L’entreprise de célébration toujours plus intense des groupes qui ont formé ce que l’on appelle aujourd’hui l’âge d’or du rap français, qui court en gros du milieu des années 90 à la fin de cette même décennie, n’est pas qu’une exploitation de plus d’un énième pan de la musique du passé. Car, si la réhabilitation de disques dont les artistes eux-mêmes n’auraient jamais osé envisager la pérennité altère inévitablement la manière dont on les écoute, ce retour en force permet de se rappeler au bon souvenir d’artistes autrefois adorés, ou trop longtemps confinés à l’ombre par une industrie qui a toujours préféré les voir comme d’honnêtes artificiers plutôt que comme de véritablement génies du rap français – allez demander à Nakk ou Fabe ce qu’ils en pensent, tiens.

Alliances rapologiques
Lorsqu’on évoque Beat De Boul, on pense donc systématiquement aux Sages Poètes de La Rue (Dany Dan, Zoxea, Melopheelo), voire à LIM, tout en oubliant de citer les divers MC’s qui ont permis au collectif de dominer Boulbi et le reste de la France, qui n’avait alors d’autre choix que de suivre le mouvement : Malekal Morte, Sir Doum’s, Mo’Vez Lang, Nysay, Less du 9 et, bien sûr, Lunatic. En à peine quelques années d’existence, tous ces rappeurs ont réussi à créer ce que d’autres mettent des années à accomplir : des classiques, un état d’esprit et un héritage, à une époque où le rap français ne représentait pas encore grand-chose commercialement.


On est alors en 1995 et les Sages Poètes de La Rue s’apprêtent à devenir les rappeurs les plus cools de France. Les apparitions sur Les Cool Sessions et la B.O. de La Haine ont marqué les esprits, mais c’est bien avec son premier album (Qu’est-ce qui fait marcher les sages ?) que le trio de Boulogne prouve à tout le monde qu’il ne rappe comme personne d’autre lorsqu’il prend le micro. Pour le meilleur ou pour le pire, selon les sensibilités de chacun, il impose avec classe le concept du multi-syllabisme – et tant pis si ça se fait parfois au détriment du sens, dans tous les cas, ce style d’écriture crée un aspect ludique indissociable de sa musique. Surtout, Zoxea cherche à mettre sa ville sous le feu des projecteurs et n’hésite pas une seconde à promouvoir ce qu’il s’y fait de mieux. «À l’époque, tu avais le 93 avec NTM mais le 92 n’avait pas encore émergé, rembobinait Zoxea aux Inrocks en 2015. Avec mon frère Melopheelo et Dany Dan, nous avons décidé de mettre Boulogne sur la carte du rap français et on a créé le Beat De Boul. Un “posse” pour rassembler tous les rappeurs de Boulogne et des environs.» Dans une autre interview, pour L’Affiche cette fois, il précisait : «Nous sommes l'un des premiers groupes à avoir fait monter des artistes sur scène à la fin de nos concerts. Des fois, on se retrouvait à vingt personnes, on gérait la situation. On avait le micro au début du freestyle, ça partait en couilles. Mortel !»

À micro ouvert
Dès 1995, Zoxea produit ainsi ce qui reste encore l’un des projets les plus mythifiés du rap français : Sortis de l’ombre, censé être à l’origine le premier album de Lunatic. S'il n'est finalement jamais sorti, ce «disque» marque tout de même l'entrée officielle d'Ali et Booba (alors danseur pour La Cliqua) au sein du Beat De Boul. «Suite à une mésentente, il a quitté ce collectif et il a demandé à rejoindre le Beat De Boul, cette fois-ci en tant que rappeur, rappelle Zoxea, toujours aux Inrocks. Au départ, quand Booba est arrivé, certains n’étaient pas d’accord. Il revenait de Cagnes-sur-Mer. Il n’était pas de notre cité. Des mecs gueulaient : “Pourquoi il passe devant nous alors qu’il vient de l’extérieur ?”. Avec Melopheelo, nous le soutenions, on le trouvait bon.»

Cette dernière phrase n’a rien d’anodin : elle démontre tout le talent de Zoxea, véritable tête chercheuse de l’Hexagone et sorte d’équivalent français de Q-Tip. Ces quinze dernières années, on lui doit notamment l’émergence de Sinik, de Guizmo, de Nekfeu (dont le crew 1995, on le rappelle, se nomme ainsi en référence à l’année de sortie du premier album des Sages Po’), ou encore de MZ. Et, il y a vingt ans, le mec se faisait tout aussi efficace avec le premier EP de Beat De Boul, Dans la sono, où figurent Mo'Vez Lang (L.I.M, Cens Nino & Boulox), Sir Doum's et Malekal Morte, pour un couplet qui, disons-le franchement, continue aujourd’hui encore de baiser le hip-hop. Sans préservatif, qui plus est.

