Pendant longtemps, le rap français a eu honte de ne pas être américain. Puis il a eu honte des errements de ses aînés. Mais, petit à petit, il a réussi à se regarder telle qu’il était. « Sais-tu vraiment ce qu’est le rap français ? » demandait Médine dans le morceau Lecture Aléatoire. De manière inédite, il rendait hommage à ses groupes favoris (Lunatic, Idéal J, IAM, NTM), à leurs albums et à leur destinée chaotique. Ce morceau semblait dire que si l’histoire du rap français n’était pas exempte d’erreurs, elle méritait sans aucun doute d’être racontée. Dans une interview au magazine Radikal, Mac Tyer du groupe Tandem allait, en substance dans le même sens : « Doc Gyneco, IAM, NTM ou Ministère AMER… Ces gens-là ont été les cobayes d’une industrie du disque qui découvrait à peine le rap. Ils ont pris tous les risques. Ils ont sûrement fait des erreurs mais, même si je ne cautionne pas forcément ce qu’ils font actuellement, je suis obligé de respecter leur parcours. » Attitude noble qui tranchait avec le discours en vogue : dans les interviews, les acteurs du hip hop français avouaient mollement avoir vaguement eu vent de la présence d’autres rappeurs sur le sol hexagonal, mais ils restaient résolus à n’écouter que du rap américain.

Première conséquence de cette évolution : l’éclosion d’une vraie nostalgie marchande des années 1995-2000. Dorénavant, on parle de ces années-là avec l’air béat que nos grands frères affichaient pour évoquer l’émission de Sydney, H.I.P. H.O.P.  Une ligne de T-shirts "Le Rap c’était mieux avant" a été lancée ; et des groupes comme les 2 Bal ou la Cliqua ont rempli l’Elysée Montmartre avec la soirée "Retour aux Sources" (équivalent rap français des soirées "Age Tendre et Tête de Bois"). Pire, Michel Denisot parle encore à Joey Starr et Kool Shen comme s’ils étaient de véritables représentants de l’urgence sociale du 93.
Paradoxalement, ce courant ne semble pas intéresser les maisons de disques, puisque aucun poids lourd de la fin du siècle dernier (Busta Flex, Ärsenik, ou Expression Direkt) n’a encore fait de come-back triomphal en major. Et on en vient même à taper sur des stars du passé comme IAM parce qu’ils continuent à sortir des albums, qui contiennent parfois, il est vrai, des choses impensables comme ceci.

 

En tout cas, cette valorisation incessante d’un vrai/faux passé béni du rap français a quand même des avantages : les artistes qui se lancent dans la course au rap de nos jours n’y vont pas à l’aveugle. Malgré la surproduction et les chiffres de vente famélique, ils ont des points de repère. Ils savent que le buzz peut être un pétard mouillé et qu’une signature en major n’équivaut pas à péter le score (cf. Brasco, Youssoupha, Seth Gecko, etc.) Et c’est en s’inspirant des erreurs de leurs aînés, qu’en fin de compte, ils pourraient réussir la mission impossible : durer. C’est là où la phrase de Mac Tyer prend tout son sens. Exemple probant : le succès actuel de Sexion d’Assaut, 8 ou 9 gaillards d’à peine 20 ans qui broient les mesures, un micro pour 4, du flow pour 100, des jeux de mots et de sonorités en qualité inégale, mais en quantité impressionnante. Le rap français n’avait pas été aussi ludique depuis bien longtemps. Que la chance et la longévité soit avec eux. Difficile en effet, vu leur créneau, de ne pas faire le rapprochement avec le Saian Supa Crew.

Mais si, rappelez-vous. Des scratches vocaux, des onomatopés, des freestyles de 20 minutes, des timbres de voix qui semblaient pitchées de nature, le Saïan avait remi le sourire au goût du jour dans le rap français des années 90. On les comparait au Flipmode Squad, au Wu-Tang, à De la Soul même (on s’emporte quand on est enthousiaste), et il vrai que pendant 2-3 ans, le groupe a sûrement été le plus prometteur de sa génération. Et puis, après 3 très bons albums (KLR, X-Raisons et Roots du sous-groupe OFX), le Saïan s’est lentement délité.
En 2010, les destinées de ses membres du Saïan semblent refléter les différents choix de carrière possibles pour un jeune motivé qui souhaiterait se lancer dans le rap français. Sly The Mic Buddah est devenu l’acolyte sur scène de Camille et fait des refrains chantés pour Oxmo Puccino, sous le nom de Sly Johnson. Leeroy a sorti un album solo un peu prématuré qui vaut quand même mieux que son oubli rapide (Open Bar). Specta a décidé de hanter l’underground de son flow infaillible avec des freestyles sur Dailymotion et dans des compiles underground. Mais pour l’instant, celui qui sort son épingle du jeu, c’est Féfé, ex-Feniksi avec Jeune à la retraite, dont le single Dans ma Rue égaye les rayons des supermarchés et la grille d’Europe 1 Sport (véridique). Une sympathique ritournelle à la guitare qui ne parvient pas à nous faire regretter les prouesses au micro des beaux jours du Saïan.

Et c’est alors qu’on ouvre les yeux brutalement. Habitués à subir les affronts d’une presse qui ne les salue que lorsqu’ils « en finissent avec les clichés du rap » (et autres banalités du genre), les rappeurs semblent avoir retenu la leçon. Quelques exceptions : Booba, et la Mafia K’1fry (113 qui remplit les salles avec la tournée Maghreb United, Rohff, Kery James…) réussissent l’exploit assez rare de contenter, malgré quelques variations, le même public qu’à leur début. Mais pour le reste, ceux qui parviennent vaille que vaille à maintenir une visibilité dans le grand public doivent rompre avec la scène rap français en tant que tel. Oxmo Puccino écrit pour Florent Pagny et Olivia Ruiz, Abd-Al Malik compare Juliette Greco à Joey Starr et sauve les banlieues sur France Culture, Passi anime les 100 plus grandes chorales de France sur TF1 et il paraîtrait même que Don Choa (ex Fonky Family) voudrait revenir avec un album acoustique.

Alors, finalement, celui qui a tout compris, c’est Joey Starr.  Entre deux retours de NTM, il a trouvé une honorable reconversion en figurant de luxe. Plutôt que de sortir des albums (ces choses-là ne servent à rien), il s'assure une visibilité avec une série de cameos dans des rôles qui ont besoin d'un visage connu pour qu'on se souvienne d'eux : Mafiosa, La Personne aux deux Personnes, Passe Passe, L'Immortel... Il a même décroché une historique nomination au César du second rôle pour Le Bal des Actrices. On a connu pire. Mais ça amène à une conclusion terrible : et si la meilleure des manières de survivre dans le rap français, c’était d’arrêter d’en faire ?


Yacine Badday
// Illustration : Skull.