LES PRÉMICES

Kool Shen : IV My People est né du hasard des rencontres. À la fin des années 90, j’étais chargé de production chez Warner et j’avais signé Busta Flex, avec qui j’ai pas mal bossé sur son premier album. Sur Busta Flex, il y avait aussi Zoxea et Lord Kossity. Comme il y avait d’évidentes affinités entre nous, l’idée de créer quelque chose ensemble a commencé à germer. Pour ma part, ça tombait au bon moment : avec Joey, on avait mis NTM de côté et ça me laissait du temps pour m’occuper d’autres choses. Avec le collectif, j’étais très présent en studio et j’ai réalisé quasiment tous les albums. Je n’aurais pas pu le faire si NTM avait continué, et je n’aurais jamais monté IV My People au détriment de notre duo. Je ne peux pas me couper en mille.
Busta Flex : En 94 ou 95, j’avais réussi à avoir le contact de Zoxea et il avait accepté de faire un featuring avec moi. Je suis allé chez lui à Boulogne et on l’a enregistré. Je ne me souviens plus du titre, mais je suis sûr qu’il doit encore l’avoir sur cassette. Quelques années plus tard, je croise Kool Shen dans un ascenseur de chez Sony et il me dit qu’il a entendu parler de moi et qu’il souhaite me signer. Par respect et par amitié, ça me paraissait normal de les inviter sur mon disque. Madizm était à la production et comme il connaissait aussi bien Kool Shen que Zoxea, ça a permis d’établir le contact.
Zoxea : Avec Busta Flex et Kool Shen, on se connaissait chacun de notre côté, mais la connexion entre nous trois s’est réellement faite pendant l’enregistrement du premier album de Busta Flex. En plus d’avoir composé J’Fais Mon Job à Plein Temps, j’étais invité à poser mon flow sur 1 Pour La Basse et Freestyle Session avec NTM et Lord Kossity. De là, tout est parti. J’avais déjà l’expérience des collectifs, mais IV My People arrivait au moment où chaque membre des Sages Po’ voulait partir dans sa propre direction. Ça marchait à la passion, sans souci d’argent. D’ailleurs, je n’étais pas signé chez IV My People, mais chez Warner. À la base, ce n’était même pas un label, c’était plus emblématique. Serum et Salif ont été les premières signatures, je crois.
Kool Shen : En prévision de la tournée de NTM, on avait également créé les 9.3 Party et elles ont été fondatrices de l’esprit du collectif. A l’exception peut-être de Busta, on adorait tous la scène et le principe de ces soirées était assez novateur : il ne s’agissait pas uniquement de faire un concert, mais de créer une vraie soirée. Avec NTM, on jouait 45 minutes, Busta et Kossity avaient chacun 30 minutes, Zoxea était présent à chaque prestation et les DJ’s enchaînaient ensuite et mettaient l’ambiance histoire de faire la fête. Avec Joey, on revenait parfois sur scène vers 2 ou 3 heures du mat’ pour remettre un petit coup de boost. Ça a créé une certaine cohésion entre nous tous.


