Pourtant, Pamela, je dois vous avouer quelque chose : il y a 25 ans, je ne vous aimais pas trop. Ou plutôt, je ressentais une sorte d’attraction-répulsion pour vous. Entre 1991 et 1995, entre mes 11 et 15 ans, je n’ai pratiquement pas loupé un seul épisode d’Alerte à Malibu. Il faut dire que la série a remplacé, sur TF1,  la case (mercredi à 13h35) de 21 Jump Street dont j’étais une fan absolue. Pendant ces années collège, une partie de moi vous trouvait belle, excitante même, avec votre maillot hyper-échancré, votre corps de Barbie, votre bouche pulpeuse et vos sourcils parfaitement épilés. Une autre partie de moi vous détestait. Parce que jamais je ne pourrais vous ressembler. Parce que vous aviez des gros seins et un petit cul, soit l’exact inverse de moi. Que vous étiez tout le temps bronzée alors que j’étais, moi, Bretonne. Que vous étiez aussi star de fitness alors que j’étais nulle en sport. Que vous sortiez avec David Charvet et des rockeurs bad boys alors que je me prenais râteaux sur râteaux.  Et parce que vous représentiez, sans protester, la figure de la blonde sexy et idiote, et que blonde également, j’entendais sans arrêt des blagues sur les blondes forcément écervelées. Je n’étais pas alors, encore, féministe mais je sentais bien que ces blagues étaient pourries. Dans ma chambre d’ado, du coup, j’accrochais au mur d’autres blondes célèbres : Marylin Monroe, véritable actrice, ou Madonna, icône pop et provocatrice.
En clin d’œil aux nineties, elle pose en 2015 pour David LaChapelle, pour la marque de chaussures végane Amélie Pichard.

Puis je vous ai oubliée. Je voyais votre visage apparaître de temps en temps dans la presse people, mais je m’en carrais comme de mon premier tampon. Vous avez joué dans un nanar que je n’ai pas vu, Barb Wire, et participé à des shows de télé-réalités au moment où j’avais déjà jeté ma télé. Et puis, dernièrement, vous êtes réapparue, dans mon fil d’actu. Vos prises de position véganes. Votre engagement auprès de la PETA et auprès de l’activiste écolo Sea Shepherd. La création de votre fondation. Votre présentation, devant l’Assemblée Nationale, de la proposition de loi de Laurence Abeille visant à interdire le gavage des palmipèdes pour le foie gras. Votre courageux discours, à Cannes, sur les viols et agressions sexuelles dont vous avez été victime dans votre jeunesse. En janvier dernier, enfin, votre visite aux migrants du camp de La Linière, à Grande-Synthe, et aux bénévoles de l'association L'Auberge des migrants.

Si souvent les bimbos se cachent pour vieillir, vous, vous travaillez aujourd’hui à "mettre - je vous cite - [votre] notoriété au service de causes qui ont du sens". Vous êtes une sorte de Brigitte Bardot des années 2000, en moins facho (on l’espère). Aux dernières élections présidentielles françaises, vous avez même envoyé un tweet de soutien à Mélenchon : "Mr Melenchon for President !". Un soutien logique vu son engagement pour la cause animale, mais tout de même un peu chelou pour toute personne française de plus de trente ans. Disons qu’à la lecture de cette info, dans nos têtes, Pamela, tout s’est embrouillé pendant quelques secondes : l’image de Malibu se superposant à celle de Bagnolet, David Hasselhoff parlant comme Gérard Miller, et Kelly Slater en slip de bain, courant sur une plage suivi de ses dizaines d’hologrammes (miam). 

tweet mélenchon
Vos actes militants sont continus, intenses, et sérieux. On pourrait se dire que, à l’image d’un Leonardo Di Caprio s’engageant pour l’environnement ou d’un Georges Clooney soutenant les réfugiés, vous bénéficieriez de la même couverture médiatique, enthousiaste et laudative. Mais non, Pamela. In your dreams, ma chère. Car vous êtes une femme, qui fait un mètre de tour de poitrine. Et donc la presse people et la presse féminine ne parlent que de deux choses : vos hommes et votre corps. Pour vos 50 ans, on liste en diaporama «les hommes de (votre) vie». Vous êtes définie encore aujourd’hui comme un «cœur d’artichaut» selon Femme Actuelle. C’est infantilisant mais mignon. D’après Public, vous êtes plutôt une «croqueuse d’hommes». Ce qualificatif, digne des contes de fées, on le retrouve très régulièrement dans les articles vous concernant. On parle de serial lover pour Jake Gyllenhaal ou du tombeur d’Hollywood quand il s’agit de Clooney. Mais vous, les hommes, vous les bouffez tout crus. Vous êtes «un fantasme vivant pour ces messieurs et un cauchemar pour ces dames» (c’est vrai qu’on cauchemarde toutes que notre mec croise un jour Pamela Anderson au Franprix du coin, et qu’elle ait très faim d’hommes ce jour là).



