Il ne faut qu'une quinzaine de minutes (du S-bahn Heerstrasse) pour gagner le sommet de la première colline. Sous nos pieds, à quelques mètres sous terre, une université nazi militaire conçue par Albert Speer. Conçu pour résister à toutes sortes d'attaques, le bâtiment montra une résistance exceptionnelle aux charges explosives employées par les Alliés chargés de faire disparaître l'édifice. Et comme l'être humain est tout plein de ressources et d'imagination quand il s'agit de destruction, on décida, à défaut de faire exploser le bâtiment, de l'ensevelir sous les gravats de la ville après les destructions de la guerre, soit environ 12 millions de m3 de briques, de poutres et d'ardoises.

 

 

Il est là le Berlin en noir et blanc qui s'affiche aujourd'hui sur les murs du U-bahn, le Berlin des cabarets des années 20, le Berlin des ruelles qui faisait la vie de l'Alex… Sous nos pieds. Ce sont ces pierres et ces ardoises qui éventrent par endroit la pelouse qui hier faisaient la ville. Et comme l'histoire aime les coups du sort, c'est un formidable panorama du new-Berlin que la colline donne à voir. A gauche, la Fernsehturm, quelque peu évincée par la proximité de la funkturm. A droite, les buildings d'affaires de la Potsdamer Platz et l'Europa Center.

Mais voilà qu'il nous faut reprendre notre ascension, car derrière nous, au sommet de la colline, une tour bien étrange, ornée d'une boule blanche, est le centre de toutes nos attentions. Cette tour, c'est celle d'un des plus grands centres d'espionnage américain de la NSA construit pendant la Guerre Froide. Les dômes, pareils à de gigantesques balles de golf, abritaient les radars en charge d'intercepter les signaux audio en provenance de Berlin-Est. A la chute du mur, le centre a été fermé et les radars retirés, mais les dômes et les bâtiments sont restés.

 

 

Dans les années 90, un groupe d'investisseur a racheté la colline à la ville pour y construire des hôtels et faire de la station NSA un musée de l'espionnage, mais le projet ne s'est pas réalisé. Comme si les anecdotes relatives à Teufelsberg n'étaient déjà pas assez nombreuses et fascinantes, voilà que David Lynch annonce en 2007 qu'il souhaite racheter l'endroit pour y fonder avec l'Allemand Emanuel Schiffgens une université dédiée à la philosophie de la « méditation transcendantale » qui s'intègrerait dans un réseau mondial d' « universités invincibles ». Lynch et Schiffgens sont tous les deux disciples du maître Maharishi Mahesh Yogi, le créateur du concept de « méditation transcendantale ». Le projet avait déjà son lot de bizarreries, mais voilà que, lors d'une présentation du projet à Berlin, Schiffgens déclare : « Nous voulons une Allemagne invincible ! ». La salle proteste et un homme réplique « Adolf Hitler voulait ça également ! ». Ce à quoi Schiffgens répond : « Oui, mais malheureusement il n'a pas réussi !». Lynch qui ne comprend pas l'allemand ne réagit pas. Est-ce la nature du projet ou les déclarations douteuses de Schiffgens qui compromettront sa réalisation ? En tout cas, Lynch et Schiffgens ne recevront pas l'autorisation de construire leur université.

 

 

C'est la tête pleine de ses histoires et des images des films de Lynch que nous nous approchons des restes du centre d'Espionnage sans trop savoir si l'homme derrière Twin Peaks et Blue Velvet est le propriétaire des lieux. Nous empruntons la passerelle de bois sur laquelle on peut lire un message destiné à Monsieur Lynch.

 

 

Nous gagnons rapidement le grillage qui entoure la station d'écoute, quand parviennent à nos oreilles des sons étranges. Le vent fait claquer les toiles blanches du dôme et participe à l'ambiance lynchienne de l'endroit. Puis ce sont des cris qui résonnent sur la colline. On est fascinés. On s'attend à voir une quarantaine de disciples de Lynch en robe blanche en pleine « médiation transcendantale ».

 

 

Les sons et les cris cessent comme nous entreprenons de faire le tour de la propriété en longeant le grillage. Après quelques minutes, nous apercevons une route qui mène à une grille imposante, évidemment fermée. Nous poursuivons notre chemin quand un trou dans le grillage attire notre attention. Voilà le sésame pour pénétrer dans l'un des endroits les plus étranges qui nous ait été donné de voir. Quelque peu impressionnés par les sons et les cris entendus plus tôt (oui, on était pétés de trouille), nous hésitons à pénétrer dans la station, persuadés d'être amenés à déranger une société secrète de type Eyes Wide Shut… Mais la curiosité est trop forte. Allez, on rentre.

Là, c'est le vide qui nous accueille, une station d'écoute fantôme, complètement défoncée, qui affiche encore des panneaux en langue anglaise et les célèbres zébra jaunes et noirs propres à ce genre d'endroits. Nous naviguons entre les gigantesques bâtiments brûlés ou éventrés. Le spectacle est fascinant. Après, ce sont des images…

 

 

Texte, photos et vidéo: Les Lapins Techno.