Présupposé simple, logique et connu de tous : les musiciens mèneraient la vie de rêve. Des fêtes sans fin dans des hôtels de luxe, des concerts effectués devant des fans en transe, des groupies qui n’ont d’autre envie que de passer la nuit avec eux et des bons petits chèques à la sortie pour flamber devant les copains - bref, tout est bon pour faire fantasmer. On est naïf, vous savez. Car, qui dit tournée dit forcément contrainte. Si les membres d’Aufgang ne sont pas du genre «à se plaindre de passer trop de temps sur scène», confessant que ce qui les fatigue le plus, «ce sont les transports», le propos n’est pas tout à fait le même chez Miss Kittin : «n’importe qui, lorsqu’il perd ses repères avec un rythme de vie décalé en changeant de lieu tous les jours, sans son environnement, sa famille et ses amis, subit des revers psychologiques importants. J’aimerais connaître celui qui ne souffre pas d’être éloigné de ses proches un certain temps». Les exemples sont nombreux : Alanna McArdle a ainsi quitté le groupe de punk Joanna Gruesome pour sa santé mentale, Tyondai Braxton de Battles a préféré s’éloigner des trois autres membres du groupe parce qu’il ne supportait plus le rythme des tournées, Willis Earl Beal s’est séparé de sa femme suite à ses absences prolongées et Zayn Malik a refusé de participer à la tournée asiatique des One Direction parce qu’il «en avait assez d’être perpétuellement sur la route depuis quatre ans», selon le communiqué de presse.

 

Si Jacques, l’un des deux rappeurs d’Odezenne, reconnaît que «la vie en tournée est dure» et qu’il «faut quand même s’y préparer», et si les membres d’Erevan Tusk confessent qu’un camion «c’est tout de même spartiate, donc paye ton torticolis et ton mal de dos» en regrettant que «l’aire d’autoroute soit l’inévitable lieu de détente pour se rafraîchir, manger un morceau et s'étendre», c’est surtout le retour à la réalité qui semble le plus difficile à gérer. «Plus je pars loin, moins je suis heureux en rentrant», reconnaît Saycet. Qui se justifie : «c’est logique, après tout. Lorsqu’on est en tournée, les journées sont hyper-remplies, tout le monde fait attention à toi et te sourit. On t’apporte le petit déjeuner et on t’encourage lorsque tu es sur scène. Le retour à la maison casse cette dynamique».

 

 

«Rencontrer "parfois" des difficultés sur une tournée est un euphémisme»

Au-delà de l’aspect psychologique, il y a aussi les conditions dans lesquelles les artistes effectuent parfois leur concert. Ou leur déplacement. Le rappeur d’Odezenne détaille ses concerts les plus marquants : «lors de la fête de la musique à Thionville, les organisateurs nous proposent d’aller boire des coups. On venait de faire 1600 bornes et on enchaîne les verres d’un alcool local. On reprend la route et, vers 4 heures du mat’, notre pneu crève. En tentant de changer la roue, je casse la clé pour dévisser les boulons. On a dû attendre six heures du matin qu’un brave gars vienne nous aider pour pouvoir repartir». En confiance, il enchaîne : «lors d’un concert à Cannes, un membre de l’organisation vient nous voir pour nous dire que c’est l’heure du dernier morceau. Là, on bloque. Il nous restait au moins six ou sept titres à jouer. Mais le mec insiste sous prétexte qu’un mec s’était fait planter dans la foule. Du coup, Alex prend le micro et l’annonce à tout le monde en précisant qu’ils ne sont que des petits cons et que l’on se casse. Le problème, c’est que ce n’était qu’un ragot».

 

Aufgang vient à son tour partager ses souvenirs : «rencontrer "parfois" des difficultés sur une tournée est un euphémisme. Il y a toujours des galères sur les tournées, plus ou moins grandes. Pour nous, une date mémorable reste un concert à Montréal, où les promoteurs locaux nous ont fait jouer sur une scène de 10m2 sur le balcon d’une salle (genre la Cigale) avec deux pianos, une batterie et nos machines. Il y a avait si peu de place que Rami a dû jouer sur un tabouret de bar adjacent à la scène, et le son était tellement pourri qu’au bout de dix minutes, le régisseur nous a demandé d’arrêter. On était fous !!!». Même constat pour Miss Kittin, qui énumère quelques imprévus auxquels un musicien doit savoir faire face : «des avions qui n’arrivent pas, atteindre la scène en courant cinq minutes avant de jouer sur de gros festivals comme Mayday ou Benicassim sans soundcheck, frôler l’accident sur une route déserte sous 40 degrés et tomber en panne à deux heures de l’arrivée avec tout le matériel, etc.».