Mais heureusement, ouf, on a eu chaud aux fesses, ces derniers temps, vous vous êtes «assagie». Cela veut dire quoi, s’assagir, selon la presse féminine ? Ben vous vous maquillez en «nude». En mai dernier, lors de la première du film Baywatch, vous apparaissez «sans artifices, avec juste un maquillage nude… et tellement plus belle au naturel», raconte Femme Actuelle. Oui, bon, la journaliste zappe un peu la chirurgie - ce qui compte, c’est d’APPARAÎTRE naturelle. Que l’artifice existe, certes, mais qu’il ne se voie pas. Les femmes commencent à être habituées à cette double injonction de la part de la presse féminine, qui nous demande d’être maquillée mais naturelle, sophistiquée mais simple, élégante mais pas prout-prout, jeune mais pas immature, mince mais pas maigre, pulpeuse mais pas grosse, sexy mais pas salope. Dès 1995, Efrat Tseëlon, dans The Masque of Femininity: The Presentation of Woman in Everyday Life a démonté les rouages de cette double injonction contradictoire faite aux femmes : ne pas lancer de messages trop explicites de disponibilité sexuelle, mais également ne pas être totalement désexualisées.

On en bouffe toutes régulièrement, des conseils à la mords-moi-le-clito sur notre corps, notre apparence, et notre sexualité. Mais ici, la journaliste de Femme Actuelle ne se contente pas de lister les produits nude que vous avez apparemment utilisés, Pamela. Elle fait dans un genre particulier : le journalisme d’investigation au sexisme latent. Mais pourquoi donc avez-vous opté pour ce look ? Parce que vous en aviez juste envie? Parce que vous maîtrisez à votre guise votre corps et votre apparence ? Parce que vous n’êtes pas qu’un sex-symbol mais que vous êtes aussi présidente d’une fondation ? Non, votre «métamorphose» a d’autres origines. «Au premier coup d’œil, difficile de reconnaître cette jolie blonde qui foulait sagement le tapis rouge, dans une robe moulante rose argenté. Ce changement serait-il dû à la maturité ou à sa rencontre avec son nouveau compagnon, Julian Assange, fondateur de WikiLeaks ?». Sans homme, point de salut féminin.

Je vous ai souhaité, au début de cette lettre, du courage, Pamela. Car il vous en faut, pour affronter les cons, et pas seulement sur le web. Quand vous êtes venue à l’Assemblée Nationale pour parler du gavage des oies, et que ça a créé une espèce d’émeute au sein des journalistes présents, on a entendu un député clamer «c’est la dinde qui défend les oies». Patrick Ollier, député LR , lui, a déclaré à un journaliste : «Elle n’y connaît rien. Pas de silicone dans le foie gras. Qu’elle continue à courir. Ça nous rappellera des souvenirs». Frédéric Nihous, président de Chasse, Pêche, Nature et Traditions, a décroché le pompon en affirmant que la députée écologiste «préfèrait les dindes gonflées au silicone aux bonnes oies gavées au maïs des Landes ou du Périgord». La grande classe made in France.


Mais selon un journaliste du Point, Frédéric Lewino, tout cela était bien mérité. Certes, concède t-il, «malgré (vos) 48 ans, (vous) restez d'une somptueuse beauté». On notera le «malgré».  Et, poursuit-il en vous décrivant : «Très sage, elle a tenté de cacher – autant que faire se peut – ses deux arguments de poids. Ce que Geneviève de Fontenay nomme, avec une élégance très vieille France, sa "poitrine farcie"». Il a une drôle de vision de l’élégance, Frédéric. Mais ce qui l’a surtout énervé, c’est le bordel qu’a créé votre venue. Et le fait que les deux députées qui vous avaient invitées aient tenté de recentrer le débat. «Toutes deux font mine de s'émouvoir de l'attitude des journalistes, raconte-t-il, incapables de se tenir correctement devant une jolie femme et uniquement désireux de s'intéresser à la forme plutôt qu'au fond. Mais, entre nous, n'ont-elles pas elles-mêmes allumé la mèche en allant chercher la bimbo qui règne sans partage sur la planète depuis trente ans ? Il y a des tas d'autres bonnes avocates de la cause animale, moins "armées" que Pamela.» Ben ouais les meufs, c’est de votre faute, les remarques sexistes ! Une femme blonde avec des gros seins ne peut pas faire un discours à l’Assemblée. Vous auriez pu choisir une bonne avocate, soit une meuf moins bonne, bordel ! On est des hommes, on pense avec notre bite, on a nos hormones, bon sang ! Où aviez-vous la tête ? Entre les deux nibards de Pamela, hahaha ?

Je m’excuse Pamela, au nom de tous les journalistes de France, pour les propos de ce journaliste qui a apparemment de légers problèmes à régler avec sa virilité. Et sa libido. Et sa maman. Pourtant vous n’avez pas besoin de moi, ou de qui que ce soit, pour vous défendre contre les cons et les connes, Pamela. Quelques jours après ce discours, vous aviez qualifié de «pathétique» la réaction des députés. Mais je voulais tout de même évoquer cet épisode, pour vous exprimer ma sympathie. Vous n’étiez pas vraiment un modèle pour moi, quand j’étais ado. Qui sait, vous le serez peut être dans quelques années pour ma fille. Je lui parlerai de vous comme une figure militante de la cause animale, mais aussi, car vous pouvez en être fière, comme une icône de la culture pop des années 90. L’autre jour, j’étais en vacances, à la plage, avec elle. Elle était en couche et –je vous le jure- elle portait un maillot rouge. Et alors qu’on était au bord de l’eau, elle a lancé sa poupée en plastique dans les vagues, puis elle a couru pour la récupérer. Ben forcément, j’ai chanté, hyper fort: «IIIIIIIII'll be ready, I'll be ready, whenever you fear, oooooh don't you fear, IIIIIII'll be ready, forever and aaaalways, I'm always heeeeeere». Elle n’a pas compris. Dans le chapitre des femmes puissantes, il faudra que je lui parle, chère Pamela Anderson, un jour, des bimbos militantes.


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