Le ferrotype trouvé au fond d’une boîte en carton chez un brocanteur de Fresno, en Californie, représente une douzaine de personnages immortalisés à la fin du XIXème siècle au beau milieu d’une partie de croquet. Pour 67 cents, Randy Guijarro en devient propriétaire en 2010. Une belle affaire, même pour un cliché anonyme, qui devient carrément l’affaire du siècle lorsqu’en examinant sa trouvaille à la loupe, Randy Guijarro pense reconnaître une icône de l’Ouest sauvage. «Mince, c’est Billy the Kid, je n’y crois pas !», s’exclame-t-il. Il ne s’agit alors que d’une conjecture, basée sur une simple ressemblance physique. Mais après cinq années de recherches, Guijarro vient de faire authentifier sa découverte par Kagin’s, une société  d’expertise de San Francisco. Une photo du Kid ? Le Graal de tout amateur d’Histoire américaine. «Mieux que cela, jubile Guijarro dans une interview accordée au National Geographic, c’est une photo échappée de la 4ème Dimension ! (...) On y voit le plus célèbre de tous les mythes américains, posant avec un maillet de croquet à la main entouré des Regulators et de sa petite copine !». Le gang des Regulators est impliqué dans le règlement de comptes qui ensanglante le comté de Lincoln, au Nouveau Mexique, de 1878 à 1880. Billy en fait partie, tout comme plusieurs des personnages apparaissant sur le ferrotype ; c’est du moins ce qu’affirme Kagin’s. Si tel est le cas, il s’agit la seconde photographie connue du «môme Billy» ; et pas des moindres, puisqu’il est entouré de son gang et de sa prétendue «petite copine», la belle Sallie Chisum. Mais la mariée semble un peu trop belle. Il faut dire que la découverte de Guijarro survient peu après la vente aux enchères, en 2011, de la «seule et unique» photo connue du Kid pour la modique somme de... 2,3 millions de dollars. «Attention, prévient Marcelle Brothers sur la page d’ouverture de son site consacré au Kid, depuis (...), on assiste à une épidémie de prétendues photos de Billy the Kid. (...) Ces photos n’ont en aucun cas été authentifiées par de vrais historiens et experts (...) Ne vous laissez pas abuser par ces  allégations mensongères.» Le magazine True West met aussi les choses au point : «en ce qui nous concerne, ce coup de pub confie au génie, mais personne au sein de notre rédaction ne pense qu’il s’agit d’une photo du Kid». 

 

L'objet des passions.

 

Colt et croquet

L’unique photo connue à ce jour du Kid a été prise à Fort Summer, au Nouveau Mexique, en 1879 ou 1880. Haut de forme sur la tête, tenue de cow-boy réglementaire, le «môme» tient un fusil Winchester et porte un Colt 45 à la ceinture. On scrute ce faciès de tueur juvénile aux dents protubérantes, le comparant à l’agrandissement du ferrotype de Guijarro, indécis. Les traits présentent des similitudes mais l’énergie dégagée est si différente ! Billy (s’il s’agit bien de lui) apparaît ici en gilet rayé, désarmé, et tenant un maillet de croquet. Une scène bucolique ; du moins en apparence, car Guijarro identifie bientôt plusieurs membres des Regulators. «C’était le nom du gang des hommes de main de John Tunstall, explique-t-il au National Geographic. Il s’agissait d’un très important groupe de garçons vachers. [Des membres d’un gang rival] avaient assassiné leur boss, Tunstall, déclenchant ainsi la «guerre du comté de Lincoln». Billy fut désigné homme de loi avec plusieurs de ses amis afin de retrouver les assassins de son patron. Ils prirent le nom de Regulators». Le cliché, pris à l’occasion du mariage des deux protagonistes à cheval (à l’extrême droite), représenterait notamment Tom O’Folliard et Charlie Bowdre (le marié). C’est ce que tente de démontrer Jeff Aiello dans son documentaire Billy the Kid : New Evidence. Il s’appuie notamment sur le journal de Sallie Chisum qui fréquente assidûment les Regulators à l’époque ; elle aurait eu des rapports privilégiés avec le Kid, sans pour autant devenir sa petite amie. Le croquet, occupation a priori insolite pour un groupe de justiciers en guerre, semble confirmer la thèse de Guijarro. Car Tunstall, le patron assassiné des Regulators, était Anglais et adorait ce jeu qu’il pratiquait régulièrement. Les recherches auraient même permis de localiser l’endroit précis où a été pris le ferrotype, devant le ranch de Tunstall.

