Vincent Lindon à la Roche, c'est un peu Rihanna Gare du Nord, et pour éviter l'émeute à chaque coin de rue, il était obligé de circuler en voiture avec un chauffeur dans une ville de 2 km². En même temps, avant et après les projos, des femmes de tout âge (on peut dire que Lindon est transgénérationnel) se comportaient avec lui comme des fans de Harry Styles. Qui de lui donner une lettre d'amour de 50 pages, qui de lui offrir ses poils pubiens dans un petit coffret, qui de lui demander de se présenter à l'élection présidentielle. Lindon provoque une hystérisation chez ses admiratrices assez dingue. On aurait recensé quelques évanouissements.

 

Il faut avouer que l'acteur est très bon, et dans le dernier film de Joachim Lafosse qu'il était venu présenter, excellente adaptation de l'histoire de l'Arche de Zoé, il est assez parfait en mec dont on ne sait jamais s'il est un héros ou un salaud. Par contre, depuis les succès de ses «fictions de gauche» (de Welcome à La Loi du marché), il a un peu tendance à se prendre pour le Robin des Bois de la Place Saint-Sulpice, et ses rencontres avec le public se transforment presque en meeting de campagne.

 

A la Roche-sur-Yon, on est chaud comme la braise.

 

On était arrivé un peu plus tôt, accueilli par l'irremplaçable Karine Durance, attachée de presse du festival, qui est un peu aux crevards du cinéma ce que Madonna est à la communauté gay. D'ailleurs, elle nous met dans l'ambiance en nous expliquant dès notre arrivée que cette ville étrange de la Roche-sur-Yon a le nombre le plus important de clubs échangistes par habitant. Globalement, cette ville a de toutes façons un nombre d'endroits nocturnes bien trop disproportionné par rapport à sa taille. Karine, qui est aussi attachée de presse de HPG, nous explique en arrivant au «théâtre» (reproduction en mode Algeco d'un théâtre à l'italienne et aussi lieu de projos pendant le festival) que les balcons s'étaient transformés en backrooms à la projection d'Il n'y a pas de rapport sexuel il y a 3 ans.

 

Le premier film que je vois est pourtant pas très cul. L'Elan est un ovni qui parle justement d'ovnis. Un film barré comme le sont ceux de Quentin Dupieux ou Benoît Forgeard. Il y est question de Jimmy Guieu et de Bernard Montiel, et Régine fait un caméo au téléphone. Bref je suis conquis. Le réal' est un mec de la bande de Groland et il est aussi drôle que ses films. Sortie prévue en 2016.

 

 

Après un concert des Producteurs de Porc, le groupe d'Etienne Labroue, le metteur en scène de L'Elan, on retrouve Philippe Azoury complètement excité parce qu'il vient de voir un homme déguisé en Titi (de Titi et Grominet) qui simulait des coïts sur la Place Napoléon. On est jeudi soir et la place est remplie d'une centaine de fêtards surexcités, tout est normal. Titi s'avère être aussi accompagné d'une Tortue Ninja. On est donc chaud bouillant pour arriver au Papy's, qui est un peu ce que le Baron est au festival de Cannes. Un lieu dédié à la cinéphilie puisque situé Place de la Résistance, on l'a appelé le Papy's à cause de Papy fait de la résistance. On dirait un bar berlinois (les connaisseurs reconnaîtront la déco très Kumpelnest ou Roses) et la clientèle est très open question orientation sexuelle. La charmante Eva est là pour nous servir des verres. Et elle nous en servira plein. 

 

Politique chromatique du Papy's.

 

Elle discute avec un mec qu'on croirait sortir de la Menergy. «Tu fais un beau métier» lui dit-elle. «Oui, mais j'ai un peu mal au cul». Contre toute attente, le mec est en fait pompier. Le club est rempli de petits pédés venus trouver un daddy mais Vincent Lindon reste 3 minutes au risque de créer une émeute. Du coup, les gens demandent des autographes à Vincent Macaigne qui est devenu connu depuis qu'il est passé chez Ruquier. C'est peut-être la raison aussi pour laquelle il a été surclassé à l'hôtel. «Vous allez coucher dans le même lit où a dormi Sophie Davant» lui a confié, complice, le réceptionniste. Il est 3h passées et la moitié des gens cherche à aller dans un autre club en engrainant une liste sidérante d'endroits (le Connemara, le Pastel, Le Carmin...). Les gens ne travaillent pas dans cette ville ou quoi ? Elena Lopez, venue là en touriste, se pose d'ailleurs la question alors qu'on est sur le chemin du retour : «mais c'est quoi l'économie de cette ville ?».

 

Une ville entièrement dédiée à la fête.

