Le duel régissait la vie sociale de nos nobles ancêtres depuis les invasions barbares. Le mythe a perduré et, en 1967, les politiciens Gaston Defferre (futur Ministre de l’intérieur) et René Rivière croisent le fer « sous les ombrages d’une résidence privée de Neuilly » pour clore une volée d’insultes échangées à l’Assemblée. Le dernier duel livré sur le sol français prend fin « au premier sang » versé par Rivière. Mais le duel demeure, dans l’imaginaire collectif, le symbole d’une grandeur d’âme oubliée. Pourtant, en lisant attentivement les mémoires du Seigneur de Brantôme, gentilhomme duelliste du XVIe siècle, on découvre un univers d’absurdité, de vengeances brutales et d’honneur... souvent dévoyé.

Les origines du duel
À la chute de l’Empire romain, vers l’an 500, les Barbares déferlent sur l’Europe. Parmi ces nouveaux arrivants se trouvent les Lombards, issus de l’actuelle Allemagne, qui conquièrent l’Italie à la fin du VIe siècle. « Les peuples de ces contrées étaient autrefois d’une férocité extrême, lit-on dans L’Esprit de l’encyclopédie (Paris, 1789). Ils vivaient sans lois, sans discipline, sans aucun esprit de société ; ils mettaient toutes leurs vertus à la pointe de leur épée, et ne connaissaient point d’autre justice que la force. C’était par le fer qu’ils soutenaient leurs prétentions et vidaient leurs querelles : ils faisaient battre les contestants, et donnaient gain de cause à celui qui remportait la victoire. » Cette dernière pratique, l’art du duel, se répand en vilaine lèpre, notamment en France, en Espagne et en Italie, où les hommes, d’après M. de Saintfoixsentaient un peu trop fièrement qu’ils étaient des hommes.” L’Église ne tarde guère à justifier les duels, bien consciente que Dieu ne saurait laisser périr le Juste sous le couperet du Méchant. Du coup, lorsqu’une querelle surgit, on s’en remet à Lui, poussant les belligérants à s’affronter pour décider par le sang de leur bon droit. Bien sûr, il arrive que le vainqueur soit plus tard convaincu de mensonge. Mais comme dit Brantôme : « en cela, ce sont des secrets de Dieu, lequel dispose de Sa justice, de Son équité, et miséricorde, comme Il lui plaît. »
Ms.Thott.290.2º_080r
Ainsi régi par des règles sociales et spirituelles, le duel enfante bientôt combattants aguerris et théoriciens. Brantôme n’est pas un spécialiste à proprement parler, et se réfère avec respect aux maîtres italiens qu’il appelle les Docteurs duellistes. Mais Brantôme a l’humeur guerrière des jeunes gens de son temps ; il manque même de rejoindre les Chevaliers de l’ordre de Malte, à un moment. De fait, il sait pertinemment de quoi et de qui il parle dans son livre. Lors des années passées à la Cour du Roi, il interroge les grands capitaines, recueille anecdotes et réflexions, qui ne sont publiées qu’à titre posthume en 1655 ; et encore ne sont-elles pas reconnues avant leur réédition de 1722. Son œuvre comporte plusieurs volumes consacrés à divers sujets. Celui consacré aux duels paraît pour la première fois en 1722. « Nous ignorons quel a été l’éditeur du Discours sur les Duels, précise la Notice sur Brantôme publiée à Paris en 1824. (...) Cette édition fut bientôt multipliée par des réimpressions dont il serait difficile, mais superflu, de donner une description exacte. » Brantôme « écrivait comme il parlait », déclare un contemporain. Effectivement, son style à quelque chose d’étouffant. En homme franc et viril, il ne s’embarrasse ni de chapitres, ni de titres, à peine de paragraphes. Du début à la fin, il couche son récit sur le papier d’un seul jet. On en ressort tout étourdi. « Avec tout ce désordre, il plaît parce qu’il amuse », souligne Anquetil dans L’Esprit de la Ligue (1767). Oui, il est « amusant » de croiser tant de furieux prêts à se trancher la gorge. Ces altercations vous semblent futiles ? C’est qu’à notre époque dégénérée, vous avez perdu de vue ce qui fait qu’un homme est un homme. Comment disent les Anglais, déjà ? What is joke to you is death to me.
