C'est à la frontière de la philosophie (au même titre que Sade d'ailleurs). En gros, l'histoire d'une jeune Française qui a épousé un diplomate et l'accompagne vivre à Bangkok. Arrivée là-bas, elle s'emmerde un peu, jusqu'au moment où elle rencontre Mario, une espèce de guide iniatique/initiateur qui va la convaincre "de s'ouvrir au plaisir", "d'abandonner ses appréhensions d'occidentale", "de dépasser les interdits", BREF, de baiser à tout va avec le tout venant. (L'intrigue prétexte : Emmanuelle, elle, aimerait beaucoup se taper Mario mais Mario, lui, a l'air plus intéressé par les jeunes conducteurs de taxi thaïlandais et par le fait de prostituer Emmanuelle. Jusqu'au final - attention spoiler - où Mario baise le jeune taxi qui lui-même pénètre Emmanuelle et par un miracle cosmique ils jouissent tous ensemble. C'est beau comme du Manara.)


Si le livre a d'abord été publié de façon anonyme (pas d'auteur ni d'éditeur en 1958), dans sa réédition de 1968 il est signé Emmanuelle Arsan. Sauf que Emmanuelle Arsan est un pseudo, comme elle s'en explique dans un texte assez classe : "A chacun sa schizophrénie ! L'anonymat est la mienne. Je ne fais pas parade de mon horreur de la publicité comme d'une vertu : sachant qu'elle me singularise et m'isole au milieu d'une société où le boniment est une obligation morale, je la confesse comme une déviance. Déballer mon identité devant l'interviewer ou le photographe me fait souffrir comme la lumière fait mal aux yeux des albinos. Me vanter ou m'excuser de cette indisposition physique me semblerait toutefois aussi absurde que de tirer gloriole de la couleur de mes cheveux." Emmanuelle s'appelle en réalité Marayat Andriane. Bah oui.


Alors, ça c'est la tête d'Emmanuelle dans le film :



Et ça, c'est la vraie tête d'Emmanuelle :

Je dis "la vraie" dans la mesure où le roman semble en (grande ?) partie autobiographique (pour le chauffeur de taxi, j'en sais rien). Marayat épouse un diplomate français à l'âge de seize ans et part vivre avec lui à Bangkok où elle multiplie les amants et amantes - suffisamment en tout cas pour écrire Emmanuelle à vingt ans.

Et hop, une photo de Marayat à vingt ans :

Quand j'ai lu Emmanuelle pour la première fois, il m'a semblé qu'il y avait un malentendu total entre l'ouvrage que je découvrais et l'image que j'en avais, que la plupart des gens ont à la simple évocation du prénom (rapport au fauteuil en osier, aux nichons et aux perles). Emmanuelle décrit du cul évidemment (mais toujours avec une atmosphère hautement onirique), mais en parle aussi beaucoup sur le mode de l'utopie vers laquelle chacun devrait tendre. Pendant des pages et des pages, Mario expose ses théories quasi-politiques sur l'amour et le sexe comme moteurs du monde, sur des rapports de couple sans hypocrisie ni fausse pudeur. C'est presque mystique et ledit Mario ne se prive d'ailleurs pas pour réinterpréter les grands penseurs religieux, notamment chrétiens comme saint Augustin, dans une perspective sexualisante. Chaque chapitre commence par une citation d'auteur classique.


Ce qui est le plus étonnant, c'est ce que André Pieyre de Mandiargues a qualifié "d'érotisme radieux". ("Elle s'éloigne pareillement des idées que nous expose souvent Georges Bataille. Sa conception de l'érotisme est optimiste, radieuse, rayonnante, à l'image d'un édifice affirmant la gloire de l'homme dégagé de la glèbe et des servitudes anciennes"). Le sexe comme libération, et non plus asservissement (comme il est d'ordinaire présenté) dans un rapport vécu avec une simplicité assez époustouflante, juste lumineuse. Quelque chose d'un état primitif à retrouver (ou à découvrir), comme l'indique la citation d'Artaud qui ouvre le livre : "Nous ne sommes pas encore au monde / Il n'y a pas encore de monde, / Les choses ne sont pas encore faites / La raison d'être n'est pas trouvée."
Dans le film, le discours politique et religieux a été largement abandonné alors qu'il est sans doute ce qu'il y a de plus choquant dans Emmanuelle.
Sinon, pour une explication de texte (la culte scène de l'avion) allez voir , chez le spécialiste.

Le cours est fini, vous pouvez ranger vos affaires.

 

Par Titiou Le Coq.