouets aussi facilement ? Une partie de chasse vient de s’ouvrir entre eux et leurs détracteurs. L’avenir dira qui finira empaillé sur un mur Facebook.

 

 

Thibault Ehrengardt // Crédit photos : Erick Berville + Blood Lions.