 

Le lendemain, on a décidé de se préserver et de ne voir qu'un seul film. Mais il dure plus de 5 heures. Homeland (Iraq Year Zero) est un film assez dément. Le réalisateur Abbas Fahdel, installé à Paris depuis plus de trente ans, est reparti en Irak, où il n'était pas revenu depuis 15 ans, quelques mois avant l'invasion américaine, pour y filmer le quotidien de sa famille restée là-bas. Rien n'est spectaculaire mais tout est passionnant. On est constamment frappé par la banalité ordinaire des préoccupations des Baghdadis : les étudiants qui râlent contre les Américains qui n'ont pas envahi plus tôt parce qu'aucun n'a révisé pour les examens, les conducteurs qui se plaignent des embouteillages formés par les barrages... On voit surtout le degré d'amateurisme d'une armée américaine qui aurait pu être accueillie les bras ouverts en supprimant Saddam et qui n'a fait que diviser le pays en bombardant les civils. Il faudra attendre février 2016 pour voir cet Irak qui ne nous aura jamais paru aussi proche de nous.

 

Des critiques de race française.

 

On retourne au Bistrot du Boucher, cantine officielle du festival mais aussi probablement seul restaurant de la ville (on a dénombré plus de discothèques que de restos). Comme son nom l'indique, on y a mangé du poisson et du canard. Azoury dîne avec Françoise Lebrun avec laquelle il est dans le jury, et que j'ai rebaptisée La Mamie et la Putain parce qu'elle va se coucher tôt et qu'elle n'a plus l'âge de faire des nuits blanches avec Jean-Pierre Léaud, mais c'est quand même abusé, surtout que je manque de l'éborgner. Avec Philippe, on décide de se chauffer en regardant Secret Story dans ma chambre d'hôtel. Du coup, on est un peu en choc thermique quand on va au Papy's. La seule personne qui vient nous parler, c'est Vincent Macaigne, qui a fait La Roche-sur-Yon-Paris-Lyon-Montpellier-La Roche-sur-Yon en 2 jours. D'ailleurs il part ensuite parler avec un duo de japonaises. Je crois qu'on est tous en jetlag. Il est 2h du mat et une fille se demande encore aux toilettes si elle va sortir ce soir, sa copine lui dit qu'elle est allée chez Pimkie acheter des fringues. J'ai l'impression de pas être réveillé alors du coup je vais me coucher pour ne pas rater le film italien du lendemain. 

 

Un remake du célèbre selfie cannois avec Miss Koka.

 

«Donne moi oune café, on est pas à cinq minoutés, c'est moi qui fa la présentatsione.» Paolo Moretti (rien à voir avec Nanni), l'excellent sélectionneur depuis 2 ans, a insufflé un flegme tout italien au festival (d'ailleurs, je ne me méfierai pas, le Joachim Lafosse le lendemain sera le seul film du festival qui démarrera à l'heure précise faute de presentazione). C'est grâce à lui donc qu'on découvre Il pianeta azzurro (La Planète Bleue pour ceux qui comme moi ne savent dire que grazie mille) au cinéma le Concorde, où il faut faire la queue comme dans un magasin d'alimentation en ex-RDA (je crois que leur logiciel est encore sous Windows 95). Le festival faisait découvrir deux films de Franco Piavoli, qui à l'époque avait été adulé par Tarkovski ou Bertolucci. La France est passée à côté de ce réalisateur (sa page Wikipédia est bien maigre) dont l'oeuvre fera l'objet d'une rétrospective à Beaubourg au Cinéma du Réel en 2016. En gros, ça ressemble à du Terrence Malick réussi : un film sur le monde, les éléments, la nature, les hommes (rien que ça) et où Charles Darwin est remercié au générique. Le mec a mis 7 ans à tourner son film autour de chez lui avec sa caméra. Une sorte de version bressonienne de The Tree of Life quoi.

 

Un jeune critique spécialiste de cinéma et de pole dance.

 

On enchaîne avec le Dom Juan et Sganarelle de Vincent Macaigne, relecture trash sur fond de partouze et d'excès de la pièce de Molière avec la troupe de la Comédie Française. L'objectif terroriste de Macaigne, c'est de poser des bombes. Son théâtre, c'est le coup d'état permanent, et il attaque moins le texte de Molière (ici réduit à l'essentiel) que l'institution de la Comédie Française. On sent la lutte permanente pour violer cette vieille bourgeoise. Au fond, personne ne semble être heureux dans ce film et Macaigne a transcrit la profonde mélancolie du texte. Reste que le projet du Français (comme on dit quand on veut parler comme Augustin Trapenard ou Raphaël Enthoven) de faire adapter les textes du répertoire par des réalisateurs de cinéma a quelque chose de l'ordre de l'hybridation forcée, et on n'a toujours pas été pleinement convaincu par les différentes tentatives. On va quand même pas au cinéma pour se taper du théâtre.

 

Eva et Karine, les deux reines de la Roche (The queens of rock).

 

On prend justement le train du retour avec Macaigne, qui s'enflamme comme à son habitude. Handicapé social, il est incapable de se faire comprendre par la serveuse du wagon-bar qui manie l'amabilité teintée de sévérité. On a un peu peur qu'elle nous tape. Je lui trouve une ressemblance frappante avec la chanteuse et animatrice Dorothée. Dans un de ses éclairs qui l'animent souvent, Macaigne me prend subitement le bras et me dit : «tu sais ce qu'il faut faire comme film ? Un biopic de Dorothée avec Isabelle Huppert». Avec Macaigne dans le rôle de Pat Le Guen. C'est pas à Cannes qu'on rêve d'aussi bons films.

 

 

Texte et photos : Romain Charbon.