Gerichtlicher_Zweikampf
Mieux vaut mort que vif
Jusqu’en 1546, les duels se tiennent en champs clos, généralement dans la cour d’une église. Il faut dire qu’au IXe siècle, le Pape Nicolas considère cette pratique comme tout à fait légitime et il n’est pas rare de voir des religieux prendre part aux combats ; enfin, ils louent généralement les services d’un combattant pour les représenter. Au XIVe siècle, Philippe le Bel codifie les duels et décrète que le champ clos doit mesurer 24 mètres de long sur 12 de large. Les limites, précise Brantôme, sont souvent signalées par “quelques grosses pierres mises l’une sur l’autre.” Mais le combattant qui sort du champ ou heurte la barrière en reculant est déclaré vaincu. Le cérémonial s’avère complexe. Les combattants se rendent sur place à cheval, munis de toutes sortes d’armes offensives et défensives, et jurent sur le crucifix et le saint sacrement du baptême s’estimer dans leur bon droit avant de commencer les hostilités ; généralement devant un public conséquent. La véritable barbarie des duels réside dans le droit du vainqueur à disposer du vaincu à sa guise, sans aucune retenue, qu’il soit mort ou vif ! Perdre signifie avoir tort, mais aussi tirer un trait sur tous ses biens, sa vie et jusqu’à son repos éternel, les lois lombardes précisant qu’un vaincu ne peut bénéficier d’une sépulture chrétienne ; « comme un Sarrazin et Arabe, déplore Brantôme. Quelle cruauté était cela ! » En cas de défaite, trouver la mort sur le champ de bataille est ce qui pouvait vous arriver de mieux ; en survivant à vos blessures, vous deveniez moins qu’une bête entre les mains de votre nouveau maître. « Le vainqueur disposait (de son ennemi) tellement il qu’il en voulait, et bon lui semblait, comme de le traîner par le camp (tel Achille avec Hector dans L’Iliade, ndlr) ainsi qu’il lui eut plu, de le pendre, de le brûler, de le retenir prisonnier, bref en disposer mieux que d’un esclave. » Mais en 1547, un combat funeste sonne le glas des duels ; du moins en champ clos.
The_Judicial_Duel_The_Plaintiff_opening_his_Case_before_the_Judge_Fac_simile_of_a_Miniature_in_the_Ceremonies_des_Gages_des_Batailles_Manuscript_of_the_Fifteenth_Century_in_the_National_Library_of_Paris
Le coup de Jarnac
Le dernier duel légal en France se tient le 10 juillet 1547. Il oppose les courtisans Gui Chabit de Jarnac et François Vivonne de la Châtaigneraie (l’oncle de Brantôme). Tout commence le jour où La Châtaigneraie se vante auprès de son ami Jarnac de coucher avec sa belle-mère. Ce dernier le répète à François Ier qui ne manque pas de titiller La Châtaigneraie. Mais ce dernier se braque, nie et demande réparation. Le Roi, trop féru de ses deux courtisans, s’oppose au duel. Mais la rancœur persiste et quelques mois après la mort de François Ier, son successeur Henri II autorise les deux hommes à s’affronter. Le jour dit, plusieurs milliers de personnes de qualité s’assemblent sur la terrasse du château de Saint-Germain. Personne ne s’attend à voir Jarnac triompher. Plus jeune et plus petit que lui, La Châtaigneraie est néanmoins réputé pour être “l’un des plus forts et adroits gentilshommes de France, en toutes armes et façons ; et pour la lutte, il n’y avait aussi bon lutteur (...) qu’il ne portât à terre ; car outre sa force, il avait une grande adresse. »  Mais Jarnac s’alloue les services d’un maître d’armes expérimenté, le Capitaine Caize, qui impose de nombreuses contraintes à La Châtaigneraie, conformément aux règles du duel. Tout d’abord, il demande à ce que les combattants portent un « certain brassard (...) qui ne pliait nullement » (Brantôme) ; pour contraindre la mobilité du bras gauche. « Ce fut d’un grand désavantage pour mon dit oncle, poursuit notre auteur, d’autant que de son bras droit de l’épée, il était aucunement estropié (...) à cause d’une grande arquebusade qu’il avait reçu à l’assaut de Cony, en Piedmont. » Les juges du combat ne s’opposent pas à cette contrainte, pas plus que les proches de La Châtaigneraie, probablement par présomption. Ensuite, ayant le choix des armes, Jarnac exige de son adversaire qu’il se pourvoie de « plus de trente sortes