Dans la navette qui nous emmène au Parc Expo, un type engage la conversation en vantant la chatoyance de mon K-Way puis se roule méticuleusement un immense bédo de sa propre beuh qu’il fumera avec ses voisins pendant toute la durée du trajet. Certains ont réussi à faire passer des flasques d’alcool fort en dépit des contrôles draconiens du plan Vigipirate et sont accueillis comme des héros à l’arrière du bus. Malgré les yeux vitreux et les quelques clameurs ça et là, l’ambiance reste bon enfant et la foule se met gentiment en jambe pour ne surtout pas arriver sobre sur le site du festival. Je ne peux pas nier que je ressens une certaine frustration dans le bus, à voir s’échauffer les visages et se délier les langues tandis que je brave l’ennui en classant les concerts à venir par ordre de préférence sur mon petit calepin.

 

Tabagisme de classe au Liberté, centre névralgique des Trans Musicales

 

A l’intérieur du hall 8, Queen Kwong se déchaîne sur scène dans un show hystérique fait de cheveux rejetés en arrière, de petits cris et de chatteries aguicheuses pour la caméra. Il règne une chaleur moite, l’air est chargé de relents de sueur, de pommes pourries et de cette odeur si caractéristique à mi-chemin entre le Red Bull et le vomi (car oui, la sobriété a ceci d’avantageux qu’elle permet de décomposer attentivement les miasmes). Le public, presque exclusivement masculin, est étonnamment calme à l’exception de quelques défonce-mans qui se détachent de la foule, reconnaissables à leurs appuis vacillants et aux mouvements de bras aléatoires qui, souvent, finissent leur course dans la gueule de leurs voisins. Un type à ma droite s’effondre sur moi avant de ramasser péniblement son téléphone portable, sur lequel il passera dix minutes à taper le message suivant du bout de ses gros doigts engourdis par la gnôle : «Lz je ziisb hall8 y’a que en Kong ok de rejoint quand c’et fini ai bar Heineken ok?».

 

Comment faire pour entrer en transe sans alcool ? L’équation me paraît insoluble, j’erre de hall en hall à la recherche d’émotions fortes, mais la musique, ce soir-là, ne suffit pas à m’emporter dans cet abandon de moi que je recherche si désespérément. En dernier recours, je tente de me plonger dans le DJ-set d’Apollonia, persuadée que le trio habitué des orgies à Ibiza détient assurément le pouvoir d’assommer mon sur-moi de ses beats lourds et dépouillés, mais la sauce ne prend pas, l’éclairage est trop vif, la musique trop prévisible et la foule trop clairsemée pour que je parvienne à me laisser emporter.

 

Mais que ressentent ceux qui ont vécu cette soirée sous transe artificielle, ceux qui, entre deux concerts, s’échouent sur les canapés, hagards, pour rouler des joints ? Pour en savoir plus, j’engage la discussion avec un quinquagénaire dépenaillé qui a des petites conglomérats blancs aux coins des lèvres et me livre d’une voix pâteuse son verdict de cette première soirée de festival :

 

Ça t’a plu, la soirée ?

Moi j’suis venu pour voir, euh… attends… Totorro !

 

Et tu as aimé ?

Baaaah… Ouais, euh… j’m’attendais pas à ça, c’était mieux.

 

Mieux que quoi ?

C’était grinne.

 

Quoi ?

Grinne ! Grinne, grinne.

 

Ça veut dire quoi, grinne ?

Mais c’est… Tu sais, chaque mot a… C’est un… tout… peut être tellement différent… C’est grinne. Siouxsie elle était grinne, tu vois.

 

Ah oui, je vois.

Si je roule un joint, vous fumez ?

 

Non merci, je fais le festival sobre.

Baaaaaah ! Moi j’ai plus de respect pour ceux qui sont debout en terrasse, pour ceux qui profitent de la vie, tu vois, la cousine d’un pote, elle était aux lumières au Bataclan, ben j’ai plus de respect pour ceux qui s’amusent.

