C’était un vendredi glacial et fatigué comme le XVème arrondissement de Paris ; précisément là où s’est installée l’antenne parisienne de DJ Network, et où, dans un rez-de-chaussée modernisé, une quinzaine d’apprentis-DJ savouraient une pause junk food en échangeant les nouvelles du monde avant de retourner à leur examen blanc. «Trump ce malade, quand il veut se faire entendre, le gars, il sort son glock il shoote en l’air trololol, balançait l’un alors qu’un autre dissertait au calme sur Dan Bilzerian, cet enfoiré qui – je cite –a la vie de rêve au milieu des culs de porn stars. Si je le vois, je le tue». J’ai salué cette ambiance bien masculine et pas trop scolaire et puis j’ai retiré le manteau que ma copine m’avait prêté pour gagner en discrétion car - chut – les cours reprenaient.
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À ce moment là, les élèves, âgés majoritairement de la vingtaine (peut-être du double pour le plus vieux), se sont entassés bruyamment dans la classe la plus banale du monde, si ce n’est que sur le bureau du maître étaient posées deux énormes platines Pioneer. Pas besoin de grandes salles pour des promotions qui vont entre 20 et 30 élèves chaque année. 6 rangées de six places, sur lesquelles sont posés immanquablement un ordinateur portable devant son DJ pas forcément allumé (l’un ou l’autre), le tout devant un professeur de techniques de mix. L’examen du jour est pour ainsi dire théorique : les étudiants doivent composer des playlists, proposer des transitions ou définir des genres, mais avec un crayon et sur papier.

Le prof prend une copie : «la partie hip-hop, je suis d’accord. Après, c’est trop chill et puis… c’est quoi cet enchaînement de trap ? Tu ne peux pas faire 30 minutes de trap dans un club généraliste !». En enseignant moderne, Florian tutoie autant qu’il est tutoyé. DJ la nuit depuis un bail sous le nom de Floxyd, il donne le jour des leçons de programmation depuis quelques années chez DJ Network : «on commence par l’histoire de la musique, des negro-spirituals jusqu’à la techno de Berlin, en passant par les cases disco, funk, rock… On apprend aussi à travailler l’oreille, car au-delà des grandes familles, il y a le classement que se fait le DJ, selon sa propre touche»Il surveille la qualité des sets de ses poulains, la sélection, l’originalité, la cohérence, l’attitude derrière les platines… La programmation est une matière à part entière, et elle existe depuis 1992, date de l’ouverture de l’école.
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1992 : OUVERTURE À CANNES
En 1992, un programmateur radio du nom de Jean-Pierre Goffi fonde DJ Network. «C’était essentiellement des cours sur vinyles et CD, me raconte Florian. Et puis les techniques ont évolué, jusqu’à ce que passer d’un morceau à l’autre ne soit plus suffisant, avec toutes les possibilités de remix qu’on peut déployer en live». L’école est d’abord implantée à Cannes et vise à former des DJ's autant que des professionnels de radio. Elle évoluera vers une formation «DJ producteur de musique actuelle» et «Analog digital music master», en même temps qu’elle ouvrira des classes dans les villes de Montpellier, Lyon et Paris. Ce diplôme, il faut compter 4 formations de 2 mois chacune pour l’obtenir. Il faut aussi compter entre 6000 et 7000 euros.