d’armes, tant de pied que de cheval (...) ; tant pour surprendre son ennemi, que pour le mettre en dépense excessive », explique Brantôme. Bien décidé à triompher en dépit de tout, La Châtaigneraie ricane : « Jarnac veut combattre mon esprit et ma bourse. » C’est un Jarnac légèrement fiévreux mais bien préparé qui entre dans le champ clos. Là où la plupart des duellistes visent leur adversaire à la tête ou à la poitrine, Jarnac touche La Châtaigneraie au-dessus du genou grâce à une botte enseignée par le Capitaine Caize. Lorsqu’il le blesse une seconde fois au même endroit par le biais de la même botte, le Roi jette son bâton, mettant instantanément fin au duel.  Une victoire qui, précise le Dictionnaire historique de l’Abbé Feller (Liège, 1790), « a donné lieu à ce proverbe : c’est un coup de Jarnac, pour signifier un coup imprévu et que l’on ne songeait pas à parer. » Le Roi intervient donc, « mais trop tard », déplore Brantôme. En effet, les blessures de son oncle s’avèrent sérieuses ; surtout celle portée à son orgueil. Il refuse d’ailleurs de se faire proprement panser et meurt quelques jours plus tard. De l’accord de chaque parti, le duel s’est déroulé dans les règles de l’art. Néanmoins, « Henri fut si touché qu’il jura solennellement de ne plus permettre de semblables combats, » précise L’Esprit de l’encyclopédie. Mais les hommes d’honneur s’avèrent opiniâtres et à peine quelques jours plus tard, deux amis soldats s’affrontent en duel suite à une discussion enflammée sur.... le duel de La Châtaigneraie et de Jarnac !
Coup_de_Jarnac_duel_1Représentation du coup de Jarnac

Combattre a la mazza
Les successeurs d'Henri II renforcent les lois contre le duel et le Concile de Trente (1545) entérine la nouvelle position de l’Église : “Que l’Empereur, Roi ou autre Prince et Seigneur quelconque, lequel prêtera place de combat pour aucun duel entre Chrétiens, soit excommunié (...) et que tant les combattants que leurs parrains soient excommuniés et leurs biens confisqués, et eux infâmes à perpétuité ; et qu’en cas qu’ils meurent en duel, qu’ils soient à jamais privés de la sépulture ecclésiastique. » (L’Histoire du Concile de Trente, par Pierre Chouët, 1635) Mais rien n’y fait, les duels se multiplient. M. de Saintefoix risque une explication : « Les duels étaient rares tandis qu’ils furent permis, parce qu’un homme en se battant furtivement, se serait déshonoré et aurait passé pour un assassin ; parce qu’en se plaignant et en demandant le combat, il satisfaisait à son honneur ; parce que les juges informés de sa querelle par la plainte, tâchaient de l’accommoder ; (...) et parce qu’enfin il fallait vaincre ou mourir, et mourir déshonoré. » Les belligérants se rencontrent désormais en catimini,  a la mazza ; en rase campagne. D’après Brantôme, cette manière moins formelle de combattre trouve ses origines à Naples, en Italie, où les duellistes se retrouvent « hors des villes, aux champs, aux forêts, et entre les haies et buissons, d’où est venu ce mot, combattre a la mazza. » Un développement vulgaire pour la plupart des Docteurs duellistes, qui le condamnent comme étant sauvage et barbare ; surtout, explique Brantôme, parce qu’il implique de combattre sans protection, « en bêtes brutes. » Les choses empirent le jour où les témoins décident de combattre aux côtés de leurs amis, transformant les duels en batailles rangées au cours desquelles l’on s’entretue « plus de gaieté de cœur que de sujet et d’animosité. » (Brantôme). Les gentilshommes qui se battent en duel risquent gros, mais ils bénéficient souvent du Pardon royal. Henri II en signe plus de 7 000 en moins de 18 ans. Ce qui fait dire à l’Abbé Feller en 1791 que « la licence des duels particuliers, (...) depuis deux siècles, a plus fait verser de sang en Europe, et surtout en France, qu’il n’en avait été répandu dans les combats en champ-clos depuis leur origine. » Les gens de bonne famille semblent alors se sauter à la gorge à la moindre provocation. Désuète mais ô combien haute conception de l’honneur ! Cela étant dit, la lecture de Brantôme nous apprend que lorsqu’il s’agit de défendre sa vie, même l’honneur passe au second plan.
