« Quand t’achètes un pack de tampons hygiéniques, assure-toi toujours de passer à une caisse avec une vraie caissière et pas un automate. Là, tu établis un contact visuel et tu souris. Et puis au moment où elle s’y attend le moins, tu te mets à hurler. DEPECHE-TOI PAUVRE CONNE… J’AI MON SYNDROME PREMENSTRUEL ET JE VAIS PETER UN CABLE!!!! ».  Ça peut paraître bizarre, mais cette tirade issue d’un échange cordial avec un sympathique Australien résume à elle seule la substance de notre sujet du jour : chatter avec Omegle revient un peu à se faire interner volontairement dans un hôpital psychiatrique et chercher à savoir en discutant qui de ton interlocuteur ou toi est le plus tordu.

Avant d’en arriver à ces condensés de mots croustillants, les dialogues commencent pourtant toujours selon le même rituel. On ouvre une fenêtre de chat dans son navigateur et un robot nous gratifie d’un immuable « Connecting to server... You're now chatting with a random stranger. Say hi ! ». A cet instant précis, on dispose d’environ 118 % de possibilités de tomber soit sur un Allemand ou un  Brésilien qui cherchent des potes, soit sur un de ces nerds ricains en mal de sexe qui ont malheureusement autant de chance de trouver une meuf ici que dans une backroom du Marais. On encourt également le risque de se retrouver à discuter avec un mec dont le passe-temps consiste à écrire des nouvelles au feutre sur du papier toilette, voire avec un de ces avant-gardistes suédois dont l’utilisation de lyrics de David Bowie constitue la seule forme d’expression. La probabilité de se faire insulter avant le vingtième mot est de l’ordre d’une sur deux et peut même monter jusqu’à deux sur trois si l’on a le malheur de préciser dès la première phrase que l’on est Français.

Concrètement, essayer de discuter de choses normales avec la majorité de ces anonymes relève quasiment de l'impossible, les clampins avec des conversations télécommandées de type « Salut, comment vas-tu ? D’où viens-tu ? Es-tu une meuf avec des seins ? » étant de loin les plus répandues. Du coup, j’en suis rapidement arrivé à la conclusion que si je voulais pondre un article pseudo-cool sur cette fumisterie à la mode, j’avais intérêt à trouver un artifice solide pour stimuler la bande de branleurs qui me servaient d’interlocuteurs. J’ai donc pris le parti de me faire passer pour un génial journaliste envoyé par une rédac chef tyrannique demandant à ses interlocuteurs de faire son boulot et lui fournir les idées qui rempliraient son article sur Omegle.

L’intérêt majeur de ce système de chat tient bien entendu au fait qu’on puisse se faire passer pour n’importe quel quidam sans la moindre conséquence. Un soir vers trois heures du mat’, un prétendu new-yorkais un peu schizophrène, après m’avoir d’abord hurlé textuellement dessus aux cris de « French Bastard » et « Dumbass », m’expliquait ensuite que ne jamais être honnête sur Omegle tenait du sacerdoce pour lui et lui procurait l’étrange sensation d’être libéré du poids de la vraie vie. Pas avare en théories intéressantes, il reprenait notamment celle qu’avait énoncé le sociologue et philosophe spécialiste des médias Marshall McLuhan, à savoir que « les nouveaux moyens de communication ne sont que des prothèses (ou extensions virtuelles) de notre corps et de notre esprit » et en déduisait que dès lors, « on perdait donc notre corps à la minute où on se connectait sur Omegle ». Dans la mesure où il est mort en 1980, McLuhan n’a évidemment jamais pu rien dire de tel à propos d'Internet et ce mec interprétait un peu à sa sauce. Pour autant, on ne peut nier que les lignes extraites de son ouvrage Le Médium est le Message dans lesquelles il expliquait dès 1964 que « les moyens ou processus technologiques de notre époque restructurent de manière critique nos interdépendances sociales » contiennent l’essence même de l’expérience Omegle. Cette discussion qui devait se terminer par un mutuel et bienveillant « take care man » avait le mérite de me permettre de voir qu’il y avait des mecs visiblement instruits sur Omegle, ce qui n’était franchement pas gagné.

Mais malheureusement, mis à part ce mec, personne n’a été capable de me filer du contenu intéressant pour mon article. Pas faute d’avoir essayé pourtant. Pour ma toute dernière conversation sur Omegle, j’ai vraiment cru tenir un truc quand, pour la première fois en cinquante ou cent conversations, on m’a demandé mon prénom au bout de trois questions. Ça ne pouvait évidemment n’être qu’une meuf pour faire preuve d’une attention pareille. Et en effet, c’était bien une fille, Andressa, Brésilienne. La discussion s’engage agréablement. Je sors pour la quarantième fois mon speech sur cet histoire de journaliste en mal de matière pour son article. Elle me raconte qu’elle ne discute avec que des tarés, je fais mine d’être d’accord alors que bien entendu l’intérêt majeur d’Omegle, on l’a dit, consiste à jouer les barges. Son anglais est assez rudimentaire. Elle me demande si je suis vraiment journaliste et m’explique que pour sa part elle vient surtout pour pratiquer son shakespearien justement. Pour revenir à ma question, elle me précise que si elle devait écrire un article sur Omegle, elle raconterait que c’est un endroit intéressant pour progresser en anglais mais qu'elle regrette tout de même que n’importe quel interlocuteur soit un mytho en puissance et qu’on lui parle de sexe dès qu’elle mentionne le sien. A ce moment, je commence à me dire qu’avec un peu de chance, mon interlocutrice n’est pas un trav' brésilien et qu’en étant un peu fin et malin (quel pauvre gars je fais) elle m’enverra peut-être une photo de sa paire de seins. Malheureusement c’est le moment exact qu’elle choisit pour me demander mon âge et m’annoncer le sien. Quatorze ans. Quatorze piges quoi. Fuck me… Je me console quand même en me disant que ça me fait une anecdote à caler dans mon papier qui fera marrer le lecteur, tout de même assez déçu que personne n’ait été capable de l’écrire à ma place…

Finalement, la plupart des participants, en venant faire les couillons, répondent surtout à cette logique qui veut que l’ennui soit proscrit dans notre société. Se confronter à la nature même du temps qui passe semble devenu un acte impensable. Dès lors, Omegle vient simplement s’ajouter à la longue liste des artifices permettant de lutter contre un supposé mal moderne qui n’a pourtant aucune raison d’être considéré comme tel. Après tout, comme le disait Heidegger, l’ennui profond (qu’il distinguait de l'ennui ordinaire) ne nous dévoile-t-il pas notre essence véritable, nous incitant à nous questionner sur notre être-au-monde ? Omegle, par contre, ne nous invite pas vraiment à nous questionner sur grand-chose mais un nerd-junkie m’a quand même raconté que ce drôle de système de chat a quelque chose de très addictif et peut rapidement devenir une forme de crack. En somme, une drogue de mauvaise qualité dont on devient accro rapidement et qui nous incite à dire et faire de la merde ? Franchement, je vais passer mon tour et retourner ajouter des nanas mignonnes que je ne connais pas encore sur Facebook moi… www.omegle.com
Par Loïc H. Rechi // Illustration: Virginie Kypriotis