J’y rencontrai quelque ingénieur commercial de chez Elgé (comprenez L-G, initiales de Léon Gaumont) qui tenta devant l’assemblée hilare de nous tuber quelques cylindres. L’industrie chronographique s’apprête-t-elle à bouleverser la nuit parisienne ? Un peu, beaucoup ou pas vraiment.

 

Mélomanie mégalomane

Mayol est un inverti. C’est aussi la plus grande vedette française. Ses manières sont aimables. Il prend depuis peu habituellement le taxi. C’est ainsi qu’il est venu de la Scala tout à l’heure. J’arrive à le convaincre de prendre le dernier « métro ». De toute façon, nous sommes toute une troupe. Dans ce cas, nous irons à la Mecque ! Entourant notre destination d’un mystère de conspiration, il reste évasif concernant l’aimable connaissance qui lui prête pour quelque temps le petit hôtel particulier où il nous mène. Dans le salon du premier trône un bien curieux appareil. L’ingénieur commercial de Gaumont se précipite dessus, s’empressant de le mettre en marche.
Par quoi commencerons-nous ? De grâce pas par moi s’exclame sincèrement Mayol. « Ces messieurs prendront-ils une tasse de thé ? » S’enquiert la bonne – une Bretonne un peu bécasse mais ma fois bien potable. Notre « L.G. » rebondit sur cette réplique pour nous chronographier une première scie de Dranem.



Grenouillant le thé tard

Mayol nous explique que Dranem, Polin et lui se sont prêtés à l’exercice il y a quatre ou cinq ans. Une certaine Alice Guy, qui depuis est partie en Amérique, les avait ainsi convoqués aux studios de la Villette. J’ai cru un moment qu’elle voulait nous faire enregistrer un disque me raconte l’interprète de Viens Poupoule. Pas du tout ! Il s’agissait de mimer – c’est tout de même assez bête – le mouvement des lèvres alors que le disque crachait la chanson avec la qualité que l’on sait. C’est amusant la première fois, mais à la douzième j’en avais soupé sourit la vedette au toupet. Justement nous passons à table. Pendant ce temps notre « L.G. » fait de son mieux pour rendre parfaitement synchrone cinématographe et phonographe. C’est le tout l’enjeu de la chronographie, en attendant de pouvoir télégraphier tout cela, bien sûr. Nous réclamons Polin.      



La clique vide les halls

Cigare s’il vous plaît. La discussion prend un tour plus sérieux. Mayol et moi nous isolons au fumoir pour un moment. Il ne peut m’en dire plus mais cela sens le roussi pour l’A.P.G.A., L’Association Phonique des Grands Artistes. Sur le papier, cela semblait imparable. Fonder une entreprise de vente de disques qui reverse aux interprètes, et non pas seulement aux auteurs, compositeurs et éditeurs. « Tous unis, chacun y thune », résume Mayol. Mais apparemment le conseil d’administration n’est hélas pas au-dessus de tout soupçon. Comprend-tu ? Je n’ai touché qu’un cachet il y a quatre ans pour faire le singe devant leur Chronographe. Tant que cela était destiné aux cirques itinérants, ou à des beuglants de province mais là on m’a parlé de l’Olympia. Tu te rends compte ? Le risque est que je me fasse de la concurrence à moi-même. Que je me ruine. Je ne vais tout de même pas devoir changer d’habit chaque saison pour le public ne me confonde pas avec mon ombre ? De l’étage d’en-dessous nous parvient la propre voix de mon confident qui, dans un rictus, laisse s’échappant entre ses dents : Quelle Belle Epoque de M…       


 
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Thomas Schmitt.