Tout au long de l'histoire de l'humanité, la musique a accompagné la quête spirituelle de recherche vers la purification, la rédemption ou le renouvellement. Des Yoruba aux Inuits, des Mapuches aux Apaches, des Hassidiques aux Catholiques, cette quête musicale visionnaire est un trait commun. La figure religieuse en charge du rituel ou de la célébration se jette dans une récitation musicale et fait l'expérience de la peur ou de l'espoir, pour en faire ensuite offrande à sa communauté. Le shaman ou le prêtre est celui qui garde la porte entre le monde réel et le mondé poétique, entre le royaume physique et le royaume métaphysique. Il rafraîchit l'imagination des participants et revigore leur foi ou leur inspiration.

Mais une façon plus moderne d'exposer au monde ces connections profondes est apparue il y a vingt-six ans, lorsque le clip de Thriller par Michael Jackson a été diffusé sur MTV, moins d'un mois avant le Noël de 1983. L'album Thriller était déjà quasiment l'album le plus vendu de tous les temps, et pour cette raison les producteurs ne voulaient pas produire la video eponyme,  craignant d'avoir a investir des sommes folles dans ce qu'ils appelaient « un caprice ». Michael propose alors de payer de sa poche mais le réalisateur, John Landis, refuse, expliquant que « Michael vivait encore chez ses parents à Enico, derrière un supermarché ». Celui-ci eut donc l'idée de vendre les droits exclusifs du clip à certains cinémas de Los Angeles en échange du financement. Jaloux, MTV et CBS acceptent alors d'aligner les dollars pour obtenir les droits. Le clip est donc réalisé. Et, comme le dit Landis : « Pendant un bon moment, il était impossible d'allumer la télé sans y voir Thriller ». L'album, dont toutes les copies étaient épuisées, se hisse à nouveau tout en haut des charts, triplant quasiment ses ventes initiales. Thriller reste à la première place des charts pendant un temps record de trente-sept semaines. La musique et la performance de danse peuvent-elles expliquer à elles seules les raisons du succès phénoménal de ce qui peut être perçu comme un simple court métrage divertissant contenant tous les ingrédients d'un film d'horreur hollywoodien ? Et si Thriller révélait plutôt quelque chose de radicalement neuf de la culture afro-américaine ?

Dans ce clip, Landis, Peters (le chorégraphe qui avait également collaboré au clip de Beat It) et Jackson utilisent des symboles religieux africains et des personnages de l'univers fantastique américain de façon à démontrer que la pop culture américaine était un syncrétisme de différentes inspirations. « The funk of forty thousand years »: voilà ce qui va sortir des entrailles de la Terre sous nos yeux. Une fois encore, il est possible de ne voir dans cette vidéo qu'un simple divertissement, mais je vais tenter de vous présenter ce clip comme la célébration musicale d'une religion archaïque, le Vaudou.

 Le Vaudou est issu de la religion Yoruba, qui est originaire du Nigéria et du Bénin, et qui est probablement la plus grande religion africaine au monde. Le but d'un rituel Vaudou est de rentrer en contact avec un esprit (Loa). L'humain et le Loa dépendent l'un de l'autre, le premier fournit la nourriture et d'autres matériaux, le Loa apporte la santé, la chance et la protection contre les mauvais esprits. Les rituels consistent en partie à danser aux sons des tambours, mais aussi à psalmodier et prier. Les danses gagnent en intensité jusqu'à ce que l'un des participants soit possédé par un Loa et tombe. Une fois l'état de transe atteint, il est alors possible de rentrer en concact avec les domaines spirituels ou surnaturels de la conscience ou de l'identité. Les intenses roulements de tambours guideront la cérémonie et les danses se prolongeront jusque tard dans la nuit, moment où différentes sortes d'esprits se manifesteront. Comme dans un rituel vaudou, plusieurs sortes d'esprits apparaissent dans le clip.

Xango est un esprit singulier, le plus populaire, et peut-être est-ce lui auquel il est fait référence dans le film. Il règne sur les couleurs rouge et blanche. Dans le clip, Michael Jackson porte un pantalon rouge, une veste rouge et des chaussettes blanches, référence probable à cette divinité. Le symbole de Xango est l'oshe (une hache à double lame), qui symbolise la justice prompte et équilibrée. Dans le clip, Michael semble faire référence au oshe par un pas de danse : il tient ses deux bras dans les airs, les épaules éloignées l'une de l'autre - les deux lames de la hache - pendant qu'il lance sa tête d'un côté puis de l'autre (9'41 dans la vidéo). Xango est aussi le dieu de la Musique, ainsi que des Arts de la Danse et du Divertissement.

 

