pasted image 0 Jeudi 25 mai
Ça y est, c’est la dernière ligne droite. Même si les files d’attente restent imposantes, on sent que les festivaliers sont moins motivés, las. Ils n’ont plus la foi, ne se rendent aux projections que si c’est strictement nécessaire, se traînent paresseusement aux soirées. Moi je continue d’enchaîner tous les films de compétition. Parfois, il suffit d’en manquer un seul pour passer à côté de la Palme d’or. J’en connais à qui c’est arrivé, et il parait que c’est très frustrant.
Ce matin, c’était la projection presse de 
Good Time de Josh et Benny Safdie, qu’on connaissait pour leurs films fauchés faisant déambuler des trentenaires dépressifs dans les rues de New York. Je n’avais pas très bien compris comment un de leurs films avait pu être sélectionné en compétition. En réalité, Good Time est une proposition de cinéma radicalement différente de leurs précédents films : un thriller oppressant mené par un Robert Pattinson méconnaissable, déguisé en une sorte de sosie de Colin Farrell toxicomane. Gros succès chez les festivaliers, sûrement l’effet de surprise car je pense que ce film serait passé totalement inaperçu dans un contexte non-cannois. Moi j’ai lutté pour ne pas m’endormir pendant une grande partie du film, malgré une BO stridente et omniprésente de Oneohtrix Point Never. Mais le film est certainement moins à blâmer que mon état de fatigue.
D’ailleurs en sortant de là, j’ai été pris d’une furieuse envie d’aller me recoucher, mais étant fan absolu de Raymond Depardon je ne pouvais pas manquer la projection de son nouveau film
12 jours, hors compétition. Personne dans la salle, évidemment. Depardon a filmé les conversations entre des malades psychiatriques internés de force pour “danger immédiat” et les juges chargés de valider la procédure d’internement. Le résultat dépasse tout ce qu’on pouvait imaginer, Depardon montre la folie dans sa plus pure expression, par le biais d’une galerie de personnages plus ou moins atteints, plus ou moins déconnectés du monde, parfois terrifiants.

pasted image 1 Une minute avant le début de la séance, c’est l’émeute

Quasiment chaque année à Cannes, il y a un film en sélection parallèle qui met tout le monde d’accord, que tout le monde a adoré ou envie de voir. Je me souviens notamment de Take Shelter en 2011 ou des Bêtes du sud sauvage en 2012 dont tout le monde parlait dans les files d’attente. Il parait que Grave l’an dernier avait pas mal cartonné non plus. Mais cette année, il n’y a pas de film qui se détache. Au lieu de ça, il y a plusieurs mini-buzz, des films qu’on conseille vivement, mais très vite oubliés dans les jours qui suivent.
Depuis deux ou trois jours, c’est
Tesnota qui fait beaucoup parler, un film russe d’un réalisateur de 25 ans, Kantemir Balagov. Après avoir repris quelques forces, je me suis donc laissé tenter par la séance de rattrapage de son film à 19h. Ilana cherche à réunir de l’argent pour payer une rançon, demandée suite au kidnapping de son frère et de l’épouse de celui-ci. Pour tout dire, j’ai somnolé la moitié du film donc j’ai dû louper des éléments clés de l’intrigue, cependant tout cela m’a quand même semblé très lent.
On m’a proposé d’aller faire un tour à la soirée de la Semaine de la Critique. Je me suis rendu compte que j’étais sorti qu’une seule fois depuis le début du Festival. Mais c’est comme ça, il faut choisir si on veut voir un maximum de films ou se prendre un maximum de cuites. Les plus jeunes arrivent à faire les deux mais je ne mange plus de ce pain-là. Je suis déjà un vieux festivalier.
C’était sympa la soirée, l’endroit était chouette (la plage Nespresso), la musique de bon aloi. En parlant de vieux festivalier, y avait Bernard Menez, c’est dire si la soirée était cool. Il paraît qu’il y avait aussi Greg Kinnear dans les parages, je l’ai pas trouvé (mais j’ai pas cherché longtemps). J’ai fini par piquer du nez, presque autant que devant les films de la journée, alors très vite j’ai préféré aller dormir. Plus que deux jours à tenir.