IV MY PEOPLE

Kool Shen : À cette époque, on traînait toujours au même endroit, dans les couloirs du studio Planète Sun. On commençait à être un groupe et on s’est dit qu’on allait faire un morceau. On s’est donné rendez-vous au studio pour l’enregistrer : certains avaient écrit leur partie, d’autres non. C’était le cas de Kossity, notamment, qui a tout de même réussi à écrire un refrain très rapidement. IV My People est devenu mythique, mais on aurait pu recommencer avec les mêmes rappeurs sans avoir le même résultat. Dans la musique, il ne suffit pas d’aligner les personnalités pour que ça fonctionne. Notre force, à nous, c’était la cohésion.
Busta Flex : Au moment de faire ce morceau, je me suis rappelé d’un couplet que j’avais mis de côté histoire de briller lors d’un featuring. Madizm nous a proposé la prod, ça collait et Skyrock a aimé. Le label était lancé. Quand Joey a écouté le morceau, il a tellement kiffé qu’il a voulu poser dessus également. C’est aussi pour ça qu’il venait parfois poser sa patte lorsqu’on entamait ce titre en fin de concert de NTM. Ça réunissait leur public et celui de IV My People. Les gens qui aiment le hip-hop, en quelque sorte. C’était symbolique.
Zoxea : Que ce soit IV My People, Donne-moi Des Beats Fat ou J’En Pose 1 Pour Le IV, tous ces titres sont nés parce qu’on voulait prouver que l’union fait la force.  De plus, IV My People était le dernier titre joué lors des concerts de NTM, c’était tout à fait normal qu’il serve d’hymne au collectif. Ça reflétait également notre volonté de kicker, de tout donner sur un morceau. Après, il faut quand même préciser que lorsqu’on publie le titre IV My People, rien n’était encore prévu. Ce n’est qu’après l’avoir composé que l’on a commencé à réaliser qu’on était toujours côte à côte, qu’on aimait bien travailler ensemble et qu’on avait l’envie d’être la meilleure équipe possible. Étant donné qu'on assurait les premières parties de NTM avec Busta, notre réunion était assez logique.
Kool Shen : Donne-moi Des Beats Fat et J’En Pose 1 Pour Le IV sont dans le même esprit, mais selon une recette différente. On est moins nombreux sur J’En Pose Une Pour Le IV, et Donne-moi Des Beats Fat n’a pas connu le même succès.

1998-2001 : L'ÂGE D'OR DU COLLECTIF

Busta Flex : Entre 1998 et 2000, on était le noyau dur de IV My People. C’était une ambiance très hip-hop. On savait ce qu’on voulait, ce qu’on valait et on se respectait. Personne ne cherchait à surclasser l’autre. On essayait juste de se surpasser.
Zoxea : Avec Busta, on était la touche technique du collectif. Notre but, c’était de casser des bouches. Par la suite, les membres ont changé, les ambitions et la perception du public également.
Kool Shen : C’est vrai que l’âge d’or de IV My People correspond aux deux-trois premières années. Il y avait une vraie cohésion à ce moment-là. Après avoir sorti son premier album, Salif a moins participé, Zoxea est retourné vers les Sages Po’, Busta s’est mis à produire quelques artistes … De fait, vers 2002-2003, il y avait beaucoup moins de communion entre les artistes, ce n’était plus la même ambiance. Mais c’est logique, après tout : quand tu commences à être un certain nombre, c’est difficile de garder la même dynamique.
Princess Aniès (Les Spécialistes) : On est arrivé après l’âge d’or de IV My People : Zoxea, Busta Flex étaient partis. Nous, on était beaucoup moins dans la technique, mais plus dans les thèmes. Et c’est aussi pour ça que je ne me considère pas comme faisant partie à 100% de la «famille IV My People». Pour moi, c’était un label, qui n’avait plus une identité aussi forte qu’à ses débuts.
Tepa (Les Spécialistes) : Avec Les Spécialistes, on n’a pas connu l’âge d’or du crew, mais je ne le regrette pas : on a quand même connu les compilations et le premier album solo de Kool Shen qui était assez dingue. Sur scène, je ne sais pas s’il serait encore capable de donner autant d’énergie aujourd’hui. On a eu l’occasion de le suivre sur des dates comme l’Olympia ou le Zénith et ça reste encore aujourd’hui parmi mes meilleurs souvenirs. On jouait devant des gens à bloc dans des salles bondées, ce qui n’arrive pas si souvent. Avec D.Abuz, on avait fait tellement de scènes que je connaissais parfaitement le métier, mais c’était encore différent avec Kool Shen. On a fait le Maroc, Dour, les Francofolies.
Madizm : Parler d’âge d’or est un peu prétentieux selon moi. Il y a eu une époque insouciante, notamment les deux premières années parce qu’on faisait ce qu’on voulait, mais on n’a jamais été au bout de nos capacités. De toute façon, IV My People n’était pas vraiment une histoire collective : déjà à l’époque, dans Groove ou RER, on ne parlait que de Kool Shen et d’un label créé par lui et pour lui. IV My People, c'est donc surtout son histoire à lui.

