Des précurseurs aux seigneurs du grunge
Avant tout, insistons sur un point : il a été beaucoup reproché à ces musiciens de faire l'apologie des drogues, en particulier dans certains courants musicaux, comme le rap et le grunge. En réalité, une étude plus approfondie des textes, des comportements et destinées de certaines figures (comme l'emblématique Kurt Cobain) mettent à jour des personnalités extrêmement fragiles, mais aussi des observateurs lucides de la société, des esprits fiévreux qui ne glorifiaient pas les drogues mais voyaient en elles un moyen – désespéré – de s'échapper du réel. Et cela y compris dans le rap, dont on a souvent occulté le côté critique et contestataire pour n'en retenir que l'aspect sulfureux, certes cultivé avec ambiguïté par les rappeurs eux-mêmes.
Mais avant d'en venir aux champions, aux as des excès, voyons ceux qui furent les précurseurs dans la cinglerie, les premiers à sombrer dans le grand n'importe-quoi, au moment où les drogues se répandaient comme une traînée de poudre (pour le moins), avec des effets parfois dévastateurs lorsque leur consommation se mêlait à un succès grandissant et une absence de limites.
La première grande vague de déraison apparut certainement avec le rock et le folk, à laquelle faisait écho certains trublions de la black music, dans ses versants soul, funk et disco.


On ne s'étendra pas sur les frasques des vétérans Rolling Stones, que tout le monde connaît (on s'étonne encore de leur survie, jusqu'à alimenter des thèses délirantes de sang changé intégralement) ; signalons tout de même des dommages collatéraux, comme cette pauvre Marianne Faithfull, qui fut un temps la muse de Jagger ainsi que sa girlfriend. À 17 ans, elle fut propulsée sur le devant de la scène, en pleine explosion d'un rock libérateur et sauvage, à laquelle elle n'était certainement pas préparée. En 1967, lorsque la police débarque dans le manoir de Keith Richards à la fin d'un acid trip légendaire, ils la trouvent entièrement nue, enroulée dans un tapis. Mais les Stones se désintéressent de son cas et se montrent peu généreux avec elle quand bien même elle avait écrit des morceaux comme Sister Morphine (initialement attribuée à Jagger/Richards, Marianne ayant fini par être créditée après une bataille judiciaire). Vers la fin des années 70, elle se retrouva même SDF, vivant dans un squat à Londres. Et que dire de Brian Jones, le guitariste qui se noya dans sa piscine en 1969 alors qu'il venait d'être gentiment limogé par les Stones qui lui reprochaient sa consommation excessive de drogue – un comble ! En réalité, pour travailler avec les Stones, il fallait non seulement être consommateur de drogue mais aussi savoir "gérer" les lendemains, sinon gare à vous. Or tous n'avaient pas l'exceptionnelle capacité de régénération de Jagger et Richards.

Parmi les hippies et les chanteurs de folk, s'il y en a un qui a marqué les esprits, c'est David Crosby (de Crosby, Stills, Nash and Young). Il traversa les seventies à peu près sans encombre, mais les années 80 lui furent plus néfastes. Mis en détention en 1982 pour possession de cocaïne et d'héroïne, il remit le couvert en 1985 et fut arrêté pour avoir foncé dans un grillage avec une voiture remplie de cocaïne, pistolet dans la boîte à gants. Et en 2004, arrêté de nouveau pour avoir abandonné une valise dans un hôtel, contenant un flingue et de la marijuana.
Neil Young lui-même n'était pas en reste. Il y a cette fameuse anecdote du nez saupoudré de coke lors de son apparition dans The Last Waltz, le film-concert, indélicatesse qui valut au manager de chercher un spécialiste des effets spéciaux pour effacer ladite poudre à l'image – le numérique n'existait pas encore. Et n'oublions pas que Young écrivit l'une des chansons les plus poignantes sur la drogue en 1971 : The Needle And The Damage Done.