L'énergie apportée par cette divinité du tonnerre est également un symbole majeur de la résistance africaine contre la culture européenne esclavagiste. A Haïti par exemple, le rituel vaudou était un moment pendant lequel les esclaves pouvaient relâcher la pression que leur infligeait l'oppression française. En transe, ils pouvaient évoluaient mentalement dans un état différent de conscience, se reconnecter avec leur identité, et faire fi des menaces d'aliénation. Est-ce que Michael utilise le même mécanisme dans ce clip de façon à révéler la force des croyances africaines, trop longtemps méprisées sur le sol américain ? Au début des années 80, la culture afro-américaine était encore très peu représentée dans les médias américains, dans la presse comme à la télévision. Sur les chaînes, les artistes à l'honneur étaient encore principalement blancs et les clips diffusés étaient surtout ceux des rock stars du moment tels que Duran Duran, Peter Gabriel, The Clash, Blondie, Journey, Pat Benatar, Genesis, et Billy Idol. En 1983, Jackson et le président de CBS Records informèrent le président de MTV que la chaîne cablée n'aurait plus l'autorisation de diffuser les clips de leurs artistes blancs à succès (notamment à ce moment Ozzy Osbourne et Billy Joel) et qu'ils seraient publiquement taxés de racisme s'il refusait de diffuser les clips de Michael.  MTV cède à la pression et le clip de Billie Jean est diffusé le 10 mars 1983. Quelques mois plus tard, avec la vidéo de Thriller, Michael va plus loin en se battant pour une reconnaissance totale de la culture afro-américaine. Ce clip peut donc être vu comme une quête à travers la peur en vue de l'obtention de l'énergie incandescente et de la vie absolue, en utilisant à la fois les codes africains et américains, de façon à tirer de la fierté et du rêve, de la honte et de l'indifférence. Michael voulait montrer au monde la fusion d'une Afrique rafraichie et d'une Amérique ressourcée.

Un autre type de personnages pouvant être associés au rituel vaudou apparaissant dans la vidéo est le zombie. En plus de leur identité appartenant à l'ordre du divertissement, les zombies ont une fonction symbolique : ils rappellent les ancêtres. C'est la signification du vaudou : les morts ont des pouvoirs moraux transcendantaux. Ils sont les Guerriers de la Nuit, les gardiens du vaudou nocturne. Dans la réalité, ils font peur aux ennemis du rituel, les oppresseurs par exemple, en personnifiant le danger. Ils incarnent à la fois la peur et l'espoir : lorsqu'ils apparaissent, ils font régner la peur, mais leur présence implique qu'il s'ensuit une renaissance de l'imaginaire collectif, et que la culture continue à exister, donc il y a de l'espoir.

Michael Peters a chorégraphié la marche des zombies dans le clip en adaptant les danses des zombies provenant de rituels. De même, la scène de danse dans la rue, lorsque les zombies forment un triangle avec Michael à son sommet est une reminiscence de l'aspect militaire de certains rituels. Enfin, deux groupes de zombies se forment : les soldats et les indisciplinés, qui font quelques mouvements hip hop.
Pour rendre la chose plus intéressante, Michael devient lui-même un zombie. Ce faisant, il révèle une personnalité insoupçonnée et profonde qui lui permet de pénétrer le cercle effrayant et de mener la danse. Alors que Michael accomplit son rôle de leader des Guerriers de la Nuit, il se change à nouveau en humain. Il a voyagé à travers la peur et en a gagné de l'énergie vitale, pour le bénéfice commun, comme s'il était entré en transe et était né à nouveau. Ici, la peur peut agir comme un révélateur de l'identité de quelqu'un, d'où la raison pour laquelle certains se sentent appelés et pénètrent le cercle de la danse. C'est une force irrationnelle qui rassemble les gens et crée une célébration culturelle. On peut aussi voir cette danse comme un symbole de ce qui se passe dans la communauté afro-américaine au début des années 80. Un messager, incarné par Michael, redonnerait de la vie et de l'honneur à la communauté dont la culture est alors sous représentée.

Le dernier personnage symbolique apparaissant dans la vidéo est le serpent. Alors que Michael réconforte Ola et la prend avec lui pour fuir la maison, il se retourne vers la caméra et ses yeux se changent en ceux d'un serpent. Dans sa vie personnelle, Michael vouait une véritable passion pour cet animal, il possédait son propre serpent, Muscles, qu'il emmenait partout avec lui, mais cet animal a également une symbolique dans la culture Yoruba. Le Loa (l'esprit) associé au serpent est appelé Damballa. Damballa est l'un des Loa les plus importants. Il est considéré comme le père de tous les autres Loa et comme le Loa de la création. Certaines de ses chansons rituelles indiquent qu'il « porte ses ancêtres » sur son dos vers Ginen, la terre spirituelle des Loa, et l'au-delà. C'est ce que fait Michael lorsqu'il mène la danse des zombies : il réveille tous les ancêtres qui ont souffert pour les mener dans une danse de la gloire. Le temps de la célébration planétaire de la culture afro-américaine est venu.

Ce qui est très intéressant, c'est que Michael personnifie un autre type de personnage au début du clip pendant un film d'horreur (du nom de Thriller): le loup garou. Michael et Ola regardent le film et l'acteur, joué par Michael lui-même, se change en loup garou. Ola a peur et le couple quitte la salle de cinéma. Ensuite, un autre type de cauchemar, celui-là plus réel, s'apprête à commencer. On voyage d'un monde américain du divertissement animé par le loup-garou - une figure folklorique européenne et Indo-Américaine - à un monde africain spirituel. On découvre un autre niveau de peur, plus intense, plus électrifiant et mystérieux à travers la danse et les masques. Avec ce clip, on fait l'expérience de la façon dont deux cultures partagent leurs symboles mystérieux d'autorité ou de peur. A travers ces personnages, divinités, loup-garou et zombie, le spectateur peut ressentir la peur que lui inspire les esprits mais aussi un désir de bénéficier de leur divine et fantastique énergie. Lorsque la musique s'arrête, l'horreur est à son apogée, puis la musique se fait entendre à nouveau et la peur recommence à divertir. La peur sans musique est horreur, mais avec de la musique et une signification culturelle, elle est pouvoir.

 

Thriller

 

 

Par Alexandre Stipanovich // Traduction: A.C et V.F // Merci à Pr. Robert Farris Thompson et Lucia Diaz-Martin.