Je me souviens encore avec douleur de l'année dernière, où après deux jours entiers passés à la Cocktail d'amore, j'avais cru malin d'aller au Palais des Festivals (je me demande encore pour quelle raison) et que j'étais tombé sur Michel Ciment. Franchement, tu peux pas pire comme descente.

Comme on avait déjà vu le film d'ouverture à Paris, celui des frères Coen (plutôt pas mal d'ailleurs, toujours aussi malins pour se moquer de l'Amérique wasp), on était plutôt libre et on ouvrait le festival avec mille fois mieux qu'un rendez-vous avec Meryl Streep, présidente du jury : on dînait avec l'incroyable Zazie de Paris. Elle a traversé toutes les périodes berlinoises et elle sait raconter les histoires comme personne, alors on a écouté comme des gamins ses anecdotes sur Werner Schröter, Einstürzende Neubauten et surtout sur David Bowie, qu'elle connaissait de l'époque où elle s'occupait du Roxy («pas du tout mon genre, beaucoup trop petit»). J'avais rencontré Zazie la première fois à une projo mémorable où elle venait présenter Warum Madame Warum ?, un court projeté avant Chantal All Night Long, un doc sur la cultissime Chantal qui fait ses soirées le jeudi depuis plus de 15 ans. Toute la scène drag était là (Gloria Viagra, Biggy van Blond, Polla Disaster...) et le Kino International ressemblait à une sortie d'after.

Je décidai justement d'emmener Philippe à la House of Shame de Chantal, histoire de la lui présenter et de faire le remake de la célèbre photo avec Miss Koka. Comme d'habitude, c'était la Tour de Babel. Je me souviens qu'un mec s'est présenté à un Américain en lui disant «I'm Italian» et que l'autre a répondu «Ha ! Que tàl ?», et d'une discussion avec Philippe du genre «j'adore ce t-shirt Maya. - Maya l'abeille ? - Non Maya la civilisation».

unnamedChantal entourée de critiques au meilleur de leur forme

Evidemment on rentre à 8h du matin et on décide de zapper le nouveau Jeff Nichols. De toute façon programmé en début de festival ça sentait pas super bon et Didier Péron de Libé nous avait définitivement convaincu qu'on pourrait s'en passer. De toute façon Philippe avait décidé que Jeff Nichols était le réalisateur qu'il détestait le plus au monde. «Y a un enfant de 8 ans dans le film : ça a l'air abject».

Au bout de trois jours, on avait quand même réussi à voir un film, Ja, Olga Hepnarova (Moi, Olga Hepnarova), qui faisait l'ouverture de la sélection over gay-friendly Panorama dirigée par Wieland Speck, à qui l'on peut attribuer sans conteste le titre de reine des daddies. Je m'ennuie ferme à cette histoire de dernière condamnée à mort en Tchécoslovaquie. Ca ressemble à une campagne de pub Saint Laurent par Hedi Slimane en version longue.

Le lendemain, on tombe quand même sur notre première pépite : Kiki, un film sur la scène voguing black et gender-fluid de New-York. On avait eu de bonnes rumeurs de Sundance, où il avait été montré quelques semaines avant. Le film a d'ailleurs obtenu le Teddy du meilleur docu 25 ans après Paris is Burning. Il y a quelque chose de très émouvant à voir comment la pratique du voguing s'est dotée d'un discours politique hyper-structuré. Les kids citent sans le savoir Deleuze, Foucault ou Derrida (on a entendu 4 ou 5 fois pendant le film dire le mot «déconstruire»). Ce qui est très fort aussi, c'est que ce sont eux qui sont allé chercher la réalisatrice Sara Jordenö pour qu'elle les filme, et ce postulat de départ fait toute la différence.

unnamed-2_1George Clooney a pris un café avec Angela Merkel. What else ?