Du côté de la soul et du funk, Sly Stone commençait à faire parler de lui avec sa petite famille, et James Brown, après avoir longtemps insisté pour que ses musiciens soient parfaitement clean, prit soudain goût au PCP – un psychotrope hallucinogène très puissant.
Sly Stone abusa lui aussi des drogues  et cela pendant des décennies, rendant au bout d'un moment les concerts impossibles, par ses absences répétées ou des brusques abandons de scène. Comme souvent, on a du mal à imaginer que de tels génies, de tels control freaks puissent avoir succombé aux sirènes des stupéfiants (c'est valable aussi pour James Brown et dans un autre genre, Brian Wilson) ; pourtant, c'est ce qui arriva à Stone – et pas qu'à moitié. On raconte qu'il ne se promenait jamais sans un étui à violon rempli de drogue. À partir de There's A Riot Goin' On, il enregistra la plupart de ses morceaux allongé dans les studios d'enregistrement, entouré de groupies. Il disparut dans les années 80, incapable de gérer ses multiples addictions avec le changement de décennie. Aux dernières nouvelles, il vit dans son van à Los Angeles (même s'il a reçu 5 millions de dollars de royalties l'année dernière).
James Brown se fit remarquer en 1988 en pointant un flingue sur l'un de ses employés qui avait osé utiliser ses toilettes. Il fut par la suite pris en chasse par la police... avant d'être arrêté dans sa voiture, sans permis et complètement camé. Il batailla avec la justice les quinze dernières années de sa vie (avec un séjour en prison à la clé), essentiellement pour des histoires de violence conjugale.


Brian Wilson a souffert depuis longtemps de troubles mentaux, sans que l'on sache très bien s'ils furent la conséquence de sa consommation excessive de drogue ou l'inverse. Il faut dire que certaines expérimentations qu'il effectua sous les effets du LSD restèrent dans les annales, pour leur valeur artistique et novatrice (pour exemple l'album Smile), mais celles-ci ne furent pas sans conséquences. Et au début des années 80, devenu ingérable, il fut viré (chose inimaginable) des Beach Boys... Rajoutons à cela un psy/gourou manipulateur – un certain Eugene Landy – et l'on obtient un cocktail explosif qui l'amena directement à la case hôpital psychiatrique. On peut dire qu'il réussit finalement un comeback quasi-héroïque, et on peut louer son honnêteté lorsqu'il évoque le sujet. Aujourd'hui encore, malgré tous les déboires que les drogues lui ont causés, il n'hésite pas à affirmer que la marijuana l'a aidé à écrire Pet Sounds et le LSD California Girls.
Autre expérimentateur de génie à être parti en sucette, l'inénarrable Syd Barrett des Pink Floyd. On ne reviendra pas sur son talent et comment il sut exploiter les effets du LSD pour renouveler la musique... mais la drogue psychédélique l'a aussi amené à jouer un concert entier avec une seule corde de guitare et se vider un tube entier de Brylcreem (2) dans les cheveux, pour le grand plaisir du public qui trouva cela très amusant mais pas de Roger Waters, qui le remplaça sur-le-champ par David Gilmour.


Les punks reprirent le flambeau avec enthousiasme (façon de parler), et personne n'a oublié l'ultime performance (en réalité particulièrement tragique) de Sid Vicious, le chanteur des Sex Pistols : il se réveilla dans sa chambre du Chelsea Hotel après un méchant trip à l'héroïne avec sa petite amie Nancy Spungen dans la baignoire, ensanglantée et morte... C'était bien l'œuvre du couteau de Sid et il ne se souvenait de rien. Il essaya de se suicider peu après. La justice fut relativement clémente avec ce damné qui continua pourtant à se faire remarquer par divers méfaits. Il mourut une année plus tard d'une overdose d'héroïne que sa propre mère lui avait fournie.
Tout cela nous mène inexorablement au grunge, sans doute l'un des points culminants de cette petite histoire des coups de folie des musiciens.
Il nous faut mentionner Scott Weiland, le leader des Stone Temple Pilots. On ne compte plus le nombre de fois où il fut arrêté en possession d'héroïne, une fois déguisé en maquereau (on se demande bien à quel jeu il jouait...). En 1996, sa route croisa celle de Courtney Love, ce qui n'arrangea rien. Néanmoins, il parvint au terme de plusieurs cures de désintoxication... avant de replonger systématiquement. Il est mort en 2015 d'une surdose de médicaments et d'alcool.