Yevgeny_Onegin_by_Repin
Trop bon trop mort
Les duels ont beau se dérouler dans les buissons, ils obéissent tout de même à quelques règles. Au milieu de la sueur et du sang, lorsque votre épée se pose enfin sur la gorge de votre ennemi, quels mots devez-vous employer pour peu que vous souhaitiez lui laisser la vie sauve ? « Rends-toi ou je te tuerai ! » ou encore « demande-moi la vie, ou je t’achèverai ! » ne sont pas acceptables car, souligne Brantôme, un « homme de cœur aimerait mieux mourir de cent morts que de les prononcer. » De fait, il s’avère plus convenable de « donner la vie gentiment et grâcieusement. » D’aucuns portent bien loin la compassion pour leur victime. Épargné par son vainqueur à l’issue d’un duel entre amis, un capitaine français demande : « Faites-moi la courtoisie entière. Pliez-vous le bras, et portez-le en écharpe pour quelques jours : au moins qu’il ne soit dit que j’ai été blessé sans blesser. » Mais chez certains, la noblesse d’âme confine à la bêtise. Notamment chez ce « vieux routier d’armes » nommé Matas, qui laisse la vie sauve à son jeune adversaire après l’avoir désarmé dans le Bois de Vincennes, à la fin du XVIe siècle. « Va, jeune homme ; apprends une autre fois à tenir mieux ton épée et à ne t’attaquer point à un tel homme que moi. » Mais tandis qu’il remonte à cheval, son adversaire se jette sur son épée et transperce ce « fou de Matas », le crevant sur place. Au contraire, d’autres duellistes (surtout les Italiens, signalés par Brantôme comme les plus cruels), laissent une marque sur le visage du vaincu ou les abandonnent à demi-morts sur place, si possible estropiés, de manière qu’ils ne puissent ni cacher ni nier leur défaite ; ces duels se déroulant sans témoins, ils font souvent l’objet de comptes rendus contradictoires. Après tout, honneur et orgueil n’ont rien d’incompatible.
DuelingSociety
De cape et de tonneau
Diogène, le philosophe stoïcien, vivait dans un tonneau dans le plus grand dénuement ; ce qui n’impressionnait guère Socrate, qui le reprit un jour en ces termes : “je ne vois rien que de la vanité dans les trous de ton manteau.” Phrase mythique qui lui valut de se faire cracher au visage. On aperçoit la même faiblesse derrière l’honneur de certains duellistes, passés maîtres dans l’art de truquer leurs combats. Dieu est censé soutenir le bras du Juste, mais Ses voies s’avérant par trop impénétrables, il paraît sage de mettre toutes les chances terrestres de son côté. Un duelliste « appelé » par un adversaire hérite souvent le choix des armes et peut tenter d’imposer des bizarreries. En Italie, un duelliste demande à son adversaire borgne de porter un casque... qui lui cache son seul œil valide. « Mais cela fut rebuté (par les juges, ndlr), comme chose par trop imprudente », explique Brantôme. Allons donc !
Dans le Piémont, au contraire, un sergent accepte de porter un curieux collier « bien tranchant, et les pointes tranchantes comme rasoirs, et piquantes de même (...) si bien qu’il fallait tenir la tête si haute, que la baissant le moins du monde, l’on se piquait étrangement, et si se mettait-on en danger de se couper la gorge. » Un artifice imposé par son adversaire de petite taille, qu’il doit se résoudre à affronter... sans pouvoir baisser les yeux. Il est bientôt tué. « C’était un grand abus que ce collier », estime Brantôme. Allons donc !