NOUVELLE ÉCOLE

Alcide H (Serum) : À la base, Dany Boss et moi, on vient d’Evreux. Cela dit, on passait nos vacances d’été à Saint-Denis chez de la famille et on freestylait au fond de la cité. Kool Shen passait souvent par là et a fini par nous repérer. C’était à l’époque de l’album Supreme de NTM. Il nous a invité chez lui et nous a dit que Joey Starr préparait une compilation BOSS avec DJ Spank. De là, tout est parti : on a commencé à participer aux concerts de NTM, aux clips. En gros, on était toujours là, dans l’ombre.
Jeff Le Nerf : En 1999, avec mon collectif de rap sur Grenoble, on venait de monter le festival Hip-Hop Total Session, où étaient invités durant deux semaines des rappeurs, des graffeurs et des danseurs. De mon côté, je rappais déjà pas mal. Si bien que lorsqu’on a réussi à faire venir IV My People en 2001, j’avais déjà publié en indépendant trois mixtapes, un maxi et j’avais déjà eu des papiers dans Groove, Radikal et RER. Lorsque les gars de IV My Peep's ont débarqué, on a assuré leur première partie et ça leur a plu. Kool Shen m’a demandé de lui envoyer une mixtape et il m’a rappelé un mois plus tard.
Tepa : Kool Shen, je l’avais rencontré lors d’un concert en Côte d’Ivoire avec D.Abuz System, avec qui je faisais toutes les scènes à l’époque. Ensuite, grâce à Madizm, que j’avais appelé pour faire des prods, notre relation a commencé à se développer davantage jusqu’au début des années 2000, où l’on commence à poser des morceaux sur les Streetly Street. Mais notre signature a été repoussée plusieurs fois, on a longtemps été membre sans avoir signé quoique ce soit.
Princess Aniès : Officieusement, Tepa et moi sommes rentrés dans IV My People en 2004, mais contractuellement en 2003. C’était juste une question de paperasse parce qu’on maquettait déjà des morceaux ensemble. J’avais rencontré Kool Shen lors de l’inauguration des bureaux du label à République grâce à l’invitation d’Eric Cornic, qui avait réalisé la pochette de Paris Sous Les Bombes de NTM et celle du premier album des Spécialistes. On a fait un petit freestyle, ça lui a plu et on a signé. Pour être honnête, Bruno était plus attiré artistiquement par Tepa que par moi, mais il fallait signer les deux ! (Rires) De mon côté, je m’en fichais un peu : c’est surtout Tepa qui voulait signer, moi je venais de publier mon premier album et j’avais la possibilité d’aller ailleurs. Par contre, je kiffais l’ambiance : c’était hip-hop à mort.
Alcide H : C’est la compilation Certifié Conforme en 2000 qui a officialisé notre arrivée sur IV My People. Et le buzz a fonctionné : nous étions jeunes, mais nous avons tout de suite fait beaucoup de radios, de scènes et pas mal de magazines. Ça faisait quatre ans qu’on était là, qu’on nourrissait les Streetly Street de Madizm et ça commençait à payer pour nous.
Tepa : Le fait d’être dans l’attente était hyper-frustrant. D’autant que l’on avait quasiment deux albums de prêts, plus une quinzaine de morceaux. Ça faisait beaucoup, mais le label refusait de sortir quoique ce soit tant que Serum n’avait pas sorti son album : ils traînaient un peu, mais ils avaient rejoint le label avant nous et avaient la priorité. Ce que je pouvais comprendre. Ce que j’ai eu plus de mal à avaler, c’est la priorité donnée à l’album solo de Kool Shen… Pour tuer le temps, on a donc fait beaucoup de studio, mais ça été une période assez difficile. On se démerdait avec les allocations pour vivre et on n’avait pas trop de réponses par rapport à l’avancée du projet. C’était frustrant parce qu’on avait déjà un passif avec Les Spécialistes. Ce n’est pas IV My People qui a fait notre notoriété. On avait déjà un album, on avait fait quelques apparitions remarquées et on multipliait les scènes.
Jeff Le Nerf : Je n’ai pas signé avant 2004 parce qu’il y avait des artistes comme Serum et Les Spécialistes sur la liste d’attente. Kool Shen m’a donc garanti qu’il me signerait, mais pas tout de suite. Du coup, comme il fallait bien que je mange, il m’a fait bosser sur des projets en attendant. J’ai travaillé avec lui sur la B.O. de Dans Tes Rêves, il m’a permis de faire un duo avec Oxmo Puccino sur la B.O. de Double Zéro. Le film est pourri, mais j’ai pu collaborer avec mon rappeur préféré et empocher 15 000 euros. Quand tu as 22 ans et que tu vis encore chez ta mère, ça paraît dingue. Surtout pour un rappeur de province.