Comme on est reparti dans un nouveau tunnel de clubbing, je laisse Philippe rentrer seul pour qu'il dorme 3 heures avant d'aller voir le nouveau Mia Hansen-Løve avec Isabelle Huppert. Je préfère m'en passer vu que j'ai détesté tous ses films jusqu'ici. Rappelons quand même que Mia Hansen-Løve cumule cette faculté rare d'être à la fois femme de, fille de et sœur de. Mais bon, respect, la meuf a quand même fait un film sur le clubbing alors qu'elle se couche tous les soirs à 10 heures en buvant une tisane ventre plat. Comme cette fille est déjà vieille à 30 ans, c'est assez logique qu'elle ait voulu faire un film sur la ménopause avec Huppert. Philippe a aimé le film et il a obtenu l'Ours d'Argent de la mise en scène, ce qui prouve bien que je suis une mauvaise langue.
 unnamed-3Ce matin-là, j'avais décidé de ne pas danser le Mia

Quand je me retrouve pour la première fois dans la grande salle du Berlinale Palast où sont projetés les films, il faut bien se rendre à l'évidence : les critiques de cinéma sont des gens globalement assez repoussants. Hygiène douteuse, ventre bedonnant, cheveux longs ou chauves ou les deux en même temps pour les hommes, et une déclinaison de Régécolor pour les femmes : rouge, bleu, orange, violet, avec des fringues de vieille prof d'allemand assortis aux veuch. Y a qu'en France où de jeunes mecs et meufs peuvent encore trouver le job de critique ciné sexy. Azoury bouillonne : «comment ces gens-là veulent-ils juger sur des critères esthétiques ?».

En parlant d'esthétisme, le film du matin se veut un pur produit d'esthète - Cartas da guerra d'Ivo M. Ferreira cumule tous les clichés du film portugais d'auteur. C'est une adaptation des Lettres de la guerre d'Antonio Lobo Antunes à sa femme lorsqu'il part comme médecin de guerre en Angola. On pense forcément à Tabou parce que «noir et blanc + Afrique». D'ailleurs, il paraît que les oreilles de Miguel Gomes ont sifflé. S'il y a quelques trucs énervants et que ça sent parfois le fake, le réalisateur arrive à décrocher quelques beaux moments dans la dernière moitié du film.

Après ce film tout plein d'hommes, on part direct au Berghain, un club tout plein d'hommes. Heureusement qu'il y a la musique, car avec toute cette testostérone, Philippe commence à avoir l'impression qu'il est à l'armée. En même temps, dès qu'il voit un hétéro il me dit dépité : «mais c'est à ça que j'appartiens ?».

A l'intérieur, en pleine montée au milieu de la piste on retrouve Jean-Sébastien Chauvin (ah bah bravo Les Cahiers du Cinéma) dont c'est la première fois, et on appelle ce moment «l'instant critique». Je le retrouve plus tard dubitatif devant un mec qui passe tout son week-end dans les urinoirs de la boîte à implorer tout le monde de lui pisser dans la bouche. Un peu plus tôt, j'avais vu un pauvre Japonais, avec toute la politesse nippone, qui n'avait pas osé lui refuser. En même temps, si ça peut rendre service.

Au bout de 16 heures à l'intérieur je commence un peu à fatiguer, mais je reste encore deux heures de plus parce que Philippe n'arrive pas à partir, scotché au dancefloor. De peur de ne pas terminer le festival je fais une cure de sommeil, mais Philippe qui ne dort jamais écrit trois ou quatre textes pendant ce temps-là. Il avoue ne plus voir grand-chose à plus d'un mètre et son cerveau a un peu fondu, du coup je fais l'auxiliaire de vie.
 unnamed-4Un dépliant touristique berlinois

On peut dire que le réfugié, c'est la grosse tendance à Berlin en 2016. Des réfugiés dans les films, des réfugiés dans les rues, des réfugiés dans les clubs. C'est assez réjouissant au petit matin de former un aréopage en sortie de boîte où se mêlent une pédale syrienne, une gouine irakienne, deux trois Palestiniens et quelques kids de Tel Aviv qui ont fui Netanyahou. La ville, un peu à la traîne sur les autres capitales cosmopolites et jusqu'ici un peu trop blanche, a commencé à se colorer.

Le problème c'est qu'au Potsdamer Platz, où se concentre la majeure partie du festival, ça ressemble surtout à un programme Erasmus. Les journalistes et professionnels, moins nombreux qu'à Cannes, se réunissent comme en colonie de vacances. Et ils semblent aimer ça. Probablement doivent-ils coucher ensemble, à chaque fois qu'ils se retrouvent dans un festival étranger. Rien que d'y penser j'ai la nausée comme si j'avais fait trop de mélanges.