FrzDuellImBoisDeBoulogneDurand1874À Milan, un duelliste demande à un forgeron de lui fabriquer une paire d’épées « toute vitrine, c’est-à-dire cassantes comme verre » (Brantôme). Ignorant ce détail, son adversaire brise sa lame au premier coup, se retrouvant désarmé... et bientôt crevé. « Ces supercheries d’armes sont cent fois pires que celles que l’on fait en assassinant les personnes (...) en coin des bois. » (Brantôme). À dire vrai, nombre de ces duellistes soi-disant hommes d’honneur ne sont que de furieux psychopathes assoiffés de vengeance. Le « frère d’alliance » de Brantôme, le Baron de Vitaux, « terrible et déterminé exécuteur de vengeances », est appelé a la mazza par un certain Millaud, aux abords de Paris. Avant le duel, chaque parti s’assure que les combattants respecteront les règles fixées, à savoir combattre en simple chemise, sans protection. Lorsque le second du Baron s’approche de Millaud pour vérifier, ce dernier s’empresse d’ouvrir sa chemise et d’exhiber son torse nu à quelque distance. « Mais ledit Millaud était couvert d’une petite légère cuirasse sur la chair, nous apprend Brantôme, laquelle était peinte si au naturel, et au vif de la chair, que par ainsi ledit second fut trompé. » Le Baron touche par deux fois Millaud au corps, avec assez de force pour le faire reculer ; mais la cuirasse le protège, et il finit par blesser de Vitaux qu’il achève sur place de « trois ou quatre grands coups d’épée dans le corps, (...) sans lui user aucune courtoisie de vie”. Une bien peu scrupuleuse manière de défendre son honneur. Mais après tout, ce Baron avait rien d’un ange, ayant tué le père dudit Millaud ; « aussi de même, M. de Millaud avait tué son frère, le Baron de Tiers », souligne Brantôme. Quelles familles ! Embarqué dans une vendetta sanglante, de Vitaux tue aussi un dénommé Gounellieu, écuyer du Roi, dans les plaines de Saint-Denis, pour avoir ôté la vie à son jeune frère de 15 ans, « mal-à-propos, disait-on ; et avec supercherie. » Sans cérémonie aucune, le Baron se rue sur Gounellieu et le frappe à mort dans l’instant. Désormais recherché, notre tueur se réfugie en Italie d’où il rentre subrepticement pour faire la peau à Millaud père. Ce dernier vit alors à Paris, « à son aise », ne jugeant pas son ennemi capable « de retourner, à cause de la fureur du Roi. » C’était mal connaître notre tueur. Déguisé en avocat, s’étant laissé pousser la barbe, il loge quinze jours durant dans une petite maison non loin de chez Millaud, qu’il voit passer et repasser plusieurs fois jusqu’au jour fatal où, accompagné de deux compagnons acquis à sa cause (on les appelle les « lions de Vitaux »), il charge sa victime et six de ses hommes devant son logis. Il la tue « avec peu de résistance puis se sauve bravement hors de la ville. » Après une courte cavale, il est pris - mais se voit gracié par le Roi. « Le voilà promener par la ville de Paris, et à la Cour, mieux que jamais, bien venu et regardé de tout le monde », poursuit Brantôme. Un retour triomphant qui éveille la haine des amis de Millaud, dont le terrible M. du Gua, qui finit par  l’appeler a la mazza. Notre courageux Baron se sauve à nouveau, quittant Paris pour six mois, et ne revenant que pour surprendre son ennemi dans son lit, au milieu de la nuit. Il « entre au logis (de du Gua, ndlr) avec un de ses gens seulement, en laisse deux à la porte, monte en sa chambre, va à lui, qui, le voyant venir, saute en la ruelle, et prenant un épieu pour se défendre, l’autre l’eut aussitôt joint ; et avec une épée fort court et tranchante (...) lui bailla deux ou trois coups ; et le laissa pour demi-mort ; car il vécut encore deux ou trois heures. » Un meurtre commis au milieu de ses gardes, à quelques dizaines de mètres du logis du Roi ; on ne trouva jamais officiellement le coupable. Finalement, c’est le fils Millaud qui venge son père à l’aide d’une « petite cuirasse peinte couleur chair. » Une jolie brochette d’assassins que ces gentilshommes ! De telle sorte que pour survivre dans ce monde d’honneur, il fallait s’attendre à tous les coups bas.
