1. La reformation de la Fonky Family

Oui, je sais, je sais, pardon d’avoir eu 13 ans en 2001, l’année où sortait Art De Rue. Mais assister à Marseille à la renaissance d’un groupe que je n’avais jamais pu voir en live à l’époque où je devais me barricader dans ma chambre pour écouter Skyrock en cachette pour cause de parents nazis, c’était ni plus ni moins que la réalisation d’un rêve de puberté, alors merci de ne pas gâcher ma ferveur adolescente par des jugements esthétiques rationnels. Oui, j’ai laissé mon cynisme à la consigne et j’ai chialé pendant le monologue introductif de Mystère et Suspense, noyée dans une mer de briquets levés «pour ceux qui ne sont pas là et ceux qui nous ont quittés». Mais allez ne pas chialer quand vous savez que Pone, le producteur de la FF atteint de la maladie de Charcot à un stade avancé, regardait ce concert depuis sa chambre d’hôpital grâce à un livestream mis en place spécialement pour lui par Sourdoreille. Oui, le son était exécrable, on distinguait à peine les instrus et les textes étaient parfois difficilement intelligibles, mais quelle importance quand la foule les scande intégralement par coeur ? Je me suis égosillée comme une truie sur Bad Boys de Marseille, je me suis renversé ma pinte sur les seins pendant Art De Rue, et en sortant de là, je pouvais tout à fait m’identifier au type torse nu frappé par la grâce divine qui titubait de festivalier en festivalier, le regard perdu, en ahanant : «Vous avez vu la FF ? Vous avez vu la FF ?». Après ça, tout semble bien insipide, désolée De La Soul (arrêtez d’essayer de faire du jazz les mecs, merde), désolée Birdy Nam Nam (un concert bien résumé par ce mec qui beugle derrière moi : «Elles sont quand même fat les basses, hein !?»), désolée Nicolas Jaar (c’est très beau ce que tu fais, vraiment, mais mon Nico, les gens ont envie de danser sur des fat basses, tu ne peux pas entrecouper en permanence ta prestation de parties expérimentales à base de samples de débroussailleuse, il faut arrêter de faire ça en festival Nico, ça n’est pas possible).

2. La tomate coeur de boeuf

Car oui, l’avantage indéniable d’un festival à Marseille, c’est le marché de producteurs de lendemain de cuite, sur l’avenue du Prado. On ne vantera jamais assez les vertus des fruits et légumes frais sur la gueule de bois. Cerises juteuses, abricots sucrés, et surtout de la putain de tomate coeur de boeuf du Languedoc — j’embarque toute cette bonne came et me casse sur les Îles du Frioul, des cailloux sur lequels les mouettes font la loi et où il y a en tout 5m2 d’ombre. J’aurais pu me douter que ce n’était pas le plan le plus high class du monde au vu de la population qui m’accompagne sur le ferry, en majorité des familles aux mauvais gènes, des enfants qui s’appellent Cynthia (prononcer : Cyntchia) et portent des casquettes YOLO qui dévoilent des undercuts alors qu’ils sont encore en poussette, avec côté parents des raies et des bides libérés de toute contrainte formant un paysage de cellulite égayé par des tatouages tribaux non ironiques. Mais en fin de compte, bâfrer ces fruits succulents puis se vautrer en slip dans l’eau fraiche d’une calanque à côté d’enfants en surpoids = le pa-ra-dis.