Si le cher sésame n’est que fraîchement reconnu par l’état, il vaut tout de même, selon Floxyd, pour un équivalent BTS. Ce qui constitue certes une ligne de CV, mais aussi un moyen de gagner du temps pour qui veut devenir un vrai DJ de la night, comme Maxime*, 28 ans, DJ pour ses potes depuis toujours, mais commercial dans l’informatique suffisamment longtemps pour qu’un jour il décide d’économiser son salaire et se paye une formation. «J’en avais tellement marre de mon job, et comme j’ai cette passion depuis toujours et que je voulais être mon propre patron, je me suis dit : pourquoi pas DJ ? Avec mes références. Moi, c’est la techno, vivre à Berlin, ça ne me dérangerait pas tu vois. Mais ici il y a des gars du hardcore, de la neurofunk - lui là-bas, il est fou de trap… Personne ne te force sur un genre ou un autre. Mais il faut apprendre à mixer pour tout le monde.» Maxime est d’ailleurs en train de plancher sur un hypothétique mix pour la boîte de nuit Folie Douce à Val d’Isère. Ce n’est pas un non-dit - ici, on forme des mecs qui pourront bouffer à tous les râteliers plutôt qu’à un métier qui n’existe finalement plus : le DJ juste DJ.
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15H00 : MAO
À moins qu’il soit devenu quelqu’un avant internet, le DJ juste DJ est mort et enterré avec les CD-samplers des magazines d’informatique. Ce que confirme Mehdi, professeur de musique assistée par ordinateur (MAO) (et aussi producteur de musique électronique sous le nom de Mackoall) : «quasiment tous les élèves deviennent aussi producteurs après l’école. Il le faut - aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est même plus important ; on voit dans les festivals des artistes invités à mixer sur la base de leurs productions, car ils ne savent clairement pas mixer : ils viennent avec un ordinateur et un contrôleur midi, et ils jouent leurs morceaux. Mais ils n’ont pas la technique des platines.»

Avant qu’un petit groupe d’élèves ne vienne prendre sa leçon, Mehdi m’a raconté comment il enseignait la MAO à l’école : en commençant par les rudiments du logiciel Ableton Live puis les techniques du home studio, Mehdi arrivait à dérouler un programme pour apprendre les rythmiques, le groove, le solfège, les règles d’harmonie... le tout sur informatique. Quand je lui ai demandé si certains de ses apprentis étaient devenus de célèbres compositeurs d’électro, il m’a fait écouter un morceau intitulé Hiding Away, que j’avais l’impression d’avoir déjà entendu 1000 fois - ce que je lui ai fait remarquer. Mehdi m’a répondu : «c’est le but ! Ce que je vais dire est peut-être choquant, mais aujourd’hui, les sons sont toujours des amalgames, des fusions, et il n’y a rien de fondamentalement nouveau. Ça ne me fait pas de peine : je prends toujours mon pied à faire du son.»

16H00 : JEANINE
Le cours de musique de Mehdi commençait, l’examen de Florian se terminait, les élèves rejoignaient la salle des platines pour faire leurs devoirs quand un moment de grâce s’est produit. Jeanine Blondy - la Jeanine Blondy -, chanteuse lyrique en âge d’être passée dans La Chance aux Chansons de Pascal Sevran (c’est le cas d’ailleurs), est arrivée pour un rendez-vous avec Florian. Elle voulait prendre des cours à DJ Network. Comme c’est l’usage de l’école, le rendez-vous a commencé par un tutoiement gêné, vite décomplexé par les connaissances de Jeanine sur le sujet informatique. Oui elle avait du matériel, oui elle savait faire de l’ordinateur, Photoshop, Soundbooth, tout ça elle connaissait. Jeanine expliquait qu’elle écrivait ses chansons et qu’elle voulait apprendre à produire, et comme il n’y avait pas de niveau requis pour rejoindre DJ Network, le jeune professeur en face d’elle n’a pas su rétorquer une raison quelconque pour refuser à Mme Blondy d’apprendre la musique électronique sur Ableton avec des gamins de 20 ans. Quand elle est partie, Florian m’a dit que malgré son âge, une certaine Mamy Rock avait obtenu une résidence dans la boîte de nuit le Palais Maillot, à Paris. Il n’était donc pas exclu que Jeanine puisse avoir très bientôt accès aux chemins de la connaissance de la prod' électronique même si, selon Mehdi, «elle risque de se faire chier quand on fera du beat».

La journée s’est terminée par un cours particulier de Floxyd. Des notions élémentaires – les structures, le fait que 95% des morceaux électro soient montés pareil, la synchronisation tempo, etc. Je m’y suis amusé, mais n’en suis pas sorti paré pour débarquer avec férocité sur le marché du deejaying. C’est tant mieux. Dans cette petite école, la place est chère, et dans le monde, quelle place y a-t-il pour ceux qui ne savent que mixer ? Jeanine Blondy mérite bien plus que moi de devenir DJ-productrice.

* Certains prénoms ont été remplacés par d’autres que j’aimais mieux.