Pourtant, plutôt que de dire les choses crûment, Beat De Boul se caractérise par des lyrics assez poussés, souvent techniques et systématiquement rappés par des MC’s forgés à l’école de la rime depuis leur adolescence. Après tout, les mecs connaissent leur rap sur le bout des doigts. Si bien qu'ils n'hésitent pas à se donner des rôles, directement puisés au sein du hip-hop américain : Melopheelo est comparé à Dr. Dre, Dany Dan à Nas, Booba à Biggie, Ali à Buckshot et Zoxea à RZA. Pas les pires, donc. Et ça se comprend aisément à l’écoute du premier album du collectif, Dans la sono, publié en 1997, où les gars mettent l’accent sur la technique et la production résolument underground de morceaux bien dans l’air du temps. « Original dans un trip freestyle / Mo'Vez Lang débarque avec un freestyle / C'est la foule qu'on embarque avec notre futur style», proclame le crew de LIM sur le second morceau du projet.

À leur tour de briller
Ils ont raison : Dans la sono est accueilli avec enthousiasme par la presse, la chanson-titre est réenregistrée à destination des radios et presque tous les MC’s présents sur l’album s’imposent comme les futurs rookies du rap français. Bon, personne ne se souvient de Lagonz VIV, en duo avec Melopheelo sur Paranoia, mais pas grave : Mo'Vez Lang, dont la première apparition remonte à l’époque du premier album des Sages po’, en profite pour poser les bases de son premier effort (Héritier de la rue..., sorti en 1999), Sir Doum’s multiplie les apparitions sur différents projets (la compilation Nouvelle donne, la mixtape Opération freestyle de Cut Killer, etc.), tandis que Malekal Morte intègre dans la foulée l’écurie 45 Scientific – rapidement rejoint, d’ailleurs, par Sir Doum’s qui, quelques mois après la sortie du second album de Beat De Boul, Dans la ville, en 2000, prend le large et entre dans le giron de Lunatic. On l’entend notamment sur L’effort de paix et, plus tard, sur 100-8 Zoo de Booba, même ça n’ira malheureusement jamais beaucoup plus loin.


C’est peut-être là le principal point faible de Beat De Boul : ne pas avoir su conserver ses meilleurs éléments assez longtemps pour continuer de grossir en même temps qu’eux. Heureusement, le crew peut compter sur le flair de Zoxea (encore lui) pour injecter ce qu’il manque souvent aux vieux roublards du game : du sang neuf. Là, en l’occurrence, c’est à Nysay qu’il est conseillé de s’exprimer et de saisir sa chance. Ce que Exs et Salif ne manquent pas de faire avec C’est la guerre. Le second, également chaperonné par Kool Shen au sein de IV My People, en profite même pour étaler toute la profondeur de son flow agile, de ses rimes désillusionnées et de ses phases percutantes : «T'as raison, y'a les durs et les boss / Y'a les mecs mûrs et les gosses Et quand t'as grandi dans les murs T'as qu'les burnes et les crosses Maintenant, y'a des cailles partout Ceux qui sont pas d'taille partent tous».


En clair, le Beat De Boul ne craint personne, transforme n’importe quel morceau en freestyle géant, sample à tout-va (Bob Marley sur Que Justice soit faite, Jean Ferrat sur L’Arnaque) et incite la concurrence à raser les murs. Du moins pendant un temps. Car lorsque sort Dans un autre monde en 2007, ce que beaucoup de fans de la première heure refusent de considérer comme l’ultime projet du collectif, Beat De Boul a clairement perdu de sa superbe. Hormis Zoxea, qui plane sur des morceaux comme 60 piges ou Vision profonde, l’évidence saute aux yeux : alors que Seth Gueko et Aelpéacha pondent des classiques aptes à tenir en haleine l’underground hip-hop à cette époque, le rap français ne sait pas vraiment quoi faire de Raiss, Tito Mendoza ou Oz - autant d’artistes qui, à l’inverse des MC’s associés au collectif par le passé, sombrent rapidement dans les oubliettes et symbolisent à eux seuls la difficulté pour une entité de passer d’une ère à une autre. Après tout, le rap, c’est bien connu, a toujours été une musique sujette aux mutations rapides, et gare à ceux qui ne parviennent pas à s’adapter rapidement ou ne jouissent pas de la stature nécessaire pour continuer de creuser leur sillon sans se soucier des modes et des tendances. Quoi qu’il en soit, le rap français peut dire merci aux gars du Beat De Boul. Grâce à eux, on sait depuis le mitan des 90’s qu’il est possible de rapper avec style.

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++ Leur nouvel album, Art Contemporain, est disponible sur Deezer et iTunes.