«KOOL SHEN N'ÉTAIT PAS AU-DESSUS DE NOTRE ÉPAULE À NOUS DIRE QUOI FAIRE.»

Zoxea : Avant la sortie de IV My People, ça faisait déjà quelques temps que je travaillais sur mon album solo (À mon tour d’briller). Kool Shen s’occupait de la section rap chez Warner et m’a permis d’enregistrer chez eux. Madizm et Melopheelo se sont occupés des prods, tandis que Kool Shen était derrière la console. Il incarnait l’oreille extérieure qui te dit quand ça va ou quand ça ne va pas.
Alcide H : Pour notre disque (On vit comme on peut, 2003), on a essentiellement bossé avec Madizm. Kool Shen n’est arrivé qu’à la fin. S’il est présent sur l’intro, par exemple, c’est uniquement parce qu’elle devait figurer sur un maxi qui n’est jamais sorti. Je me souviens que IV My People nous demandait de patienter pour publier le disque, mais on a fait du forcing parce qu’on sentait que c’était le moment. On venait d’enregistrer dans les meilleures conditions, dans la cabine D du studio Planète Sun et on était super motivés.
Kool Shen : Dernier Round est sorti en 2004, sans que je me dise à un moment donné : «je vais faire un album». Je faisais des titres pour chaque compilation, j’avais six ou sept morceaux en solo depuis la fin de NTM et j’ai fini par me dire que j’étais capable de faire un album entier. D’autant que j’en avais le temps.
Princess Aniès : Lorsque Reality Show est sorti en 2005, IV My People ne vendait plus beaucoup. Cela dit, on a quand même réussi à en écouler 20 ou 30 000. Ce n’est pas rien.  Et on ne le doit qu’à nous : Kool Shen n’était pas au-dessus de notre épaule à nous dire quoi faire.
Tepa : Sur notre album, on ne voulait pas que Madizm et Sec.undo réalisent toutes nos prods. On les respecte beaucoup, mais on voulait une vraie diversité. Le label a fini par accepter parce qu’il n’avait pas le choix, mais ça été dur. Alors qu’au final, ils ont fini par s’ouvrir à d’autres producteurs également sur la troisième compilation (Mission, 2005). Je pense que ce n’était pas plus mal : IV My People avait une image très fermée et très sélect, tandis que nous, on avait des rapports avec tous les mecs du rap. Kool Shen était souvent dans la concurrence : nous, on voulait simplement travailler avec tout le monde. On a même favorisé des réconciliations, comme celle avec la radio Générations.
Jeff Le Nerf : Pour Le Nerf à Vif en 2004, j’ai tout réalisé seul à Grenoble avant d’arriver sur Paris et de retravailler tout ça avec Kool Shen en studio. Et là, je le laissais faire : il sait mettre en valeur un morceau, un couplet ou un refrain. Pareil pour Madizm qui était un super bon producteur et DJ.
Madizm : Personnellement, je trouve que peu de choses ont résisté au temps. C’est dommage parce que, artistiquement, on avait des raisons d’exister. On avait des individualités très fortes, mais la plupart des productions retenues étaient sans doute les plus accessibles, les plus évidentes. On a finalement peu publié par rapport au nombre de morceaux ou de productions réalisés, et je pense qu’on n’a pas osé publier les titres les plus risqués, ceux qui nous auraient permis d’être aux avant-postes. Pour tout dire, les albums de Zoxea et Salif sont les seuls que je trouve ré-écoutables aujourd’hui.
Iv My People
«ON AVAIT L'IMPRESSION D'ÊTRE LE WU-TANG FRANÇAIS.»

