En ce triste jour où la France, pays des sosies, vient de perdre celui de Kraftwerk, qu'il nous soit permis de rappeler ici l'ampleur de l'oeuvre de Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo. Chacun est familier bien sûr de leur première période géniale, qui avec Homework et Discovery, contribua à façonner le son de l'électro mondiale pour 1000 ans. Discovery, dont Kanye West disait déjà en 2008 : « J'achète ». Mais même si la douleur transperce aujourd'hui nos coeurs, il serait injuste de ne retenir de Daft Punk que sa période trop évidemment créative. Car en effet, depuis 10 ans, le groupe s'était engagé dans une période d'innovation, certes plus discrète aux yeux de certains esprits chagrins obsédés par l'idée floue de « qualité indépendante de la notoriété ou de l'opportunité d'avoir la couverture pour le mois de février », mais en réalité tout aussi audacieuse. Citons rapidement l'invention de l'auto-fake avec Human After All, dont on sait aujourd'hui qu'il s'agissait d'un album apocryphe mais néanmoins reconnu volontairement par le groupe ; invention de l'auto-bootleg avec Alive 2007 et son megamix sur CD-R de deux heures + megashow son et lumière, qui ferait passer Jean-Michel Jarre pour lui-même. Citons enfin, dans Harder, Better, Faster, Stronger ou Robot Rock par exemple, l'invention de l'auto-sample, technique consistant à retrouver dans la musique du passé ce qui pourrait être de soi. Pas de contresens cependant : tout ce qui pourrait être trop rapidement interprété comme une repli cynique sur soi devait en fait être compris comme une période de réflexivité, de frugalité et d'introspection anthume typique des Sages qui affrontent l'arrivée de la mort avec dignité. C'est cette période qui culmine aujourd'hui avec ce qui restera hélas la dernière oeuvre du duo : la bande originale du film pour enfants Tron.



 
Cette oeuvre testament est par bien des aspects déroutante et ne supporte assurément pas une écoute superficielle. Certes Daft Punk s'est contenté d'habiller de deux-trois nappes et effets éculés un score hollywoodien imposé tant par la production que par l'incapacité technique du duo à concevoir ce type d'orchestration. Certes l'ensemble est d'une parfaite banalité harmonique et sacrifie à la grille standard de La Ritournelle, dominante aujourd'hui dans l'Ecole Française du Bach pour les Nuls, de Air à Rob en passant par eux-mêmes. Certes composer des motifs répétitifs de cordes présente seulement l'avantage de permettre l'emploi de la phrase « à la Philip Glass » (disponible également : « à la Steve Reich »). Certes utiliser des filtres lo-fi est efficace, mais seulement pour déclencher les métaphores des journalistes musicaux qui ne savent pas ce que c'est, ni que le monde entier les utilise, et mieux. Certes slicer/glitcher un beat sur Pro Tools ou Ableton Live a cessé d'être innovant depuis 10 ans, et le faire avec Effectrix depuis deux ans. Certes les arpégiateurs utilisés n'ont aucun intérêt depuis 1979 minimum. Certes l'ensemble semble relever de l'esprit de sérieux morbide et révérencieux typique des cuistres au contact de la Grande Musique, qui avec leur tropisme du piano programmé en MIDI (SebastiAn) ou des cordes-parce-que-ça-fait-musique-de-film (SebastiAn, Daft Punk), semblent à chaque instant s'écrier « les mystères de cette musique nous échappent, feignons d'en être les organisateurs » - variante : « je veux 90 musiciens et je veux enregistrer dans une chapelle ». Certes, sur le plan esthétique, l'attelage Tron-Daft Punk est aussi passionnant que si on demandait à Oasis de composer le score du biopic de Lennon.
 
Mais l'essentiel est ailleurs. Et à saisir dans la parole notoirement rare de Daft Punk, qui a refusé comme d'habitude quasiment toutes les interviews - tout en finançant quand même ça et là quelques publi-reportages, comme récemment dans Les Inrockuptibles, qui récitent avec enthousiasme le slogan/stickers de Disney : « Daft Punk réinvente la musique de film ».  Ecoutons donc plutôt les auteurs eux-mêmes dans l'interview précieuse qu'ils donnèrent au magazine Dazed & Confuzed : « [ce disque] était une manière de dire : ok, s'il n'y avait pas la technologie, voilà ce que nous aurions pu faire. C'est ce que Daft Punk aurait fait en 1750 ». Comment comprendre une telle affirmation ? S'agit-il de dire que les synthés existaient en 1750 ? On ne saurait leur attribuer un tel anachronisme. S'agit-il d'affirmer que Daft Punk aurait pu réussir le tour de force d'inventer la musique contemporaine néo-classique avant la musique classique ? On ne saurait imaginer telle fatuité, quand même. Il n'y a qu'une chose, semble-t-il, à comprendre : ce qui fascinait Daft Punk dans ce travail, c'est tout ce qui n'était pas eux, tout ce qu'ils ne savaient et ne pouvaient pas faire : de la Grande Musique. Ok, quelques synthés et effets pour décorer, mais surtout le grand orchestre pour être sûr, à la Fin des Fin, d'avoir été quelqu'un et de laisser un héritage, comme le suggère le titre du film. Deux ex-home studistes arrogants et géniaux qui rentrent dans le rang au seuil de la mort. Aidés par 90 musiciens, des arrangeurs et compositeurs, et une chapelle, Daft Punk a en fait tenté d'écrire son propre « tombeau » : c'est ainsi dans la tradition de la musique occidentale que l'on nomme une musique lente, répétitive, monumentale, composée en l'honneur d'un personnage illustre. En général on le compose pour vous, mais comme Daft Punk ne faisait rien comme tout le monde (sauf ce que tout le monde fait), c'est eux-mêmes qui s'en seront finalement chargé.
 
Cyril 2Real.