 

 

Un micro dégueulasse, une vitre explosée et une fosse septique

Des histoires aussi galères que celles rencontrées par Miss Kittin, tous les artistes interrogés en ont visiblement rencontrées. «Ça fait partie du charme des tournées», ose même Pierre des Housse de Racket. Il y a par exemple Saycet, obligé de chanter dans un «micro dégueulasse», à côté d’une fosse septique ou avec un trou en plein milieu de la scène en Chine. Il y a aussi Minuit, qui se souvient d’une performance donnée face à cinq mecs bourrés en train de leur crier dessus, puis les mecs de La Smala, contraints de rejoindre Bruxelles depuis la Suisse avec des cartons collés sur les vitres cassées du van, ou Housse De Racket, qui ne se rend pas compte que si la foule gronde, c’est surtout parce que le son est dégueulasse. Il y a également Aufgang, obligé de se battre avec l’un des promoteurs à cause des conditions désastreuses dans lesquelles leur concert a été effectué. Et il y a enfin Hippocampe Fou, obligé de partir en impro lors d’une date au Casino de La Rochelle en 2013, en première partie d’Airnadette, suite aux problèmes techniques de son DJ. Mais visiblement, cette galère est infime par rapport à celles rencontrées lors de ses premiers concerts : «lorsque j'ai commencé à tourner en tant qu'Hippocampe Fou, j'étais seul. Ni backer, ni DJ, ni ingé-lumière. Du coup, j'avais trouvé une formule entre le concert de rap et le stand-up. J'adaptais les transitions entre les morceaux, en fonction du lieu et du public mais il y avait toujours des phrases-clés que je donnais au préalable à l'ingé-son de la salle afin qu'il sache quand lancer le morceau suivant».

 

 

Saycet est bien placé pour connaître le problème : ses premiers concerts se sont déroulés seulement deux mois après la publication de ses morceaux sur le net. «Le truc, c’est que tout est allé très vite lorsque tout a commencé pour moi il y a douze ans, dit-il. Je commençais à peine la production et on me proposait déjà des SMAC alors que je n’avais jamais imaginé jouer devant des spectateurs. Le problème, c’est que je me gavais d’anxiolytiques pour gérer mon stress et que j’arrivais sur scène complètement défoncé. Comme ma musique est plutôt calme, ça n’aidait pas forcément». Lorsqu’on lui suggère que le fait de jouer tard ou devant un public extrêmement réduit ne doit pas aider non plus, il répond simplement que «jouer tard revient souvent à jouer bourré, et lorsqu’il n’y a que vingt personnes pour ton concert, il faut déjà te dire qu’il y a quand même vingt personnes qui ont fait le déplacement pour toi. D’autant que ça permet de créer une relation particulière avec eux».

 

Et sinon ?

Ce genre de relation avec le public, Internet le permet également. Entre Odezenne qui, le jour de ses concerts, fait régulièrement gagner deux ou trois invitations sur Facebook, et Kate Nash qui, dans une interview au Guardian, reconnaissait que les réseaux sociaux permettent aux musiciens d’entretenir une relation particulière avec leurs fans avant de les rencontrer en concert, on peut même dire que la relation artiste-auditeur tend à se renforcer. Pour le reste, inutile de s’emballer. Si Hippocampe Fou admet que le web aide à «convenir de dates de répétitions, à vérifier rapidement la disponibilité des différents techniciens et musiciens ou à gérer le planning et la recherche de nouvelles dates», Miss Kittin pense savoir que le web éloigne «encore davantage de la réalité. À part répondre plus facilement aux mails, ça ne facilite pas grand-chose».

 

 

À l’instar de l’interprète de Frank Sinatra, Saycet est bien conscient qu’Internet n’a en rien changé la donne. Pour lui, les calendriers sont tellement établis qu’il «s’agit surtout de prendre ce que l’on nous propose, tout en sachant qu’il y a des périodes où tu joueras beaucoup et d’autres, pas du tout. L’important, au final, est d’apprécier les moments sur la route». Car une fois toutes ces péripéties et ces mauvais souvenirs partagés, tous les musiciens rencontrés ont bien conscience de leur chance. De F.L.O. de La Smala, qui profite de l’interview pour remercier «tous les professionnels, techniciens et stage managers qui nous accueillent», à Aufgang, qui avoue trouver un certain équilibre de vie dans ces multiples aller-retours, tous admettent bien volontiers que la contrepartie en vaut clairement la peine. «C’est une chance de pouvoir exercer ce métier, de partager des choses aussi fortes avec le public et nos meilleurs potes», conclut ainsi Jacques d’Odezenne.

 

 

Maxime Delcourt // Crédit photos : Sarah Bastin & Ricard SA Live Music // Visuel de Une : Scae.