Zoxea : C’est souvent moi qui mettait l’ambiance en studio, un lieu où, selon moi, il ne faut pas trop réfléchir et se prendre la tête. Nous, on était jeunes, on avait le buzz, on avait l’impression d’être les rois de New-York, d’être le Wu-Tang français.
Éric Cornic (graphiste) : À la fin des années 90, j’habitais à République à Paris et, honnêtement, la moitié du rap français est passé par chez moi. C’était la fête à ce moment-là. Nous sommes même partis un mois en vacances tous ensemble à Saint-Martin pour fêter la première compilation. Il ne manquait que Zoxea, si je me souviens bien. Il était blasé, mais on s’est bien rattrapé par la suite. Une fois, je me souviens qu’on voulait aller aux Bains avec Zoxea et Lord Kossity. À l’entrée, David Guetta nous dit que ce n’est pas possible ce soir. Du coup, ça s’est fini au Grec et on est allé se coucher. Des ambiances de blédards, quoi ! (Rires)
Alcide H : Personnellement, je me souviens surtout d’un concert à Avoriaz où il y avait de la tension avec des mecs de Paname. Ils voulaient nous empêcher de monter sur scène à cause d’une histoire avec Kool Shen. On est quand même monté et la foule a explosé. Plutôt qu’en coulisses, la violence s’est passée sur scène.
Princess Aniès : Il y a eu aussi une soirée mythique au Cannet, sur la Côte d’Azur pour fêter la fin de notre tournée. On avait tout retourné dans la rue et les flics étaient venus pour nous calmer. Bruno avait invité tout le monde au resto et, comme des gens l’avaient reconnu, ils nous ont invité à poursuivre la soirée dans un pub. Je ne rentrerais pas dans les détails parce que ça s’est terminé d’une manière chelou, mais c’était une super soirée.
Kool Shen : Cette soirée était mythique, mais il y en a eu des milliers d’autres. Le plus impressionnant, c’était lorsqu’on faisait des concerts tous ensemble. Les après-concerts étaient d’ailleurs bien plus fous que les shows eux-mêmes, on était un peu comme de grands enfants en colonie de vacances. Et ce vent de liberté, c’est ce qu’on aimait.
Tepa : Les répétitions pour préparer les radios étaient des moments de partage incroyables, mais ils étaient rares. Il faut quand même dire que l’on ne voyait quasiment que Kool Shen. Le reste du crew, on ne le voyait pas tant que ça.
Jeff Le Nerf : On n’était pas tous des super potes, mais on s’entendait bien. Il y avait beaucoup de respect entre nous tous. Ça discutait, on acceptait les critiques, mais on était surtout des collègues. Et ça bossait : avec Kool Shen, j’ai appris ce que c’était d’occuper une scène, de répéter de midi à minuit, de travailler l’endurance, etc. Honnêtement, c’est un incroyable perfectionniste. Lorsqu’il travaillait sur Dernier Round, il m’hébergeait chez lui et j’ai été impressionné par sa façon de travailler, de tout répéter, etc. J’avais l’impression d’être novice alors que ça faisait presque dix ans que j’écrivais.
Zoxea : Les premières parties de NTM ou les 9.3 Party avec les membres de BOSS d’un côté, et nous de l’autre, étaient dingues. C’était dénué de toute démarche commerciale ou publicitaire, ça reste un grand souvenir et c’était loin du grand brouhaha provoqué par des concerts comme Urban Peace.
Kool Shen : Avec le recul, j’ai remarqué que les gens retiennent notre concert à Urban Peace, mais je suis loin d’apprécier ces scènes où tu viens chanter deux morceaux sur un micro mal réglé et un son dégueulasse. D’ailleurs, Urban Peace correspond à une période où l'on commençait à vendre moins de disques.

2HIGH

Eric Cornic : Le label vendait peut-être moins, mais on avait réussi à développer une vraie imagerie. Notamment grâce à 2High Community. Je ne me suis pas occupé du logo de la marque, je n’y arrivais pas à vrai dire, mais j’ai réussi à signer un jeune graphiste issu du graff qui y est parvenu à la perfection. Le logo de IV My People, en revanche, je l’ai créé avec Madizm, qui avait l’idée de cette boule de billard. Je me suis ensuite occupé des pochettes d’album de Zoxea, de Busta Flex et des différentes compilations du label.
Fayçal (commerciale) : Sans nous donner d’ordres, Kool Shen était pleinement investi dans 2High, il venait même parfois nous aider au stock. Son investissement, c’est vraiment ce qui a permis de renforcer l’image de la marque et d’élargir la gamme. Par la suite, on a réussi à la développer, à sponsoriser d’autres rappeurs et quelques sportifs. On a tout fait pour la diffuser, même de la vente par correspondance. À l’époque, il faut quand même rappeler que 2High était la 2ème ou 3ème marque de streetwear française. Ce n’était pas qu’un mot, il y avait un vrai esprit derrière.