pasted image 2C’est beau des escabeaux la nuit

Vendredi 26 mai
J’ai loupé la séance du matin, In the fade de Fatih Akin. C’est la deuxième fois. Du coup j’ai fait la grasse mat’, qui ne m’a été d’aucune utilité puisque j’étais à peine plus en forme en me réveillant. Ce qu’il me faudrait, c’est au moins vingt-quatre heures de sommeil d’affilée. Mais là c’était pas le moment.
J’étais opérationnel à 14 heures mais il fallait faire un choix :
L’amant double de François Ozon en compétition ou l’événement du jour, la projection des deux premiers épisodes de la saison 3 de Twin Peaks. Je suis venu pour voir du cinéma et j’ai pas vu la saison 2 de Twin Peaks, alors j’ai opté pour Ozon, malgré une presse épouvantable, qui le qualifie volontiers de pire film de la compétition. Quand on arrive dans une salle avec cet a priori, on ne peut qu’être agréablement surpris, et en effet j’ai trouvé le film pas si nul que ça. Si les gens ont été troublés, c’est peut-être à cause de quelques séquences wtf, notamment celle d’ouverture, qui fait la transition entre un gros plan de vagin écarté au spéculum et celui de l’oeil ouvert de Marine Vacth. C’est peut-être aussi que cette histoire d’amour entre une femme et deux psychologues jumeaux rappelle furieusement le Faux semblants de Cronenberg sans en avoir la maîtrise formelle et la profondeur. Et Jérémie Rénier joue comme une patate.
Quand on sort du Palais, il y a toujours une foule de gens avec des pancartes demandant des invitations pour les séances, les nantis ayant régulièrement des invitations en trop à leur offrir. Pour l’avoir fait moi-même par le passé, je sais que c’est toujours un moment de grande joie de recevoir une invitation après 20 minutes de pancartage, et suis toujours très admiratif du courage et de l’abnégation de ces gens. Par contre je ne pensais pas en voir autant pour l’
Amant double, alors que le film est sorti aujourd’hui en salles et est donc visible très facilement dans tous les cinémas de France. L’absurdité de Cannes se niche jusque sur les pancartes des mendiants.
pasted image 3On ne savait pas grand chose de l’avant-dernier film en compétition,
You were never really here, de Lynne Ramsay. On a juste aperçu des photos de Joaquin Phoenix barbu portant sur ses épaules une fille blonde. Il s’agit en fait d’un ancien soldat à qui l’on a confié la mission de sortir une mineure d’un réseau de prostitution. On ne s’y attendait pas mais cette sorte de variation sur le thème de Taxi Driver fait partie de ce qu’on a vu de mieux depuis le début du festival, un thriller ultraviolent, âpre et barré. Joaquin Phoenix est impérial, comme d’habitude.
C’était aussi la clôture de la Quinzaine ce soir et qui dit clôture de la Quinzaine dit soirée de clôture de la Quinzaine. Je suis donc allé y faire un petit tour. Étonnamment il y avait la queue à l’entrée. À l’intérieur c’était blindé. Finalement, les festivaliers ne sont pas si épuisés que ça. Il y avait un DJ set hip-hop, pour évoquer le film de clôture de la Quinzaine (
Patti Cake$, une histoire de rappeur, pas vu mais je n’en ai entendu que du bien). Comme hier j’ai plongé physiquement autour des 2h du mat. En plus, y avait pas de champagne. Rideau.
CANNES 5Samedi 27 mai
C’est le dernier jour, et j’ai réussi à me lever ! Et même pas pour un film en compétition. C’était D’après une histoire vraie, de Roman Polanski, hors-compétition, et pour cause : à la sortie, tout le monde a dit que c’était une merde. Je suis légèrement plus modéré, il ne se passe pas grand chose certes mais même un petit Polanski, ça reste du Polanski. Il est le meilleur lorsqu’il s’agit de filmer des espaces clos, des portes entrouvertes, des menaces sourdes, et cette histoire d’écrivaine dont l’espace vital est envahi par une de ses fans est le terrain de jeu idéal pour lui. Cependant, j’avoue qu’il est difficile de passer outre le surjeu d’Eva Green et une intrigue vue et revue cent fois et bizarrement exploitée.
Après Polanski, il est venu le temps du bouquet final, la séance de rattrapage du dernier film de la compétition, que j’avais raté hier :
In the fade de Fatih Akin. Diane Kruger y incarne une femme qui perd son mari et son fils dans un attentat, et se retrouve au tribunal face aux instigateurs de celui-ci. Le film peine à choisir son ton et navigue entre drame, film de procès et revenge-movie, sans jamais vraiment convaincre. Diane Kruger, en revanche, est parfaite, elle porte le film à bout de bras du début à la fin.
C’est donc ainsi que s’achève mon festival. Ici, les gens ont tendance à penser que la compétition officielle de cette année était plutôt terne, qu’aucun film ne s’est vraiment détaché, n’a vraiment retourné les esprits, que c’était mieux avant, en gros. Mais il y a cinq ans, les mêmes disaient la même chose. C’est toujours mieux avant. L’édition 2017 était plutôt de bonne tenue, il n’y a certes pas eu de chef d’oeuvre mais il n’y a pas eu d’énorme purge, de séances tortures d’où on a envie de se barrer dès les dix premières minutes. Tout au plus quelques somnolences.
Après avoir vu les dix-neufs films de la compétition, je peux désormais m’adonner au traditionnel petit plaisir de fin de festival de tout journaliste accrédité, c’est-à-dire annoncer mon palmarès personnel. Le voilà pour toi en exclusivité, cher journal :


Palme d’or :
The Square, de Ruben Östlund
Grand Prix : Faute d’amour, d’Andrei Zviaguintsev
Prix du jury : You were never really here, de Lynne Ramsey
Interprétation masculine : Barry Keoghan, dans Mise à mort du cerf sacré
Interprétation féminine : Diane Kruger, dans In the fade
Prix de la mise en scène : Okja, de Bong Joon-Ho
Prix du scénario : Une femme douce, de Sergueï Loznitsa

J’espère que Pedro et sa clique auront entendu mes prières lors de leurs délibérations. Demain, il n’y aura plus de films à voir, à part les séances de rattrapages de films que j’ai déjà tous vus. Ma seule mission consistera donc à essayer de choper une invit pour la cérémonie de clôture et l’annonce du palmarès. Et puis après, il ne me restera plus qu’à rentrer chez moi et dormir. Dormir. Dormir, en attendant l’année prochaine...