« Les femmes japonaises d’aujourd’hui  préfèrent avoir un chien que faire des enfants ». Quand Hiroki, clochard céleste impeccablement rasé, m’a accosté un matin dans le parc d’Ueno, près d’une grosse mare peuplée de canards pleutres et de pédalos à tête de cygne, j’ai tendu l’oreille. Fagoté comme un randonneur qui descend de son refuge, il vendait des haïkus en trois langues, qui évoquaient la guerre, Hiroshima, la paix, la mort, la mémoire, et « ces salauds d’impérialistes américains ». Bon, quand il a ajouté que « les femmes sont une maladie, et le féminisme un subterfuge », je l’ai laissé à son anglais parfait et ses démons nietzschéens. Et pourtant, cet improbable « écrivain » en haillons (il tient à la mention) n’avait pas complètement tort. Pas dans ses diatribes misogynes, mais dans sa première assertion : la trentenaire tokyoïte de 2009 ne procrée plus, elle promène.

Que vous arpentiez les larges trottoirs d’Omotesando, les ruelles d’Ebisu, ou les couloirs du métro à Shinjuku, cherchez donc les poussettes et les bambins braillards : vous n’aurez aucun mal à tenir une comptabilité. C’est une vérité bien connue depuis déjà une décennie, la natalité japonaise est en berne. Aux derniers pointages du gouvernement, l’Archipel affichait un taux maigrelet de 7,87 ‰, soit 1,22 enfant par femme. Avec ces chiffres secs comme un coup de trique, le pays du Soleil Levant viendrait presque contester les « matins calmes » de la Corée du Sud…

 

« J’ai besoin de m’occuper d’un petit être »

Dans une animalerie de Shibuya, sous les néons de Dogenzaka, dans l’une des artères coronaires bouchées du cœur de Tokyo, à deux pas des love hotels qu’affectionnent les jeunes couples, trois jeunes couples – justement – ronronnent en s’attendrissant devant un chaton tout gris. Il s’est endormi dans un bol. Scotché sur la vitre, un gros sticker rose pailleté indique son prix : 130 000 yens, presque 1 000 euros. « Mon ami ne voulait pas d’enfant », explique Chieko dans un sourire gêné. Elle a 25 ans et on dirait qu’elle n’a pas encore totalement quitté l’adolescence ; lui, probablement la trentaine, affiche une trombine de salaryman rongé par l’ennui qui lui en donne 10 de plus. « Et donc, comme il refusait d’être père, j’ai négocié pour qu’on adopte un petit chat », poursuit-elle, gagnée par l’excitation. Son compagnon cravaté ne bronche pas. Quand je lui demande pourquoi il refuse la paternité, sa réponse est limpide, cinglante. « Qui voudrait que son enfant grandisse dans ce Japon-là ? », demande-t-il, rhétorique, avant de replonger dans son mutisme.

Dans un pays où les vies se miniaturisent désormais autant que les technologies de pointe, l’argument n’est pas à prendre à la légère. Les keiretsu qui promettaient l’emploi à vie ont fait leur temps, rattrapés par les fusions-acquisitions à l’occidentale, les appartements se sont rétrécis, les loyers ont augmenté, et les couples fraîchement lancés sur les rails de la vie active n’ont plus vraiment la tête à faire des petits. Tandis que les femmes sortent entre elles, les hommes préfèrent reluquer les soubrettes des hentai (les pornos « animés », ndlr) qui pullulent dans les boutiques d’Akihabara. Dans ces conditions, les foyers préfèrent jeter leur dévolu sur une boule de poils. Pour se remonter le moral ? « J’ai besoin de m’occuper d’un petit être, de le câliner », lâche Chieko avec une sincérité désarmante ». Si le ton de sa réponse donne la curieuse impression qu’elle est en train d’acheter un Tamagotchi grandeur nature, la hauteur de l’investissement pousse à la réflexion. Outre l’achat du chaton, la jeune femme compte bien lui offrir une assurance-santé flambant neuve. Comme 110 000 de ses compatriotes, elle fera appel à Anicom, la compagnie opportuniste qui a lancé l’idée en 2007. Selon ses premières estimations, il devrait lui en coûter un peu moins de 300 euros par an.

 

Hachiko mon amour

Conséquence d’un certain hygiénisme (ou pas, d’ailleurs), les Japonais se ruent sur les animaux à pedigree. A travers la ville, on rencontre beaucoup de races locales, de l’Akita Inu au Chin, mais aussi des variations plus occidentales, comme l’affreux yorkshire-à-palmier, qu’on croyait circonscrire aux salons de thé et aux canapés en skaï. Dans un bâtiment mitoyen du Claska, un hôtel branché de Meguro, DogMan fait recette : les Tokyoïtes se pressent chez ce toiletteur grand luxe pour faire chouchouter leur progéniture à poils. Manucure, brushing, tout y passe, et rien n’est jamais trop beau pour honorer Hachiko (l’équivalent japonais de Médor, regardez Google pour la petite histoire). Justement, en train de siroter un ginger ale, l’élégante Yuki attend son chien. Elle est architecte et travaille à son compte. Elle a l’air de bien gagner sa vie, et c’est peut-être pour ça qu’elle transporte deux poussettes. Dans la seconde, sa fille, dont je n’ai pas compris le prénom.

Signe des temps, la société japonaise, si prompte à nommer des niches sociales pas toujours vernies de cool (des hikikomori, les naufragés volontaires de la société nippone, aux otaku, les geeks aux circuits imprimés, etc.) n’a pas encore trouvé de terminologie à celle-ci. Peut-être parce que le phénomène, plus diffus, est aussi plus structurel. Après tout, c’est l’avenir du pays qui est en jeu, même s’il prête à sourire pour le moment. Au mois d’août, alors que j’attendais mon avion avec une amie à l’aéroport de Sao Paulo, un rejeton cavalait dans le terminal, harnaché avec une de ces fameuses laisses destinées à contenir l’hyperactivité des moins de quatre ans. La situation m’avait inspiré cette sentence d’un goût discutable à l’adresse de sa maman : « Tiens, elle ne peut pas avoir de chien ». Si j’avais su…

 

Par Olivier Tesquet // Photos: O.T et C.M.