DES SESSIONS SPONSORISÉES AU CHAMPAGNE.

Madizm : J’étais la personne la plus présente en studio, j’étais un vrai rat. Et puis ça m’allait très bien parce que les labels finançaient les sessions, ils défrayaient les taxis, la bouffe et tout ce qu’on voulait. Je ne te dis pas le nombre de fois où on est allé manger au MC Do aux frais du label avec NTM et Busta pendant les sessions ! On s’est aussi fait plaisir en commandant régulièrement des caisses de champagne. Il y avait toujours une douzaine de bouteilles à disposition. Un jour, on était à sec et je me souviendrai toujours de Joey en train de niquer le distributeur pour avoir sa bière de 4h du matin.
Kool Shen : Les compilations étaient enregistrées ensemble, tout le monde était là pour l’enregistrement d’un titre et inversement. Mais bon, on était tellement alcoolisés à l’époque que je ne me souviens pas de tout ce qui pouvait se passer en studio. United We Stand et C’est Ma Vie, ce sont des titres forts. Les compilations suivantes, chacun est plus dans sa propre vibe…
Eric Cornic : Ce n’est pas au studio que les morceaux prenaient naissance. À l’époque, Madizm et Sec.undo partageaient une piaule et pondaient trois à quatre productions par semaine. Ils en conservaient une et la bossaient à fond pour ensuite la soumettre aux rappeurs. Ces derniers écrivaient là-dessus, essayaient leur texte et ce n’est qu’après tous ces essais qu’ils allaient au studio. Et là, c’était toujours la même chose : les mecs posaient leur flow dans la cabine et une petite dizaine de potes était assise sur le canapé à rouler des bédos.
Madizm : Avec le recul, j’ai l’impression de ne pas avoir été reconnu à ma juste valeur. Par exemple, on a toujours parlé d’un duo Madizm & Sec.undo. Ce que les gens ne savent pas, c’est que je faisais 9 morceaux sur 10. A l’époque, on me l’avait collé dans les pattes, et j’avais uniquement accepter de faire des prods avec lui parce que j’avais des dettes.
Eric Cornic : Quand Madizm se pointait le matin avec un pétard à la bouche et la gueule enfarinée de la vieille, il avait toujours l’impression de proposer de la merde. Pourtant, le mec mettait tout le monde par terre avec ses instrus. Et pas que : le dessin sur la pochette du premier album de Zoxea, c’est lui.
Tepa : Avec Princess Aniès, on était souvent en studio même lorsqu’on ne figurait pas sur les compilations. Kool Shen est très perfectionniste et ne laisse que peu de place au hasard ou à l’erreur. Lorsqu’il nous invite sur la compilation IV My People Mission, on pose Qui est le sexe faible ?, mais il n’est pas convaincu. Dans la foulée, on refait un morceau qui n’a rien à voir, Mélodie des sous-sol et Kool Shen a halluciné. La production, c’était celle de l’intro de la compilation parce qu’il ne restait que celle-là.
Jeff Le Nerf : Si je suis aussi présent sur IV My People Mission, c’est surtout parce que j’étais toujours en studio à écrire de nouveaux textes. Je n’arrive pas à rester statique une fois en studio, il faut que je noircisse des feuilles. Du coup, plutôt que d’attendre les textes plusieurs semaines de certains rappeurs, je pense que Kool Shen a compris que j’en écrivais trois par jour et que certains correspondaient à ce qu’il cherchait.  Après une écoute collective, on a fini par les choisir.
Kool Shen : La musique est tellement aléatoire que c’est difficile de savoir ce qui a pu coincer. Chacun a évolué, on écrivait peut-être moins tous ensemble. Chacun était dans son délire et il y avait probablement moins de cohésion. Même au niveau des instrus : il n’y avait plus que Madizm et Sec.undo sur la troisième compilation. Mais on ne peut pas s’en plaindre : ça prouve que l’on avait une poignée d’artistes capables de proposer des projets bien différents.