DuellDérouléde-ClemenceauBerlinerIllustrierte
De mazza en pire
Les duels a la mazza, bien que décriés par l’Église et l’État, s’avèrent socialement acceptables. Ils permettent aux particuliers de régler des différends qui, autrement, prennent des proportions inquiétantes. Ainsi, un gentilhomme pris à partie a tôt fait de rassembler quelques spadassins autour de lui pour mener une guerre d’usure au parti adverse. Lorsque ces deux groupes viennent à se croiser, « ou dans une rue de Paris ou quelque autre ville, quelquefois à la Cour (...), raconte Brantôme, ils se tuaient ou s’estropiaient les uns les autres comme mouches et bêtes. » Brantôme passe un mois à Milan pour apprendre le maniement des armes auprès d’un maître d’armes. « Je jure que, tant que j’y fus, il ne se passa jour, que je ne visse une vingtaine de quadrilles de ceux qui avaient querelle, se promener ainsi par la ville, et se rencontrant se battaient et se tuaient. Si bien qu’on en voyait sur le pavé, étendus en place, une infinité. » Bienvenue au cœur de la Vérone de Shakespeare ! Dans cet univers de sang et d’honneur souillé, nombre de spadassins font vocation de mettre leurs talents au service du plus offrant. « Combien an ai-je vu de tels gens, et de tels désordres, et à Paris, et à Milan, et aucunes villes de France,  d’Espagne et d’Italie ? » se lamente notre auteur. Les choses n’évoluent guère avant les « ordonnances foudroyantes de Louis XIV » (L’Esprit de l’encyclopédie). Si au cours des vingt premières années de son règne, le Roi Soleil accorde la grâce royale à plus de 1000 duellistes, il passe, en 1679, un édit important. À partir de cet instant, tout duelliste, appelé ou appelant, sera désormais passible de la peine capitale ; même les morts seront jugés, à titre posthume, puis enterrés en terre non-consacrée. Les nobles y perdent leur titre de noblesse ; leurs armes sont noircies puis brisées en place publique. Les serviteurs convaincus de faire circuler des notes pour arranger un duel sont fouettés et marqués à la fleur de lys rougie à blanc ! « Le crime de duel ne s’éteint ni par la mort, ni par aucune prescription, précise L’Esprit de l’encyclopédie. Il peut être poursuivi contre la personne ou contre sa mémoire (...). Le duel n’est pas une institution d’honneur (...) mais une mode affreuse et barbare. » Les poètes, les prêcheurs et même quelques nobles se mettent à condamner publiquement cette effusion d’un sang noble et précieux. En 1671, l’Académie  Française propose comme sujet, pour prix de poésie, Abolition du Duel. Il est remporté par le poète Bernard de La Monnoie (1641-1728) : « La Seine trop longtemps a rougi de nos crimes ; / Portez sur d’autres bords un plus noble courroux ; / Ce bras que vous perdez, Français, n’est pas à vous ; (...) / Laissez vivre, et vivez pour le bien de l’État. » Ainsi, le Duc de Navailles peut refuser l’appel que lui lance le Comte de Soisson en 1661 sans y perdre son honneur. « Les plus vaillants, comme je l’ai déjà dit, explique Mme de Motteville dans ses mémoires (Paris, 1838), ne tenaient plus à honte de refuser le duel ; et celui-là (Navailles, ndlr) qui le fit dans une occasion si célèbre, et dont la valeur ne pouvait être mise en doute, en donna une grande preuve. » Néanmoins, les duels demeurent très prisés tout au long des XVIIIe et XIXe siècle, et impliquent des personnalités telles Victor Hugo ou Lamartine. On en édicte encore les codes, comme le prouve l’ouvrage Essais sur le Duel du Comte de Chateauvillard, paru en 1836. Mais le vent tourne, et les duels disparaissent progressivement de la vie sociale. Les derniers en date, dont celui de Defferre et Rivière, souffrent d’un manque de crédibilité ; la plupart des adversaires font en sorte de ne pas s’infliger de trop graves blessures.
Duell_im_Regen
Conclusion
Brantôme écrivait les choses telles qu’elles étaient, sans porter de jugement moral. Les duels faisaient partie de sa vie d’homme de cour et il ne condamnait (pas toujours avec une égale fermeté) que les procédés malhonnêtes de certains duellistes. Anecdotes sur Les Duels n’a rien d’un docte ouvrage à la Montaigne qui tenterait de comprendre les motivations profondes de l’Homme. Brantôme écrit avec jubilation sur un sujet qui semble le fasciner et conclut son livre comme il le commence, de manière informelle. C’est cet état d’esprit qui le rend si passionnant ; on croirait assister à la discussion de deux gentilshommes du XVIe siècle, pour qui l’honneur n’était qu’une passion sanguinaire parmi tant d’autres. Il nous apprend aussi que de tous temps, en voiture ou en carrosse, on a défié son prochain avec courage, honneur... et fourberie.