À cause des vieux, de la télé-réalité et du foot.
Parce qu’il n’y a que ça qui compte à la télé.
Les chaînes de télévision françaises, qui ont l’obligation de financer le cinéma, pourraient bientôt être tentées de s’en dégager. Car le cinéma coûte cher et ne rapporte pas assez lors de la diffusion des films pré-achetés sur petit écran. Il est souvent plus rentable d’acheter un package de séries américaines qui sont exportées par les Etats-Unis dans le monde entier et peuvent donc être vendues à bas prix par rapport à leur coût initial de production en France, de rediffuser des vieilleries, ou tout simplement de programmer de la télé-réalité.

599783.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxPar ailleurs, à chaque fois que Canal+ risque de perdre des droits de diffusion de rencontres de football au profit de chaînes sportives concurrentes, cela menace d’entraîner une diminution du nombre d’abonnés et risque de provoquer à terme un désengagement supplémentaire d’un financeur majeur du cinéma français (sans parler de Monsieur Bolloré, qui évoquait récemment la possibilité de se débarrasser de Canal +).
Enfin, le public de la plupart des chaînes françaises étant vieillissant, elles ont tendance à investir dans les films avec lesquels elles pourront atteindre une certaine audience lors de la diffusion, ce qu’on ne peut leur reprocher. 
Les chaînes de télévision françaises sont donc de plus en plus adverses au risque quand elles investissent dans un nouveau projet et sont intéressées avant tout par ce qui va pouvoir parler à un public déjà identifié.

pattaya_grdUne logique similaire est aujourd’hui à l’oeuvre à Hollywood, où les studios s’engagent principalement sur des adaptations de comics ou de romans, des remakes, des sequels, des prequels, des reboots, des redux…  En France, les diffuseurs qui comptent parmi les principaux financeurs du cinéma préfèreront des films avec des acteurs soi-disant aimés du public  (jamais de garantie dans les faits) et recycleront, avec plus ou moins de bonheur, des comiques déjà connus, venus du sketch télé, ou les fameux YouTubeurs "influenceurs" désormais. Les chaînes choisiront un scénario bancal, plutôt qu’un projet audacieux avec un réalisateur mal identifié.  Elles voudront refaire – sans succès - ce qui a déjà rencontré le succès ailleurs. Elles mettront de l’argent dans la suite d’une comédie qui tâche, mais qui marche. De même, les soutiens iront bien plus souvent à une adaptation, plutôt qu’à un scénario original. À un réalisateur reconnu avec un projet et un acteur principal qui sent le rance, plutôt qu’à un jeune réalisateur, des idées inattendues qu’on ne saisit pas trop sur le papier, mais avec un casting aussi frais qu’inconnu du public.
Et en face, les auteurs et producteurs, qui essuient refus après refus, se déforment mentalement. Ils s’autocensurent en amont, en concevant des histoires et des castings dont ils imaginent qu’ils pourraient plaire aux diffuseurs.
Avec ce marketing obsessionnel qui prend dans les cerveaux la place d’une créativité organique, on peut craindre qu’il y ait de moins en moins de place pour l’émergence de nouvelles formes, sujets ou talents. Tout le monde, des créateurs aux financeurs, finit par penser avec des concepts initialement inventés pour vendre des sodas.
D’ailleurs, on se demande parfois si la finalité du cinéma aujourd'hui, ce n’est pas de vendre des sodas et des pop-corns. Dans beaucoup de salles, les films sont devenus des produits d’appels. On baisse le prix de la place (c’est l’un des intérêts de la carte illimitée par exemple) et les cinémas font en réalité leur marge sur la vente de confiserie (non taxée), et parfois sur les ventes d’espaces publicitaires avant la diffusion des films. Et puis, on a plutôt intérêt à choisir les films qui attirent un public qui a bon appétit plutôt que des cinéphiles radins.
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À cause des séries (américaines, anglaises, danoises… et même françaises, un peu). Parce qu’elles sont devenues un art majeur.
Comparées à la plupart des films qui sortent chaque mercredi, les séries sont peut-être plus diverses, plus représentatives de nos sociétés et de nos problèmes existentiels, petits ou grands, plus originales, plus engageantes, plus innovantes, plus réactives, mieux écrites, plus marrantes, plus touchantes, plus profondes. Et dans une époque où chacun a de moins en moins de temps, elles concurrencent de plus en plus les films. Elles créent du lien social, nous accompagnent pendant des périodes de notre vie, elles sont un signe de reconnaissance (les amis de mes séries sont mes amis) et constituent parfois une éducation.
Paradoxalement, le cinéma, avec la 3D aujourd’hui et peut-être la réalité virtuelle demain, semble en mesure d’imiter de mieux en mieux notre expérience du réel. Mais imiter la réalité, ce n’est pas capter sa vérité. Ce sont les séries qui, en toute simplicité, donnent actuellement au spectateur le sentiment le plus vif de vivre ou revivre la condition et les passions humaines, et de capter l’air du temps.