Un problème mathématique de proportionnalité se pose aussi à chaque projo : pourquoi y a-t-il autant de critiques italiens dans les salles des festivals alors qu'il n'existe plus de cinéma italien ? Et pourquoi parlent-ils si fort ?

Ceci dit, c'est un film italien qui a eu l'Ours d'Or, un documentaire sur les réfugiés de Lampedusa. Evidemment on l'a pas vu, parce qu'on a autre chose à foutre que suivre la compèt' officielle, mais tout ce qu'on en a entendu nous fait un peu peur. On a préféré aller voir Soy Nero, du Franco-Iranien Rafi Pitts aujourd'hui installé à Los Angeles. L'histoire d'un Mexicain qui traverse la frontière pour se rendre à L.A. et s'engager dans l'armée pour gagner la nationalité américaine. La première partie, très Monte Hellman, est sublime. La deuxième, censée se passer dans un pays arabe indéfini, l'est moins (on a eu du mal à adhérer à cette reconstitution tournée au Mexique où l'on reconnaît la même couleur californienne, qui a tellement peu à voir avec celle du Moyen-Orient), mais ça reste ce qu'on a vu de meilleur en compétition (et reparti sans rien naturellement).

Le cinéaste israélien Avi Mograbi présentait aussi Bein Gderot (Between Fences) à Forum. Un doc édifiant sur le sort des réfugiés Érythréens en Israël. On comprend pourquoi il y a autant de jeunes Israéliens de gauche à Berlin, et ça nous vaccine contre tout risque d'Alyah.

 unnamed-5Grosse actualité cinéphile dans les quotidiens berlinois
(pour ceux qui n'ont pas fait LV2 Allemand, il s'agit de la sortie DVD du Grand blond avec une chaussure noire)

Indirectement, ça parlait aussi de Moyen-Orient dans le nouveau film de Spike Lee. On pensait au départ que Chi-raq serait un biopic du plus grand président de la Vème République avec Samuel L. Jackson et Angela Bassett dans le rôle de Jacques et Bernadette, mais en fait Chi-raq est la contraction de Chicago et Iraq, pour signifier la guerre des gangs qui sévit dans la capitale de l'Illinois et les armes à feu qui y ont fait plus de morts civils que de soldats américains tués en Irak. C'est une des meilleures surprises du festival, une sorte de comédie musicale rap (tous les dialogues sont en rimes comme dans un slam, avec quelques intermèdes musicaux). Ça se la pète un peu comme toujours chez Spike Lee, mais il tente des trucs qui, lorsqu'ils marchent, sont plus que bluffants. Adapté de L'Assemblée des femmes d'Aristophane, les femmes y décident de faire la grève du sexe pour obtenir un cessez-le-feu et la remise de toutes les armes à feu. C'est un peu simpliste, on peut même trouver ça un peu con parfois, mais cette touche d'utopie ne faisait pas de mal au milieu de de la morosité ambiante.

Le film, ultra-féministe et black power, résonnait comme un parfait écho à Formation, le dernier track de Beyoncé qu'on s'est passé en boucle pendant une semaine avec Philippe. «Après le clip de Formation, le festival peut s'arrêter», m'avait-il dit avec toute sa sagesse. Bon, en même temps, 20 minutes plus tard il m'appelait pour me demander «comment elle s'appelle Rihanna déjà ?» et je me doutais que ça allait plus très fort dedans sa tête.
 unnamed_1Traduction approximative : Drogues dures, sexes encore plus durs 

Après son départ, j'ai fait le bon élève, genre 4 films par jours et vu plein de choses bien, comme toujours à Berlin si l'on s'écarte des sentiers battus. Un nouveau Kurosawa super (pourquoi en séance spéciale et pas en compèt' ? On ne comprendra jamais Dieter Kosslick, directeur de la Berlinale qui partage avec son homologue cannois Thierry Frémaux un certain côté Bozo le clown lors des projections officielles et un même goût pour le tapis rouge clinquant aux dépens du cinéma).