 

D’accord, merci.

 

Et ces deux mecs qui attendent la navette en T-shirt détrempé, à 2h et demie du matin, hilares, en fumant des clopes tellement mal roulées que des filandres de tabac enflammé menacent de calciner leurs barbes, comment ont-ils vécu cette soirée ? Ils ont kiffé Superpoze «et les mecs à trompette là, c’était énorme, les trompettes, on voit pas assez de trompettes en festival». Pourquoi ont-ils particulièrement aimé ce concert-là ? «C’était carrément mystique, le mec il est doux putain, il est comme Pierrot là avec ses boutons ». Ma question «vous avez pris quoi ?» est accueillie par un très, très long éclat de rire - l’un des mecs répond, entre deux hoquets : «des poteaux ! On s’est pris des poteaux !». Ils s’appuient à la rambarde pour ne pas succomber à leurs spasmes d’hilarité ; il n’y a plus rien à en tirer.

 

C’est un peu sur ma faim que je monte dans la navette vers 2h pour rentrer me coucher. Au fond du bus, un groupe de cinq lycéens passera l’intégralité du trajet à sauter en rythme en beuglant d’interminables chansons paillardes. Extrait : «chez nous le jardin, c'est une coutume (bis) / Mon papa fait des tomates (bis) / Ma maman fait des salades (bis) / Et le curé laboure ! (bis) / Et le grand vicaire, toujours par derrière (bis) / N'a jamais pu la bourrer (bis) / Et c'est ce qui l'emmerde ! (bis)». Le bus tremble, j’écope de quelques postillons, une chaussure vole à travers l’assemblée, l’unique sexagénaire du bus hurle «VOS GUEULES !» - j’ai mal au crâne alors que je n’ai rien bu, putain quelle arnaque.

 

 

Je me demande quel rapport entretiennent les artistes avec l’usage de stimulants divers, aussi bien sur scène, où ils se doivent de monopoliser toute leur énergie pour jouer devant un public, que pendant le processus de composition, quand il s’agit de chercher l’inspiration nécessaire à la création. 

 

La jeune chanteuse grecque Monika m’annonce d’emblée : «je t’arrête tout de suite : je n’ai jamais pris de drogue, et je ne bois pas». Elle se dit très anxieuse avant de monter sur scène et me raconte avoir essayé, une fois, de boire un verre de vin pour se calmer. Le résultat a été calamiteux, elle avait la sensation de ne pas maîtriser sa prestation et s’est sentie tellement désemparée qu’elle s’est jurée de ne plus jamais recommencer. Le déversement d’adrénaline qui a lieu au moment où elle se retrouve face à tous ces yeux tournés vers elle est un euphorisant assez puissant, me dit-elle, pour lui faire oublier instantanément toutes ses autres préoccupations, ses angoisses, ses petits ennuis de santé. Il lui faut trois à quatre heures après un concert pour «redescendre», elle est incapable d’aller se coucher ensuite. Bien, voilà donc quelqu’un qui atteint la transe (ou, disons : à la fois l’oubli de soi et la concentration maximale) par le seul pouvoir des molécules que sécrète son système nerveux central. Merde alors, et le rock’n’roll dans tout ça ? Même pas un petit buvard pour aller chercher l’inspiration quand elle compose ? «Dans ma vie quotidienne, j’ai tout le temps des idées. Je vis ma vie, et j’attends qu’elles viennent. Tu as toujours des idées, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. J’enregistre tout ce qui me vient ; ensuite, je me demande si ça exprime exactement l’émotion que j’ai envie de véhiculer. Et puis je me mets à retravailler cette matière. La musique est une chose tellement passionnante, c’est comme construire une maison ! Tu peux avoir un salon vraiment à chier, mais ta salle de bains, elle, sera à tomber par terre ! Et c’est très bien comme ça.» Dieu, que cette fille est saine. Je retrouve foi en ma démarche ; c’est donc possible de kiffer tout en restant sobre.