Quant à Courtney justement, sa vie est totalement imprévisible, faite de ups and downs. Il faut dire qu'elle avait été prédisposée : son père lui fit goûter du LSD à l'âge de cinq ans. Elle perdit son époux Kurt Cobain, mort d'overdose, et deux mois après son amie Kristen Pfaff (la bassiste de son groupe Hole), elle aussi d'overdose d'héroïne. Courtney parvint alors à se calmer et sa carrière prit une meilleure tournure (on se souvient de sa belle performance d'actrice dans Larry Flynt de Milos Forman), mais malheureusement, cela ne dura pas... En 2004, elle dénuda ses seins au cours de l'émission ultra-populaire de David Letterman puis tint des propos incohérents (voir ci-dessus). Cette même année, elle balança un micro dans la foule en plein concert. Le micro atterrit sur le visage d'un fan, qui l'attaqua – à juste titre – en justice. Courtney Love affirme être sobre depuis 2009 ; elle a néanmoins perdu la garde de sa fille, à la demande de celle-ci.
Si l'on connaît bien des aspects de la vie du gourou grunge Kurt Cobain, on ignore souvent qu'il a commencé par rejeter et critiquer l'usage de la drogue chez ses amis... avant de tomber dans l'héro. En 1992, il ne tenait déjà plus debout, sauf au moment de jouer, comme au cours de sa fameuse apparition au Saturday Night Live (vidéo ci-dessous), où il avait quand même l'air sérieusement grillé. Première tentative de suicide en 1994 par absorption d'une large dose de flunitrazépam (du Rohypnol) avec du champagne à Rome. Raté... Conséquence : une journée de coma qui le changea à jamais, selon ses amis.


Quasi-légume pendant les mois qui suivirent, échouant sur des canapés de connaissances, méconnaissable avec un chapeau qui lui recouvrait presque toute la tête, lisant magazine sur magazine, ne parlant plus que par borborygmes, il tenta quand même une cure de désintox... dont il s'échappa pour prendre l'avion, se retrouvant assis on ne sait par quelle folie du destin à côté du bassiste des Guns N'Roses.
Nouveau suicide, réussi cette fois. Il faut dire qu'il y avait mis du sien : il s'était injecté une dose mortelle d'héroïne avant de se tirer deux balles dans la tête.
Il incarne pour toujours le mal-être adolescent, la douleur du monde sur les épaules et reste une figure légendaire.

Les poids lourds de la came
Ça vaut ce que ça vaut, mais je suis tenté d'affirmer que les rappeurs et les rockers tendance hard - 90's font armes égales sur ce terrain (glissant).
Difficile de ne pas mentionner Ozzy Osbourne, le prince du heavy-metal britannique, et la fameuse anecdote des fourmis. À la suite d'une rencontre explosive avec les membres de Mötley Crüe, Ozzy termina une soirée de défonce en sniffant une rangée entière de fourmis, sans doute pour impressionner ses nouveaux amis.
Pendant quarante ans, Ozzy consomma sans modération drogues et alcool. Il fut viré du groupe Black Sabbath en 1979. Il réussit un petit comeback en jouant son propre rôle avec sa famille de doux dingues pour la série de téléréalité The Osbournes, qui nous donne l'occasion de voir à quel point il est atteint. Dans la série, il n'arrive presque plus à parler et est à moitié sourd.


Nikki Sixx des Mötley Crüe laissa un message sur son répondeur disant qu'il était décédé avant de s'injecter une dose d'héroïne – en théorie fatale. Il échappa de justesse à la mort.
Izzy Stradlin des Guns N'Roses, au moment de passer la douane au Japon, avala tout ce qu'il avait dans ses poches comme drogues, ce qui lui valut de tomber dans le coma pendant 96 heures. Les autres membres du groupe sont aussi gratinés. Seul Axl Rose, le leader, semble avoir arrêté relativement tôt les drogues.
Les membres d'Aerosmith, groupe de hard-rock qui a vendu plus de 150 millions d'albums dans le monde, sont bien connus pour leur utilisation des miroirs, support traditionnel pour les traits de cocaïne.
Il y a aussi bien sûr les rappeurs. Là, on passe aux choses sérieuses. La liste serait interminable. Mentionnons inévitablement Ol' Dirty Bastard du Wu-Tang Clan. On l'a toujours dit soit complètement fou, soit drogué, soit plus probablement les deux.