Pareil pour Ilegitim d'Adrian Sitaru, vu à Forum. Le film est une véritable machine de guerre, produit parfait pour un grand festival de cinéma international - il repartait sûr avec un prix s'il était en compétition. Une histoire d'inceste entre un frère et une sœur jumeaux, menée avec toute la virtuosité que les Roumains ne cessent de prouver depuis une dizaine d'années. Un film ultra-malin, peut-être trop même, à la limite du tour de force.

bbf58796-e536-4d9f-93a0-f8f1a8f4e100Nous on a la Place Dalida 

On s'est aussi déplacé pour Goat parce qu'on avait lu de bons échos de Sundance. Le générique de début qui montre au ralenti des mecs en train de bander leurs muscles fait penser à un panoramique sur les gym queens regroupées en meute sous les escaliers du Berghain. Ah bah tiens, James Franco est producteur du film et Nick Jonas des Jonas Brothers joue dedans. Le film, sur le bizutage dans les facs américaines, réussit à ne pas mentionner une seule fois le mot "homosexualité", mais c'est de loin le plus gros film de folle du festival. Le réalisateur filme les séances de bizutage comme cette flopée de pornos gay qui surfent sur le fantasme de ces hétéros qui jouent à s'humilier (alors que genre il veut faire sa Ségolène Royal et dénoncer tout ça). Le crypto-gay a encore de beaux jours devant lui.

Dans un autre genre, Patric Chiha, lui, ne cachait pas son côté vieille folle en filmant des escorts bulgares tapinant à Vienne dans une ambiance Querelle de Brest. Brüder der Nacht (Frères de la nuit) est l'un des plus beaux films qu'on ait vus pendant cette Berlinale et nous réconcilie avec Chiha après son deuxième film raté (une comédie autrichienne, en même temps quelle idée ?) mais dont on avait adoré Domaine avec Béatrice Dalle. Quand je le croise à la fête de clôture de Forum, je lui avoue comme une connasse qu'il aurait pu couper 15 minutes (cette vieille tyrannie du film d'1h30 à laquelle la plupart des réalisateurs continuent d'adhérer) alors que le mec a probablement passé toute la fin de son montage déchiré à chaque fois qu'il supprimait un plan. En même temps, il est en mode concis dans la discussion : «je sais bien, si je dis une connerie tu vas la répéter». C'est pas mon genre.

L'Ours d'Or du mec qui sait le moins couper revient quand même à Lav Diaz, qui cette fois-ci revient avec un film de 8h. Les télés sont en boucle sur la performance, y a même une meuf dans la salle qui se prend en photo avec sa perche à selfie pour dire «j'y étais !». Pris d'une violente gastro à la pause (ils ont coupé le film au milieu comme des sagouins pour une pause déj'), je me suis contenté des premières quatre heures pour raconter mon expérience à Philippe qui, dans notre compte-rendu pour Grazia, écrira la meilleure phrase de la Berlinale : «on aime bien ici Lav Diaz, le Philippin qui défie les durées, mais alors que Berlin lui offre la compét’ officielle pour son nouveau chef-d’oeuvre de huit heures, A Lullaby to the Sorrowful Mystery, on se demande si le film ne fait pas onze minutes de trop».

 unnamed-2_2Karl Lagerfeld et Michael Haneke étaient présents dans la même personne

A bout de tout, je décide quand même de voir un dernier film, Uncle Howard, et je me mets à pleurer toutes les larmes de mon corps devant ce doc génial sur Howard Brookner, oncle du réalisateur et figure mythique du New-York des années 80. Je me méfie toujours du facteur lacrymal - Philippe me dit toujours «une fois j'avais pas dormi pendant 10 jours, j'ai pleuré devant Bienvenue chez les Ch'tis dans l'avion» - mais c'est l'un des trucs les plus beaux sur cette époque folle où l'on réalise à quel point le sida a mis un point final. Il y a quelque chose d'ironique à finir avec ce film : Berlin a remplacé New-York, et le Berghain le Studio 54. D'ailleurs le soir, je croise une vieille connaissance berlinoise au Ficken 3000, ancien bordel pour vieux Turcs devenu bordel à la mode pour pétasses internationales, qui au milieu de la discussion me glisse «hier au Berghain» alors que c'était il y a cinq jours. Je me rappelle alors une phrase qu'une créature de la nuit m'avait sortie et que je pourrais appliquer au festival. Je lui avais demandé un soir s'il allait au Berghain le dimanche suivant. Il m'avait répondu : «ich hoffe nicht aber ich denke ja», «j'espère que non mais je crois que oui».