Capture d’écran 2016-04-05 à 16.47.04(OZAP)

Le cinéma français qu’on dit d’auteur a pourtant souvent l’œil braqué sur une certaine réalité sociale - même les comédies se veulent sociales d’ailleurs, mais ça sonne souvent faux, comme une sorte de monde parallèle à l’écran. Au-delà de ces aspects narratifs et d’identification, sur le plan esthétique, certaines séries portent aujourd’hui la marque de grands réalisateurs, parfois venus du cinéma (Scorsese, Fincher, Gus Van Sant…). On prend désormais les séries au sérieux, comme un mode d’expression artistique voire littéraire dominant. La sortie de certaines séries est plus attendue que celle de nombreux films (cf. Game of Thrones), et une sorte de communion sociale autour des séries vient remplacer la communion de la salle de cinéma. Le cinéma américain semble encore tenir le coup face aux séries (et à d’autres concurrents comme les jeux vidéos, qui montent en puissance depuis longtemps), à coup de blockbusters et de super-héros, mais pas sûr que le cinéma français, moins hyper-dopé que son cousin américain, y parvienne longtemps.

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À cause de la presse, et de la promo.
Parce que tout le monde parle du même film.
La presse cinéma, qui devrait attirer l’attention sur des films de qualité qui ne bénéficient pas d’un gigantesque budget promotionnel, a de plus en plus de mal à faire son travail.
Premièrement, dans un monde où tout le monde peut donner son avis - parfois pertinent, mais pas toujours - et où l’on peut voir les films avant qu’ils ne sortent, les critiques ont perdu de leur pouvoir prescripteur et le public est de moins en moins intéressé par ces revues spécialisées, d’autant que beaucoup sont vides de contenu réel ou bien verbeuses et élitistes, à de rares exceptions près.
Par ailleurs, la presse parvient difficilement à rendre compte des sorties de plus en plus nombreuses chaque semaine. Dans la presse ou les médias culturels généralistes, il y a encore moins de place pour parler de tous les films. Il faut hiérarchiser, et certaines sorties passent à la trappe quelles que soient leurs qualités.
Capture d’écran 2016-04-05 à 16.35.23(Wikipédia)

Enfin, la presse et les rubriques cinéma, imprimées sur papier glacé, dans le journal ou tentant d’exister sur les internets, ont de plus en plus de mal à faire recette. Comme il faut bien vivre, des partenariats sont régulièrement mis en place avec les distributeurs. Parfois, le partenariat est gagnant-gagnant car la revue, le journal ou le blog apprécient sincèrement le film, mais d’autres fois, le journaliste ciné ne donne pas réellement son avis sur le film. Dans ce dernier cas, le distributeur achète purement et simplement de l’espace dans un média qu’il estime correspondre à sa cible pour qu’on parle de son film (sans en parler vraiment en fait).
Ce qu’on appelle la critique se transforme ainsi en contenu infomercial. Plus le distributeur dispose de puissance financière, plus il pourra saturer l’espace médiatique afin que le public ressente comme une force invisible qui le pousse à aller voir un film parce qu’il a le sentiment qu’il fait partie de l’actualité, que tout le monde en parle (ou, pour certains films, simplement quelques médias prescripteurs), que tout le monde va ou veut le voir.
On assiste ainsi à des inégalités gigantesques entre la force de frappe publicitaire des grosses machines et des films à l’économie plus restreinte. Hélas, les films - français ou non, d'ailleurs - qui ne bénéficient pas de moyens promotionnels écrasants sont généralement étouffés et condamnés à mourir sur les bouts d’écrans qui leurs sont abandonnés. De rares exceptions demeurent encore, en général grâce à un alignement de planètes favorable (prix dans un festival majeur, consensus critique, calendrier favorable, travail intelligent du distributeur).
Decouvrez-l-affiche-officielle-de-Star-Wars-Le-Reveil-de-la-ForceLe plus gros succès de l'année 2015

