Conférence de presse dans un opulent salon du Bristol, à deux pas de l’Elysée, avant-première au Rex, soirée mondaine dans un club cossu des Champs, le séjour parisien de l’équipe était réglé au millimètre. Mais il y avait une grande absente dans cette tournée promo de prestige : Katia, la femelle grizzly avec laquelle Leo passe les premières minutes du film à se rouler dans les branchages. Pourquoi avoir choisi l’insipide Will Poulter et pas elle pour répondre aux questions des journalistes, alors qu’à notre sens, elle est bel est bien la véritable star de ce film ? Nous avons décidé de réparer cette injustice et de lui accorder la parole.

«Une éviction en règle»

C'est dans un petit troquet du quartier des antiquaires, à Versailles, que nous retrouvons Katia, belle grizzly d'1,10m au garrot, accoudée au comptoir en train de siroter un café-calva en ce froid lundi matin du mois de janvier. Elle nous salue chaleureusement, son pelage sent l’alcool et la cigarette mais elle dégage une certaine classe, solidement campée sur ses impressionnantes pattes arrière. D’emblée, nous l’interrogeons sur ce choix de lieu quelque peu incongru pour un rendez-vous, alors que le reste de l’équipe du film est logé en plein coeur du 8ème arrondissement de Paris. Le regard perdu dans le vague, elle nous explique : «Va demander ça à la prod… Écoute, je n’ai pas envie de te dire que c’est une éviction en règle, mais ça y ressemble tout de même sacrément… Bon, le choix de faire la promo avec Leo, je veux bien, j’imagine que c’est plus vendeur qu’une vieille ourse un peu portée sur le jaja… (long silence, ndlr) Mais je vais te dire, ces choix-là ont été faits sans moi. À la base, je n’avais même pas été conviée à les accompagner sur ce voyage en Europe. Ça m’a fichu un sacré coup. J’ai fini par pouvoir m’incruster à la condition que je finance mon voyage, sous prétexte qu’on avait déjà explosé le budget à cause de ce putain de tournage qui s’est éternisé… Je veux dire, les mecs avaient décidé de tourner au Canada et n’ont pas été foutus de se renseigner sur la météo, on a dû tout transvaser en Argentine parce qu’il n’y avait plus assez de neige… des vrais charlots, quoi. Et puis tout ce temps perdu à cause des lubies d’Ale (Alejandro Iñárritu, ndlr) qui passait son temps à remanier les équipes sous prétexte qu’untel avait refusé de participer à ses rituels ésotériques à la mords-moi-le-noeud 'pour pas fâcher les esprits de la forêt'… Forcément, on est passés d’un budget de 60 à 135 millions… mais tranquille, ils foutent tout le monde au Bristol, et moi, on me dit, grosso modo : 'démerde-toi'».

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«Leo a pris peur»

Mais pourquoi avoir voulu tenir Katia à distance ? «Tout le monde au bled m’a dit : t’as encore trop ouvert ta gueule. Je veux bien, j’ai un tempérament un peu compliqué. Les journées de tournage qui commençaient avec des plombes de retard sur l’heure de PAT (Prêt À Tourner, ndlr) parce que les plaies en latex de Monsieur DiCaprio n’avaient pas fini de sécher, ça m’a cassé les ovaires. Parce que moi, en plus, en tant qu’ourse, tu penses bien qu’ils en ont profité pour me faire signer un contrat le plus merdique possible, payée à la journée, un truc forfaitaire lamentable, 400 balles et un seau de truites, peu importe qu’on ait tourné pendant une demie-heure ou 8 heures d’affilée. Et bien entendu, obligation d’être présente toute la journée, en mode : mais Katia, tu crains pas le froid, toi, de toute façon, avec ton gros pelage et ta mignonnette de Jack… C’était tous les jours, ce genre de petites humiliations gratuites. Mais honnêtement, je pense que la vraie raison de mon éviction, ce n’est pas ça. Tu te souviens de notre scène du début, avec Leo, hein ? Bon, un enfer, on a tourné plus de 100 prises, les unes avec la doublure, les autres avec Leo, c’était incroyablement physique, assurément le rôle le plus éprouvant que j’aie joué jusqu’à présent. Je crois qu’on avait tous sous-estimé ce que serait cette expérience. Leo passait son temps à se plaindre d’être en hypothermie, il suffisait qu’il geigne un peu pour qu’on vienne l’envelopper dans une couverture chauffante — alors que moi aussi, je crevais de froid, mais tu penses bien que personne ne s’en souciait, hein. Enfin bref, toujours est-il que Leo était super mal à l’aise sur ces scènes, il y avait forcément une très grande intimité, on était l’un sur l’autre sans arrêt, je crois bien qu’il y a pris un certain plaisir et que ça l’a mis mal à l’aise. Tu vois le moment où il dégaine son couteau et où, dans le corps à corps, il m’en assène plusieurs coups, on a dû tourner ça au moins une dizaine de fois. À la fin, je finis par m’effondrer sur lui, on reste inertes pendant de longs instants, et… j’ai clairement senti contre ma cuisse que je ne le laissais pas indifférent, si tu vois ce que je veux dire. Je pense qu’après ça, il a paniqué. Leo est quelqu’un qui a peur de s’attacher, et là on avait partagé quelque chose de très fort. À mon avis, il a eu honte de ses sentiments, et depuis ce moment, il s’est mis à être très distant avec moi. Je n’ai évidemment pas d’éléments de preuves, mais je pense qu’il a dû parler à la production, et que c’est ainsi qu’a été prise la décision de me tenir à l’écart de toute la promo».

Katia nous apprend donc qu’elle a fini par se trouver un AirBnB à Versailles («J’ai toujours rêvé de voir cette putain de galerie des glaces»), qu’elle a très vite compris qu’elle ne serait conviée ni à la conférence de presse, ni à l’Arc («Le fameux bisou sur la joue de Rihanna qui a fait jaser tout le monde ce soir-là, franchement, c’est tellement grotesque… Je suis sûre qu’il s’est dit que je verrais les photos et qu’il a fait ça juste pour me faire mal»), mais elle affirme n’en retirer aucune aigreur. C’est donc en toute convivialité que nous sommes allées nous promener dans les jardins du château de Versailles. Et un peu plus tard dans la journée, nous avons retrouvé Katia à la conférence de presse, puis dans son petit appartement.

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«En mode coquine dans les jardins»

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«C'est incroyable, quand même, le tour de force qu'a réussi Le Nôtre avec ces jeux de perspective»

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«Ce message est pour toi, Leo»

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«Un lieu chargé d'histoire»

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«Oh, bien sûr, j'y suis allée, à cette conférence de presse... mais du côté du public, sur une chaise miteuse, au fond de la salle. Hollywood, c'est fini pour moi»

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«Après la conférence, dans les chiottes du Bristol. Franchement, qu'ils aillent tous se faire foutre»

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«Rien de mieux qu'une bonne assiette de douceurs pour faire passer la rage»

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«Un petit bouquin et au lit»

 Photos (c) Marie Klock.