bateau

3. Ce petit fils de pute de Vald

Que fait ce petit fils de pute le jour même de son concert à Marseille ? Exact : il pose dans la tribune du Vélodrome avec un maillot du PSG, s’attirant aussitôt les foudres de la porte-parole d’Arema, la société qui gère le stade. Du beau et grand Vald. Après avoir exhorté le public à lever les mains en l’air en l’honneur de la politesse, Vald entonne Bonjour et c’en est fini des bonnes manières. La foule saute comme un seul homme, à l’exception de mon voisin, un garçonnet à l’air gentil, visiblement très mal à l’aise avec son corps, et à qui j’adresse un sourire bienveillant de compréhension. Erreur fatale : pendant Je t’aime, le garçon prend son courage à deux mains pour me demander mon nom et engage la conversation. Le malaise est total. J’aurai droit à un commentaire détaillé de toute la suite du concert, principalement sous forme de «c’est un génie ! un génie !», avec poussage du coude à la clef. Mais au fond, mon prince pré-pubère n’a pas tort : faire faire un décompte en choeur à toute une foule puis chantonner «suce ma bite» en boucle à grands renforts d’AutoTune, il y a là quelque chose qui relève du génie. À ma gauche, un immense Noir danse en faisant de grands mouvements de bras, tout sourire, sur le refrain de Blanc (rappel : Blanc comme tueur en série / Blanc comme pédophile, blanco, blanc / Comme linge dans ton pif, blanc comme neige / Depuis tantôt blanc comme fantôme). Vald divise les supporters de foot, mais Vald fédère les peuples. Vald est Dieu. Alors que je fais semblant d’envoyer un texto pour éviter le regard de mon soupirant, Vald hurle quelque chose que je n’entends pas et qui finit par «Le premier qui se casse deux dents et qui nous les ramène, on lui offre le champagne pour toute la soirée !». À partir de là, je ne comprends plus trop ce qui se passe mais je me retrouve propulsée 30 mètres plus loin par une marée humaine déchaînée dans le plus grand pogo de tous les temps et qui scande en choeur «Comment faire du rap sans être dissident ?». Des baffes volent dans tous les sens, des gens tombent par terre et se font marcher dessus, soubresauts, hurlements, des chaussures volent au dessus de la foule, mon voisin a disparu, une pinte se déverse dans ma gueule, je crois que je suis en train de beugler «TURN UP DANS LE CLUUUB» mais à ce stade je ne suis plus sûre de rien. Eurotrap ma tuer.

4. La moustache de Tommy Cash

Raie au milieu, deux traits de poils dessinés au critérium au dessus de sa lèvre supérieure, incisive cassée, globes oculaires proéminents et iris gris clair, il a la gueule que requiert sa profession : rappeur estonien. Je le retrouve à 1h du mat dans une tribune déserte du Vélodrome pour l’interviewer, je le trouve très beau dans la pénombre, je pense que j’ai un problème (l’alcoolisme, peut-être).

Tu aimes bien La Montagne sacrée, je crois ; il se trouve que c’est le seul film de Jodorowsky que je n’ai pas vu. Tu peux me donner envie de le voir et me décrire une scène qui t’a particulièrement marqué ?
Tommy Cash : Jodorowsky a une vraie signature. La Montagne sacrée, quand je regarde ça, je sens profondément que c’est comme ça que j’aimerais faire un film. C’est très symétrique. Il y a tellement de scènes incroyables, c’est tellement délicat… Par exemple, il y a cette scène où Jésus contemple une pièce remplie de faux crucifix et de Christ en plastique, et il comprend un truc… Ou sinon, la plus belle scène, c’est cette scène légendaire, dans cet atrium, avec les grands chapeaux…

Il faudrait que tu voies Pieles, d'Eduardo Casanova ; l’esthétique de ton clip pour Winaloto m’a fait penser à ça, beaucoup de tons chair, de corps parfois difformes… Il y a des nains, mais aussi cette fille qui a l’anus à la place de la bouche…
Wow, cool !

Quand tu as commencé la musique, tu avais directement une esthétique visuelle à l’esprit ?
Non, j’ai construit ça peu à peu. Ou, plutôt, ça s’est imposé à moi, ça a grandi en moi. C’est au moment de Euroz Dollarz Yeniz que ça s’est clarifié. Au début, je n’avais aucune idée, et puis j’ai commencé à comprendre qui j’étais. Ce que j’avais à faire. C’est qui, Tommy ? C’est quoi, cet univers ? Mais je ne veux rien construire de trop délimité, je veux pouvoir garder l’esprit frais.

Avant que tu ne prennes tes cours de danse hip-hop, qu’est-ce qui t’animait ?
Je n’ai pas vraiment pris de cours, enfin quelques-uns, mais les chorégraphies, ça me faisait chier. Alors j’ai commencé à faire du freestyle tout seul. Et ce qui m’animait avant… c’était surtout le streetball.

Le quoi ?
C’est comme du basket, mais tu fais beaucoup de figures. Tu inventes des figures. Donc ensuite, au chapitre 2 il y a eu la danse, au chapitre 3, j’ai grandi, et au chapitre 4, tout s’est rejoint.

Et musicalement, il se passait quoi dans ta vie ? Ça a toujours été le rap ?
Ouais, mais je n’en faisais pas. Et puis j’écoutais plein d’autres trucs, aussi. Autour de moi, en général, les gens écoutaient du rap, mais je ne leur parlais pas trop, je n’avais pas beaucoup d’amis, j’étais très solitaire.