 

Je retrouve Simon et Pierre, les deux têtes pensantes de Paradis. Ils est 16h30, ils sont attablés dans un petit salon devant des pintes en gobelets de plastique. Nous parlons longuement de leur processus créatif, fait de discussions, d'errances et d'échanges d'inspirations musicales, Pierre me raconte son anxiété terrassante avant chaque concert, ses techniques pour venir à bout de la paralysie du trac, et à la question «vous n’avez jamais recours à aucune substance pour stimuler l’inspiration ?» succède un très long silence au cours duquel les deux musiciens fixent la moquette en souriant et finissent par répondre : «si, plein». Ils refuseront néanmoins de m’en dire plus malgré ma lourde insistance.

 

Leur live, le soir même, au théâtre de l’Aire Libre, ouvre enfin en moi les portes dont j’attendais si ardemment qu’on les défonce. Le trio forme une drôle d’harmonie ; à droite, Paul, petit claviériste musculeux en jeans taille haute qui joue tout en se mouvant de façon très jumpstyle ; au milieu, Simon, qui chante des textes sublimes à pleurer, ses yeux sombres fixement plantés dans ceux de la foule, tout en ne sachant pas bien que faire de son corps, et à gauche, Pierre, élastique, précis, efficace, qui gratifie les beats synthétiques de coups de cymbales et de caisse claire comme autant de petites claques sur le cul. La musique de Paradis est éminemment érotique et la mixture entre les lourdes pulsations house et la beauté douce et diaphane des textes qui parlent d’amours révolues et d’accidents de voitures (voir leur reprise de La ballade de Jim de Souchon) parle à la fois au bas-ventre et au coeur. On aimerait danser, mais nous sommes dans un théâtre ; il faudra se contenter de remuer doucement au creux des sièges en feutre rouge.

 

Les Trans Musicales, lieu de vice (protégé)

 

Voilà. L’extase musicale a fait son oeuvre, une brèche est ouverte, dans laquelle s’engouffreront à merveille la techno tribale de l’Italien Fango, une exquise assiette d’huîtres fraîches et, pour finir, un live de Jacques l’éclairé qui, après nous avoir mis en jambe avec Faîtes Quelque Choses !, nous plonge dans une transe joyeuse à base de cliquetis d’assiettes et de messages sibyllins clamés au micro («on peut écraser un insecte en marchant dessus !»).

 

D’ailleurs, lui qui a strictement renoncé à l'alcool, la clope et les drogues depuis deux ans au profit de la méditation, quel rapport entretient-il avec l’usage de psychotropes pour stimuler la créativité ou la concentration ? «Ben moi, je me suis foncedé grave. Je ne me suis pas du tout attardé sur les trucs festifs, les trucs qui coupent le mal de façon temporaire ; par contre, je me suis plus attardé sur les trucs qui te mettent à fond, dans tous les sens de bien et de mal. Ça m’a amené à me concentrer sur ma concentration, à découvrir que le conscient et l’inconscient, c’est rien de plus que quelque chose qui est dans chacune de tes pensées. À la base, tu es pétri de convenances ; je pense que se défoncer, ça amène à déconvenir plein de choses - pourquoi j’ai convenu ça ? Est-ce que ça venait vraiment de moi ? Tu défais, tu défais, tu défais, et au bout d’un moment, tu n’as plus rien. Et là, ça fait du bien. Mais tu sais, il n’y a pas de recettes vraies pour tout le monde. Il y a des gens que ça va plonger dans un ralenti de 5 ans, il y a des gens à qui ça fera gagner 30 ans, il y a des gens de 60 ans à qui ça va apporter la cerise sur le gâteau, ou alors il y a des gens à qui ça va apporter quelque chose, mais tellement tard que ça va les faire regretter, ça va avoir l’effet inverse… Il ne faut surtout pas que les gens projettent ma réalité sur la leur. […]  Moi, quand je vois un mec qui se foncedé trop, j’ai envie de lui dire : mec, arrête de te fonceder, tu peux te fonceder comme ça pendant 40 ans encore, ça sert à rien. […] Il y a un truc que je préconise à tout le monde, c’est de méditer. Méditer consciemment. C’est le même cheminement, et surtout, ça ne peut faire de mal à personne. C’est d’ailleurs ce que je fais avant d’aller sur scène».