À cause de nous.
Parce que tout le monde va voir le même film.
Certes, les gens vont de plus en plus au cinéma, mais ils vont tous voir les mêmes films (les grosses comédies de l’année ou des blockbusters américains, et parfois le film indé ou d’auteur à la mode). Des fois, les gens aiment revoir le même film plusieurs fois (alors qu’ils ne vont jamais au cinéma), ou des films qui sont toujours plus ou moins les mêmes (qui peut vraiment faire la différence entre le dernier Mission Impossible et le dernier James Bond ?).
A priori, ce n’est pas forcément une mauvaise chose vu qu’une partie des recettes va au Centre National du Cinéma, qui est censé mener une politique de redistribution de ces recettes vers des cinématographies plus audacieuses (en gros, grâce à ce système, quand on va voir un film de super-héros cool, il finance sans le savoir des films d’auteurs, autrement dit le plaisir sans la faute).
Néanmoins, les films qu’on qualifiera grossièrement d’indépendants, pour aller vite, ont de plus en plus de mal à être montrés en salles. Ils entrent ainsi pour la plupart dans une catégorie qu’on pourrait nommer les films invisibles.
D’une part, de plus en plus de films sont produits - il y a donc de moins en moins de place sur les écrans des salles. D’autre part, les énormes budgets promotionnels des grosses productions masquent les autres films (sauf propulsion par un festival, et encore). D’autant plus que nous avons de moins en moins d’attention disponible dans notre monde hyperconnecté et surinformé.
292176.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxLe plus gros flop de l'année 2015

Si personne ne parle d’un film avant sa sortie, personne n’ira le voir, à part l’équipe du film, les amis et la famille. Surtout s’il est montré dans seulement deux salles à Paris à des horaires impossibles. Si un film ne marche pas le mercredi de sa sortie, il a éventuellement droit à une seconde chance le premier week-end ; après c’est fini. Si ça ne décolle pas, on le dégage rapidement (sauf deal particulier entre le distributeur et les exploitants), et ce signe de la lose le poursuivra dans toutes les autres exploitations possibles du film. Pourtant, certains films parviennent à être rentables sur le long terme, sur tout le cycle des exploitations possibles.
Ainsi, même si vous allez souvent au cinéma, vous pouvez rater un film que vous auriez envie de voir car il n’est que dans quelques salles et ne reste pas assez longtemps. Un film qui n’est vu par personne existe-t-il vraiment ?
Du côté des distributeurs français, comme très peu de films sont rentables en salle, on est assez frileux aussi. Au moment de l’acquisition d’un projet, à l’instar des chaînes de télévision, on préfère investir sur ce qui est bien identifié et minimise le risque (en théorie du moins, car c’est loin d’être une science exacte).
Et quand un film un peu novateur ne fonctionne pas, il condamne tous les films qui suivent et lui ressemblent de près ou de loin. Finalement, quand nous allons voir un film que personne ne va voir, surtout la semaine de sa sortie, c’est un peu un mini-acte politique. On permet à d’autres cinémas d’exister, non seulement le film qu’on va voir, mais aussi d’autres qui pourraient suivre.
573869.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxTangerine, l'un des films les plus intéressants de l'année, sorti dans seulement 2 salles

Alors dans un futur proche, les Français se déplaceront peut-être dans les salles pour voir des films-évènements américains (Star Wars épisode 100), des grosses comédies formatées (Les Profs 10) voire des spectacles, tout simplement (retransmission d’opéra, de concert ou de numéro d'humoriste), mais le cinéma français existera-t-il encore au cinéma ?