 

Le cliché en question (détail).

 

Règlement de comptes au comté de Lincoln

Il y eut l’intrépide Wild Bill Hickok, beau et grand tueur au sang froid, abattu d’une balle dans le dos à Deadwood ; le terrible John Wesley Hardin, qui se vantait d’avoir tué 42 hommes ; les furieux frères Dalton, abattus par la populace de Coffeyville ; les frères James, Wyatt Earp ou encore le juge Roy Bean, qui condamnait les misérables à la pendaison dans son tribunal-tripot. Mais parmi toutes les figures pittoresques de l’Ouest, le «môme Billy» occupe une place à part, probablement à cause de sa personnalité étonnamment avenante. Il n’a en effet rien du fou furieux décrit par son bourreau Pat Garrett dans The Authentic Life of Billy the Kid (1888). Dans The Real Billy the Kid (1936), Miguel Antonio Otero Jr., qui a côtoyé le Kid, écrit : «je l’ai toujours vu de bonne humeur, rieur, vif et enjoué». Billy n’a jamais décapité le chat de sa voisine comme l’avance aussi Pat Garrett, ni même éliminé 21 hommes (un pour chaque année de sa vie, dit la légende), mais il bien tué, et à plusieurs reprises ; à commencer par Frank «Windy» Cahill, en 1877, à Fort Grant. Après une courte altercation, terrassé par l’imposant Windy, l’adolescent de 17 ans sort son revolver et tire. Son adversaire reste sur le carreau. Billy fera trois victimes supplémentaires et participera au meurtre de cinq autres personnes. C’est au cours de la «guerre du comté de Lincoln», le conflit local susmentionné opposant les propriétaires véreux John Tunstall et James Dolan, que le gamin acquiert sa réputation de jeune tueur idéaliste. Ayant rejoint la bande de Tunstall, il aurait trouvé chez son patron le père qu’il n’avait jamais eu. Et n’aurait tué que pour le venger. «John Tunstall n’avait que 24 ans lorsqu’il fut abattu (par le gang de Dolan en février 1878, ndlr), précise Marcelle Brothers, pas vraiment l’âge d’une figure paternelle. (...) Le Kid respectait Tunstall, mais se lia bien plus avec les autres employés comme Fred Waite, Charlie Bowdre, George et Frank Coe et Tom O’Folliard. Ils devinrent comme des frères.» La présence de membres des Regulators accroît considérablement la valeur du ferrotype de Guijarro.

 

La biographie de Billy The Kid par son assassin.

 

La mort des Regulators

Au départ, les Regulators agissent dans le cadre de la loi, ayant été officiellement mandatés pour arrêter les assassins de leur ancien patron. Mais la corruption qui règne alors dans le comté de Lincoln les pousse à faire justice eux-mêmes. Ils abattent donc froidement deux membres désarmés du gang de James Dolan, Bill Morton et Frank Baker, ainsi que William McCloskey, convaincu de trahison. Désormais hors-la-loi et traqués, les Regulators se retrouvent en juillet 1878 piégés à l’intérieur d’une habitation par les hommes de Dolan qui finissent par mettre le feu au bâtiment, forçant les survivants, dont Billy, à prendre la fuite. Le ferrotype, d’après le documentaire de Jeff Aiello, aurait été pris juste après cet événement. «J’ai du mal à concevoir une cérémonie de mariage au cours de laquelle les Regulators joueraient au croquet, désarmés, au ranch de Tunstall, alors que leurs ennemis sont à leurs trousses, explique Marcelle Brothers sur Facebook au lendemain de la diffusion du documentaire de Jeff Aiello. Cela n’a aucun sens.» Elle remet aussi en cause la localisation du décor du cliché, les comparaisons morphologiques peu concluantes ; jusqu’au chapeau porté par Billy the Kid : «il était connu (et le fait est documenté) pour ne porter que des sombreros. (...) On pense que c’est le photographe qui lui a suggéré de porter le haut-de-forme qu’il arbore sur l’unique ferrotype authentique qu’on ait de lui».