 

Jacques terrassé par l'Illumination (allégorie)

 

Le lendemain, dernier jour du festival, je débarque vers 21h15 au Backstage pour entendre les dernières chansons d’un concert de Fishbach qui me happent aussitôt par leur langoureuse intensité. L’envie de prendre une pinte ou un Ricard au caramel comme tous mes voisins est pressante, mais je repense aux paroles de Jacques - tu peux encore continuer pendant 40 ans à picoler des pintes de blonde dans des rades interlopes, ça sert à rien. La soirée se poursuit de manière peu convaincante, j’erre de hall en hall à la recherche d’une musique assez habitée pour m’emporter de l’autre côté du miroir. Les balbutiements technoïdes ultra-violents de Powell ont beau amorcer un semblant de plaisir, sa musique reste trop irrégulière et hachée pour permettre une danse complètement abandonnée. Je suis prête à me résigner, à accepter que la soirée inspirante de la veille était probablement le point d’orgue de ces Trans Musicales, quand, un peu après 3h30, je pénètre dans le hall 3. France. L’intensité du choc est étourdissante. Sur scène, trois mecs en cercle. Une batterie, une basse, une vielle à roue. Les musiciens déploient une surface sonore faite d’un unique accord tenu, encore et encore, imperturbablement. La vielle étale un bourdon rauque dans lequel se fondent des notes répétées de basse, le tout décuplé par le larsen et cadencé par le batteur, axe de symétrie du trio et unique musicien à faire face au public. En mettant les pieds au coeur de ce drone, on se sent d’abord mal à l’aise ; combien de temps va durer la chanson ? Depuis quand a-t-elle commencé ? Où va-t-elle ? Et puis, on arrête de se poser des questions. Le temps se distend, les notions de début et de fin s’effacent devant la contemplation de cet objet sonore statique et entraînant, on se met à observer les étonnantes harmoniques qui surgissent ça et là sous l’effet du larsen, on s’abîme dans les circonvolutions de ce magma chatoyant, le rythme cardiaque s’aligne sur les pulsations sonores, on ferme les yeux, le corps s’anime d’un balancement irrésistible, les genoux se ramollissent, la tête n’est plus qu’une caisse de résonance, on ne pense plus. On ressent à la fois un agréable engourdissement et une clairvoyance extrême. Et puis, au bout d’un temps indéterminé, France met fin au trip, le son s’arrête, les musiciens se barrent en coulisse sans un regard pour la foule. On jette un oeil à nos téléphones portables dont on avait oublié l’existence : une heure s’est écoulée depuis le début. On titube au ralenti, les membres pâteux, vers le hall voisin, où Ghost Dance recueille dans ses beats austères les restes de nos corps et de nos esprits démantibulés.

 

L’aube n’est pas loin, les secouristes enveloppent des corps inanimés dans des couvertures de survie, le chemin vers la navette est coloré ça et là par des flaques de gerbe, un petit groupe de gamins sniffe de la colle dans un sac en tissu et s’envoie des rails de poudre blanche sur le dos de la main entre deux séances d'inhalations. En rentrant chez moi, je passe par la rue de la Soif, jonchée de centaines de gobelets vides, de verre cassé et de restes de nourriture ; hagards, quelques survivants de la nuit passée discutent bruyamment parmi les détritus. Le soleil se lève, c'est dimanche, et je n'ai pas la gueule de bois.

 

Rue de la Soif, dimanche matin

 

 

Marie Klock.