Tu ne ressentais pas le besoin d’appartenir à quelque chose, un groupe, un mouvement, enfin ces besoins débiles qu’on a quand on est ado ?
Non, j’étais vachement dans mon monde, j’étais un peu fermé, je ne regardais pas trop ce que faisaient les autres. J’essayais de me trouver. J’ai jamais eu cette envie d’appartenir à quelque chose. Peut-être parce que de toute façon, mes parents ne laissaient aucun de mes amis venir à la maison. Mon père était comme ça… Tu sais, j’ai pas été à une teuf avant mes 22 ans, j’ai pris mon premier ecsta à 25 ans. Imagine, ça ne fait que 3 ans que j’ai vécu ma première teuf ! C’est juste que c’était pas notre truc. On n’allait pas en ville, la scène clubbing, c’était pas pour nous. On faisait du street-art, on dansait, on fumait…

Les influences musicales qu’on entend dans ton album, c’est un peu le bordel — tu cherches encore une direction claire ou tu veux continuer à partir dans tous les sens ?
J’aime trop de trucs, je ne peux pas rester dans un genre. Je fais ce qui me semble le plus naturel. Je ne ne veux rien du tout : c’est comme si tu me demandais : est-ce que tu veux te marier demain, ou entamer une relation ? Tu ne peux jamais savoir, peut-être que tu vas trouver un mec, et BOUM ! Ce genre de trucs, ça arrive de manière inattendue. C’est la même chose pour moi : c’est pas des maths, c’est plus comme de la peinture. Une peinture abstraite, où tu commences et tu ne sais pas à quoi ça va aboutir. Peut-être que demain, je vais me mettre à faire du metal, et à ne plus faire que ça.

Ah mais ouais ! J’ai hâte d’entendre ça.
Ouais, un truc avec uniquement des grognements, et je ne ferai plus rien d’autre. Il y a des groupes qui auraient mieux fait de rester dans une direction, regarde Linkin Park - là ils essayent de faire du R'n'B, c’est tellement… c’est tellement à chier. Et à l’inverse, tu as des artistes qui deviennent chiants à mourir à force de toujours faire la même chose. Je pense qu’il faut se renouveler, se renouveler soi-même, sa vision, tout ça.

Bon, ça va, là tu as 25 ans, tu peux encore attendre une quinzaine d’années avant de penser à ton renouvellement.
Ouais, je fonderai mon groupe de metal dans 15 ans.

velodrome

La pelouse du Vélodrome à 1h du mat, ça pourrait avoir de la gueule avec un appareil photo décent

5. Die. Antwoord.

Rageons autant qu’il est possible de rager sur leurs deux derniers albums, mais on ne peut pas nier que ces deux créatures élastiques sont de véritables animaux de scène. 1/2h (j’ai raté la première heure à cause de mon petit rendez-vous estonien) de débauche de mauvais goût succulent, micros fluo, projections 3D, danseuses, lycra, rappel en apothéose sur Enter The Ninja. Confessions intimes : sur leur rider, ils ont demandé à avoir dans leur loge un terrarium d’insectes. Pour leur lécher les élytres ? Les dépecer ? En faire des chapelets anaux ? Toutes les hypothèses sont permises.

6. Le concours de torses nus

Que faire en attendant le live de Tommy-chéri ? Je n’ai plus envie de boire, alors je trompe l’ennui en organisant pour mon plaisir personnel un concours du plus beau torse nu de Marsatac. Ma mission journalistique en étendard, je m’adresse donc à des mecs qui ont tombé le T-shirt (une denrée présente en abondance) et leur demande si je peux les prendre en photo «pour un reportage». Tous sont très gentils et plutôt flattés, moi je peux me rincer l’oeil, tout le monde est content, c’est ce qu’on appelle communément une situation win-win.

torses1

Yan, Clément et Yann

torses2

Pierrucks, Mathis et Théo

torses3

Kévin dit Kikette, Flo, Ben et Hannibal

7. Le live de Tommy Cash

Je vous ai déjà parlé de Tommy Cash ? Non ? Dieu que ce garçon est sexy quand il danse. Oh Tommy, emmène-moi à Talinn, allons vivre dans une cabane de planches à l’écart de la ville, on élèvera des poules, je leur fabriquerai une maison avec un vieux baril en plastique, tu m’emmèneras faire du tracteur, on prendra des bains de minuit dans les eaux usées et on fumera du shit nus en se roulant dans les mauvaises herbes. De temps en temps, on ira taguer un HLM à l’abandon, on laissera ouvertes les portières de notre Lada dont l’autoradio crachera du gabber, et tous ces petits riens nourriront notre art, un art à la fois authentique, sophistiqué et profondément dérangé, comme nous, Tommy.


++ La 19ème édition du festival Marsatac s'est déroulée du vendredi 23 au dimanche 25 juin à Marseille.