« PEUT-ÊTRE QUE LE RENOUVELLEMENT DES RAPPEURS N'A PAS CONVAINCU LES AUDITEURS. »

Zoxea : Lorsque le label a cherché à servir de rampe de lancement à de jeunes rappeurs, il s’est aussi confronté à la difficulté d’une telle ambition. Jusqu’ici, avec Busta, on était les barons qui mettaient leur savoir-faire au service des autres. À présent, il fallait développer.
Jeff Le Nerf : Je suis arrivé à IV My People dans une période assez trouble. Il restait à peine trois ans avant la fin de l’aventure et, même si Kool Shen servait de rampe de lancement donc, ça manquait certainement de singles à une époque où Skyrock ne demandait que ça. Kool Shen a su en faire, mais pas nous. On n’était peut-être pas assez musicaux dans le choix de nos morceaux, ils étaient sans doute trop crades.
Princess Aniès : Pendant longtemps, IV My People restait pour moi l’entité à laquelle il était très difficile d’accéder. Peut-être que le renouvellement des rappeurs n’a pas convaincu les auditeurs.
Kool Shen : Ce n’est pas parce qu’on a un titre de moins fort sur une compilation de quinze titres que le bateau coule. La raison était nettement plus économique qu’artistique. Nous n'étions pas une vraie structure, mais on produisait des clips, des pressages, on s’occupait du marketing et on avait nos propres bureaux. À un moment donné, si les banques ne suivent pas le projet, c’est compliqué de s’en sortir. Peut-être qu’on n’avait plus notre place, peut-être que de nouveaux artistes avaient davantage leur rôle à jouer dans ce rap moins porté sur les thèmes. Tout les explications sont possibles.
Alcide H : Le fer n’a pas été battu lorsqu’il était encore chaud. Dans le cas de Serum, par exemple, il aurait fallu enchaîner un autre album après celui de Kool Shen, mais le label préférait sortir une compilation. C’était un choix étrange parce qu’on venait d’enchaîner les festivals avec Kool Shen et notre premier LP s’était vendu à 30 000 exemplaires. Personnellement, j’avais même un album solo dans les tuyaux, mais ils n’en voulaient pas. C’est pour ça que j’ai fini par lancer la compagnie 707 : il fallait que je pense à mes projets.
Madizm : Il y a eu des incohérences d’un point de vue artistique. Il y a certaines compilations, comme un certain nombre de Streetly Street, qui n’auraient pas dû sortir. Musicalement, ce n’était pas au top, mais ça permettait de payer les impôts. En revanche, un mec comme Salif méritait plus de soutien. Il n’arrêtait pas de faire le buzz, Skyrock le kiffait, mais il n’avait pas de clip pour appuyer la promo. C’est abusé, non ?
Princess Aniès : Après, il ne faut pas être langue de bois non plus : ça a essentiellement fermé à cause des petites embrouilles. C’est comme dans une famille : on est réuni autour d’un même projet, celui-ci grandi, quelques petites bisbilles apparaissent et ça finit par clasher. On a accusé Kool Shen parce que c’est le gérant, mais il ne pouvait pas non plus forcer les gens à acheter nos disques. Lorsqu’on avait signé, les mecs avaient d’ailleurs été très clairs. Ils nous avaient dit : «si votre disque marche, c’est grâce à vous. S’il foire, c’est à cause de vous.»
Madizm : Avec le recul, je ne peux voir IV My People que comme une grosse enculerie n’ayant profité qu’à certaines personnes.
Tepa : Tout n’était pas honnête : il y a eu des falsifications de compte qui m'ont obligé à ouvrir ma gueule. Kool Shen a fait confiance à des personnes qui ne le méritaient pas. À l’époque, rien n’était répertorié, tout était très obscur en terme de comptabilité. Sur les Streetly Street, par exemple, on a cinq ou six morceaux qui ne sont pas répertoriés. On a participé à la compilation Planète Rap, qui s’était vendue à plus de 250 000 exemplaires et je ne l’ai même pas. Tout ça a fini par provoquer un clash entre Kool Shen et moi.