Billy passe alors à deux doigts de la réhabilitation, ayant accepté de témoigner dans une affaire de meurtre. Mais le gouverneur du Nouveau Mexique, Lew Wallace (l’auteur du roman Ben-Hur), promet sans tenir parole. Devenu hors-la-loi, Billy mène une vie de rapine dans le comté de Lincoln, jusqu’à l’élection d’un nouveau sheriff, Pat Garrett. Ce dernier, vague connaissance du Kid, va le traquer avec détermination, tuant plusieurs de ses amis dont Tom O’Folliard et Charlie Bowdre, avant de l’arrêter. Jugé et condamné à mort, le «môme» parvient à s’échapper en abattant deux adjoints de Garrett. Mais le sheriff finit par retrouver sa trace dans un ranch des environs, en juillet 1881. Au beau milieu de la nuit, il s’avance à l’intérieur d’une pièce plongée dans la pénombre, arme à la main. Entendant du bruit, Billy recule en pointant son revolver, demandant en espagnol : «¿ Quien es ?». Garrett tire deux coups de feu au jugé. «Le deuxième coup était inutile, précise le tireur dans la biographie de sa victime. Le Kid s’écroula, mort.» Cette version des faits paraît suspecte ; les méthodes de Pat Garrett laissent plutôt présager d’un traquenard en bonne et due forme plutôt que d’une telle prise de risques. Quoi qu’il en soit, le Kid est mort ; et bientôt enterré. Enfin, peut-être...

 

Le seul cliché authentifié de Billy The Kid connu à ce jour.

 

Toi, tu (te) creuses (la tête)...

En 1948, un certain William Morrison affirme avoir retrouvé Billy the Kid du côté de Hico au Texas, où il vivrait depuis 50 ans sous le nom d’emprunt de Ollie «Brushy Bill» Roberts. Après avoir entendu l’intéressé, la justice conclut à une usurpation, mais cette affaire retentissante rappelle les bizarreries qui entourent les funérailles du Kid. Quant à cette nouvelle affaire de ferrotype (un autre fut notamment «découvert» par un certain Joe Soebbing en 2013), elle démontre au moins une chose : la vacuité des soi-disant experts de l’Histoire de l’Ouest. Les arguments opposés par les historiens de True West sur le site de la revue semblent légers : «je pense que je vais voir combien de millions je peux me faire en vendant une photo trouvée dans une poubelle de East Overshoe sur laquelle apparaissent Belle Starr et Calamity Jane jouant à la marelle sur le Brooklyn Bridge» ricane Jack DeMattos, auteur d’un livre sur le Kid. «Mais (ces gens-là) auront un manque à gagner s’ils ne vendent ce cliché que 5 millions de dollars ; en effet, ils n’ont pas vu que Jesse James, Wyatt Earp, Calamity Jane et Wild Bill Hickok sont, de toute évidence, présents sur la photo», reprend Robert G. McCubbin, présenté comme «un collectionneur mondialement reconnu de photographies du Far West». Dénoncer une supposée avarice de Guijarro suffirait donc à réfuter l’authenticité du ferrotype ? Certes, contrairement à ce que prétend Jeff Aiello, ce ne sont pas à eux de faire la preuve que Guijarro a tort, mais bien l’inverse. Or, comme le souligne Mark Lee Gardner sur le site de True West, «sans document historique solide reliant cette photo au Kid, elle ne sera jamais autre chose que le simple cliché d’un adolescent mal dégrossi qui ressemblait vaguement à William H. Bonney / McCarthy». En se frottant à tous ces experts, souvent auto-proclamés, Jeff Aiello a acquis une certitude : «le système d’authentification de clichés relatifs à l’histoire du Far West a besoin d’être sévèrement révisé. L’importance et l’authenticité de pièces de l’Histoire américaine ne doivent pas dépendre uniquement de deux ou trois personnes fortes de leurs seules collection et opinion». Surtout que certains sont prêts à jouer double-jeu... pour une poignée (de millions) de dollars. 

 

 

Thibault Ehrengardt.