On ne compte à son actif que deux albums mythiques. En revanche, il est aussi connu pour avoir forcé l'un de ses (nombreux) enfants à le regarder s'injecter de la drogue. Arrêté neuf fois pour possession, tentatives de meurtre, vol (une paire de baskets à 50$ alors qu'il avait 500$ sur lui...), tentatives de corruption de policier. Nombreux séjours en prison. Il meurt en 2004 d'une overdose de cocaïne et de tramadol, un antalgique.
DMX, rappeur incontournable, a vendu des millions d'albums. Dès le début de son succès phénoménal, il a connu de graves problèmes avec les drogues et la loi. Il a été accusé fréquemment de viol, sodomie, aggression, cruauté sur les animaux, possession d'armes illégales, drogues, conduite sans permis, etc. – bref, tout sauf un enfant de chœur. Mais la plus étonnante histoire reste celle qui le voit prendre possession par la force de la voiture d'un inconnu à l'aéroport John F. Kennedy à New-York, prétendant être un agent du FBI. Sa carrière montante dans des films d'action avait dû lui monter à la tête. Il fracassa le véhicule contre un parking quelques minutes plus tard et fut arrêté. Dans la voiture on trouva quinze à vingt cailloux de cocaïne, des boîtes d'Oxycodone (anti-douleurs surpuissants) et du Diazepam.
Pendant son procès au Queens Criminal Court Case, il improvisa quelques pas de danse, ce qui fit le ravissement de la presse spécialisée.
Il continue à avoir du succès de nos jours, mais ses démêlés avec la justice n'en finissent pas.
Une particularité : il est chrétien (il affirme lire la Bible tous les jours) et souffre de troubles bipolaires.

And the winner is...
Champion toutes catégories, Rick James. Le comédien Dave Chapelle lui insuffla une nouvelle vie dans un sketch en 2004 avec une imitation savoureuse, et le fameux "I'm Rick James, bitch". Il ne faut pas sous-estimer sa carrière musicale (essentiellement funk et soul) : il fondit un groupe en 1964 avec Neil Young, fraya avec Jim Morrison, devint une véritable star des ghettos en 1980, composa pas mal de tubes, écrivit pour les Temptations, les Mary-Jane Girls et Eddie Murphy, chanta en duo avec Chaka Khan et Smokey Robinson... Mais aussi : une méchante gueule de bois lui évita de passer une soirée chez Sharon Tate (la nuit du meurtre !), il se fit esquisser par Salvador Dali (il oublia le dessin dans sa poche avant de plonger dans une piscine...), eut une relation avec Linda Blair (la jeune actrice de l'Exorciste), il accusa Prince de lui piquer ses pas de danse, couvrit ses fenêtres d'aluminium pour bloquer la lumière et eut même une aventure avec la princesse Elizabeth de Yougoslavie.
Pour la partie moins reluisante : il devint très vite accro à toutes les drogues imaginables (avec une prédilection sans doute pour la cocaïne en freebase [3]), il mena une petite carrière de maquereau et agressa un grand nombre de femmes. Il fut accusé par l'une d'entre elles de l'avoir enfermée, torturée et utilisée comme esclave sexuelle. En parlant de cette époque, il raconte : "il y avait des orgies. Il y avait du sadomasochisme, de la zoophilie. J'étais l'Empereur Caligula, j'étais le Marquis de Sade". Il passa plusieurs séjours en prison.


En 2004, il est retrouvé mort chez lui avec neuf drogues dans le sang, dont de la cocaïne, du valium, du Vicodin et de la métamphétamine. Sa carrière avait décliné depuis bien longtemps et il n'était plus le roi de la fête. Néanmoins, il reste le symbole de tous les excès.

(1) Source : Complex, 25 Notable Extremes That Musicians Were Driven to By Drugs.
(2) Une crème coiffante.
(3) Fumée au moyen d'une pipe après avoir été solidifiée.

++ Vous pouvez relire la première partie de notre série sur la musique et les drogues. Et dans un prochain article, nous reviendrons sur les origines de ces liaisons dangereuses qu'entretiennent la musique et les drogues en creusant jusqu'à nos illustres ancêtres, les shamans et autres gourous.