Kool Shen : Je suis sûr que Tepa n’avait pas de problème à la base. Il avait l’impression qu’on lui devait des sous, mais il a dû se rendre compte au final que c’est lui qui nous en devait. Tout simplement parce que les ventes des Spécialistes ne couvraient pas l’avance de IV My People.. Mais ce n’est pas ces petites embrouilles qui ont précipité la fin de l’aventure. C’est plus en interne, en lien avec notre situation économique. Les associés ne s’entendaient plus entre eux. Pour rien au monde je ne voudrais recréer un label.

«CETTE AVENTURE EST BEL ET BIEN TERMINÉE.»

Kool Shen : Bien sûr, je regrette le fait de n’avoir pas été assez mature pour amener cette aventure plus loin. On n’a pas maîtrisé à fond ce domaine. Plusieurs erreurs ont été faites de notre part, et on ne doit rien enlever au talent des artistes. Malheureusement, malgré leur talent, je n’ai même pas la satisfaction de me dire qu’on a vendu 200 000 disques de l’album de Salif.
Alcide H : On a discuté de refaire un album avec Dany, mais on avait du mal à se mettre d’accord musicalement. Entretemps, on avait sorti un projet chacun de notre côté et ça nous avait donné envie d’évoluer dans des directions différentes. Du coup, j’ai fait le bilan : j’avais mon compte en banque dans le rouge, je faisais face à des décisions personnelles ; il a donc fallu bifurquer. Depuis, je suis cadre dans une grosse boîte de sécurité sociale près de la Suisse, même si je suis revenu à la composition et à l’écriture depuis quelques temps.
Kool Shen : Dany et Alcide H avaient déjà fait le tour de ce qu’ils voulaient, Aniès et Tepa pareil. Lorsque tu as passé 30 piges et que tu n’arrives pas à vivre pleinement de ton art, tu te poses des questions : est-ce qu’on continue tout en sachant que l’on gagne mal sa vie ou on tente autre chose ? De notre côté, on n’avait malheureusement plus les fonds pour produire leur nouvel album.
Madizm : En toute honnêteté, on est très peu à se serrer la main aujourd’hui et le seul à qui je suis fier de dire bonjour, c’est Salif. Son attitude actuelle reflète d’ailleurs bien son sentiment par rapport au rap : il s’est retiré du business et ne souhaite plus en parler. Ça prouve bien que je ne suis pas le seul à garder ce goût amer. Je pense d’ailleurs que tout le monde l'a, mais que certains sont plus des yes, man ! que d’autres.
Tepa : Les groupes éternels, ça n’existe et on avait un peu tous envie de faire d’autres choses. Aujourd’hui, je sais que Dany Boss a un petit studio à St-Denis, chacun fait son biz', mais on se donne très peu de nouvelles. Pour ma part, je m’éclate surtout avec Méta-TV, où je peux aborder aussi bien ma passion pour la musique et la politique que pour l’Histoire.
Jeff Le Nerf : On peut dire ce qu’on veut de Kool Shen, mais je lui dois beaucoup. NTM m’a donné envie de faire du rap et du tag, il m’a permis d’intégrer IV My People et, lorsque ma fille est née en 2004, il a pris le temps de prendre le train jusqu’à Grenoble alors qu’on ne se connaissait que depuis trois ans. Forcément, notre collaboration ne pouvait que se poursuivre. C’est pour cela qu’on me retrouve à ses côtés pour la réalisation de son nouvel album.
Busta Flex : Pour le kiff, je suis revenu en 2014 avec le titre Soldat, un remix du morceau IV My People. Zoxea et Kool Shen étaient chauds et ils m’ont conseillé d’appeler Kossity histoire d’être au complet. À la base, c’était le remix d’un de mes titres que je voulais mettre en avant, mais on pensait qu’il valait mieux afficher le nom du crew pour ne pas paraître ambigu. Mais ça n’ira pas plus loin, c’est juste pour le clin d’œil. Cette aventure est bel et bien terminée.